Dans la littérature fantastique, le sous-genre de l'horreur tient une place périphérique, et à l'intérieur de ce sous genre, le livre de zombies occupe un rang encore plus périphérique.
Les éditions Calmann-Levy, par l'intermédiaire de la collection Interstices dont on a déjà chanté les louanges ici - on ne va
donc pas recommencer - éditent de mois-ci deux monuments modernes dédiés à cette micro-niche littéraire : Guide de Survie en Territoire Zombie et World War Z. Deux livres que
l'on peut lire indépendemment mais qui se complètent étonnamment en procédant par auto-références et effet miroir afin de produire une somme ultime du fléau imaginaire. Ces ouvrages, on les doit
à Max Brooks (fils de Mel) : ils sont inclassables car, tout en s'inscrivant dans la droite ligne de fameux prédécesseurs (John Russo en tête), tout en respectant à la lettre un certain
nombre de codes, voire de lieux communs, sortent du sous-genre par
une sorte de glissement vers d'autres sous-genres tout aussi délicieux : l'uchronie pour le premier, l'oral biography pour le deuxième. L'essence de l'hybridation est à nouveau mise à l'honneur et c'est une des choses les plus réjouissantes que l'on ait pu lire ces dernières années.
Avant de nous pencher plus avant sur cette question, tentons de définir quelques axes constants de la littérature zombie.
Le zombie polyvalent
Tout d'abord, la littérature zombie est une littérature de l'apocalypse : en ce sens, son intérêt est multiple :
* Zombie et catharsis :
Dans la littérature zombie, la fonction cathartique est poussée à son paroxysme. Depuis les comptes-rendus d'exécutions publiques au moyen-âge - où la complaisance des descriptions visait au
contrôle des masses - rien de nouveau sous le soleil. Ici, la catharsis est d'autant plus forte que la culpabilité éventuelle du lecteur face à l'hécatombe est totalement annihilée par la
désincarnation du zombie (comme la désincarnation du condamné, comme la désincarnation de l'ennemi en temps de génocide, comme celle de l'adversaire dans les guerres modernes portées par la
technologie de pointe, comme celle de l'actrice porno chosifiée par réductions dramatiques, organiques, expressives successives).
* Zombie et pornographie :
Le travail de la plaie, comme dans la littérature porno, offre au lecteur une possibilité d'exutoire quasi mécanique et presque dépourvu de sens : identification sommaire mais solide aux
personnages par mise en application de stéréotypes puissants (la figure prolétarienne du plombier ou du livreur de pizza qui accède à la "bourgeoise" dans le porno est ici remplacée par celle non
moins prolétarienne du ou des sinistrés qui accèdent à la survie ; des survivants qui accèdent à la mythologie), répétition des actes par simples translations de sèmes (unités signifiantes
primaires : la blonde se substitue à la brune, le zombie manchot au zombie borgne, etc...), mécanisation de la pulsion (homicide ou sexuelle), fragmentation de l'image (gros plans où le
liquide séminal se mélange à la fibrine endogène : les fluides ne s'assèchent jamais), et épuration sans appel des procédés narratifs.
* Zombie et prolétariat :
Il est indéniable - et c'est là une des principales forces du livre zombie - que le genre se place du côté populaire ne serait-ce que par la prolétarisation des protagonistes (il est rare, dans
le porno ou la littérature zombie, que le survivant ou le reproducteur soit un rat de bibliothèque souffreteux ou un
intellectuel ou un col blanc). Il répète par là même les schémas d'inversions révolutionnaires ou
sado-masochistes à l'envi.
* Zombie et critique sociale :
La chute civilisationnelle s'accompagne immanquablement de la mise en exergue des failles et paradoxes de nos sociétés modernes ultra-matérialiste. Le Nabuchodonosor n'est jamais loin et le
colosse s'écroule, les pieds mutilées (par un zombie, bien sûr).
* Zombie et mythologie
Le zombie a créé sa propre mythologie : celle du survivant dans un monde coupé de tout élan métaphysique. Le zombie, réduit à l'état d'organisme parasitaire, colonise un autre parasite : l'homme.
La survivance de l'homo sapiens sapiens, plus ou moins courte, ne sert qu'à proclamer l'avènement d'une nouvelle aube utilitaire ou le mythe d'une société sans mythe, c'est-à-dire sans homme. A
la société capitaliste soumise aux lois du marché succède la société organique fondée sur l'ingestion et la propagation. Manger ou être mangé. Être assimilé ou pas. Résister ou mourir. Autant de
choix quotidiens qui trouvent leur écho dans le monde zombie.
* Zombie et peurs ancestrales.
Le zombie joue sans vergogne sur plusieurs registres : la peur de l'épidémie, héritage de notre moyen-âge tout sauf hygiénique (et héritage plus moderne du porno pré-séropositif), la peur d'une
société sans Dieu (où les morts reviendraient sur terre car il n'y a plus d'enfer - ni de paradis), la peur de l'autre
(le zombie, comme l'extraterrestre ou l'acteur porno, est protéiforme car désincarné : il peut être
alternativement assimilé, selon les époques, aux communistes, aux terroristes, aux chinois, aux capitalistes, aux consommateurs ou simplement à votre belle-mère).
* Zombie et MLF.
Il est intéressant de constater que l'évolution majeure de la littérature zombie moderne - à l'instar du polar, qui est aussi une littérature du conflit - se situe du côté de la femme. De victime
potentielle, de specimen soumis, la femme devient non plus procréatrice ou instrument (deus ex machina au mieux, ou simple artefact) mais prédatrice, survivante, dominante. Les outils phalliques
offensifs, jadis apanage du héros masculin, se retrouvent, d'une manière étrangement fétichiste (singeant à ce titre la progressio cognitus de retournement propre aux codes SM), entre les mains
de ces dernières. Flingues, objets contondants, maîtrise du close-combat, sont désormais au centre d'une parité qui devance, par bien des aspects, les changements encore attendus dans nos
sociétés. L'homme, désarmé, se mue à son tour en victime potentielle. L'homme, à terme, sera dispensable. C'est sans doute le meilleur avenir qui l'attende dans la littérature de genre.
Le cas Brooks
Voyons maintenant en quoi Max Brooks révolutionne à son tour un sous-
sous-genre très codifié :
Nous l'avons déjà dit, c'est le glissement très subtil vers l'hybridation qui exhume le zombie du caveau catégoriel.
* Zombies et uchronie.
Pour le Guide de Survie en Territoire Zombie, la dernière partie est particulièrement emblématique et, à ce titre, constitue l'intérêt principal du livre. L'uchronie, autre
sous-catégorie de la littérature fantastique dont la spécialité est - pour paraphraser Dumas - de violer l'histoire pour lui faire de beaux enfants -, s'immisce, par un phénomène de
contagion, chez le mort-vivant. A l'instar de Bloodsylver (Wayne Barrow, pseudo collectif de Xavier Mauméjean et
Johan Heliot) qui réécrivait l'histoire le la conquête de l'Ouest via le mythe du vampire ou des formidables travaux de Valério Evangelisti dans Pantera (in Metal Hurlant,
éditions Rivages), au sein duquel le même mythe était
corrigé par le prisme du loup-garou,
le Guide fait oeuvre de révision historique radicale en attribuant aux morts-vivants nombre d'épidémies et de catastrophes inexpliquées depuis la nuit des temps. Il est d'ailleurs
intéressant de constater que ces travaux de falsification par le truchement du fantastique horrifique trouvent leur résonance la plus fulgurante au coeur de la société américaine et plus encore,
par l'intermédiaire de la contamination buccale (masquant à peine, on l'aura compris, la contamination génitale). La société ultra puritaine et le melting-pot favorisent l'émergence - sous le
regard amusé de la vieille Europe - d'une littérature définitive de la contamination / aliénation.
* Zombies et oral biography.
Le cas de WWZ est encore plus intéressant car il fait appel à un autre sous-genre méconnu sous nos latitudes : l'oral biography. Rigoureusement cadré, ce genre consiste, par
l'intermédiaire de témoignages indirects, à brosser le portrait fictif d'un personnage (comme Jean Stein avec Edie
(Sedgwick) ou, plus récemment, Palahniuk avec le contagieux Peste), d'un évènement majeur (tel La Bonne Guerre,
de Studs Terkel, ouvrage consacré à la seconde guerre mondiale dont Max Brooks, d'ailleurs, ne nie pas l'influence). Jim Thompson, dans Le Criminel, avait déjà tenté d'appliquer
l'expérience au roman noir : grâce à une série de monologues, dégager, en creux, l'essence d'un individu, d'un évènement, qui n'existent pas ailleurs que dans la parole subjectivement donnée et
subjectivement recueillie. Pour WWZ, le procédé est à ce point ingénieux, à ce point attractif, à ce point stimulant qu'il a donné, entre autres, lieu à quelques initiatives dont on adorerait voir l'émergence en France : la
réécriture, l'adjonction et la réappropriation par de simples lecteurs, de pans entiers du livre,
comme autant de possibles inexplorés. C'est sans doute une des meilleures preuves des qualités intrinsèques du livre et de l'engouement qu'il suscite. Oh oui, comme il serait bon qu'un jour, chez
nous, un livre contemporain soit à ce point réinvesti.
Zombies à la française
Avant les livres de Max Brooks, voici quelques ouvrages zombies qui ont su, soit par mimétisme soit par opposition, façonner l'outre-tombe sous un éclairage tout hexagonal :
- Serge Brussolo : Ma Vie chez les Morts (Denoël - 1996). Une infirmière est engagée pour surveiller l'état de santé des occupants d'un ghetto en plein désert. Une sorte de banlieue
pavillonnaire modèle, où sont reclus les morts revenus à la vie. Des morts qui parlent. Des morts qui agissent. Qui fascinent. Qui philosophent, même. Des morts si foutrement glamours que les
vivants en viennent à se demander s'il ne vaudrait mieux pas... Comme toujours chez Brussolo (une sorte Palahniuk français avant l'heure), il y a cinq ou six idées de romans potentiels par pages.
Ça déborde d'énergie, c'est bordélique, mais en même temps extrêmement cohérent dans le style et dans la démarche. Un monument aussi, en son genre mort-né : le roman de zombies existentiel.
- Un Horizon de Cendres, de Jean-Pierre Andrevon. Autre écrivain subjugué par cette
littérature, il a plusieurs fois approché le mythe (Les Revenants de l'Ombre, Comme une odeur de Mort), mais ne l'a abordé franchement et complètement qu'à l'occasion de cet ouvrage.
Beaucoup plus calme que Brussolo, Andrevon aurait pu lui aussi être à l'origine d'un nouveau genre mort-né : le roman de zombies humaniste.
- Georges-Jean Arnaud : Le Festin Séculaire (1985) et Jean Viluber (pseudo collectif de Jean-Pierre Hubert et Christian
Vila) : Coupes Sombres, chez Fleuve Noir Gore.
G.J. Arnaud fut tellement prolifique qu'il est difficile de dire si ce livre constitue une de ses oeuvres majeures ou non. Sans doute n'est-ce pas important. Il a su, comme tant d'autres au sein
de la collection Gore, aborder le thème avec une vitalité surprenante (on ne saurait si bien dire, parlant de livres de zombies) et un entrain communicatif. Avec Coupes Sombres de Jean
Viluber, ils se sont penchés sur deux tendances exacerbées particulières au livre de zombies : l'organique et l'amputation.
En conclusion, il est évident que le livre de zombies est susceptible d'intéresser tout le
monde - y compris les plus rétifs à toute forme d'effusion sanguinolente.
Car il ne parle pas des morts.
Mais bien des vivants.
Et il ne parle pas de demain.
Mais bien d'aujourd'hui.