Publié dans : nouvelle/poésie
Selon une dépêche de l'AFP, un enfant de cinquante-trois ans, mesurant un mètre soixante-huit et pesant quatre-vingt kilos est décédé mercredi soir après avoir été abandonné plusieurs heures par son père en plein soleil dans une voiture garée dans le centre ville.
Un passant, constatant la présence du garçonnet inanimé dans une voiture garée a immédiatement prévenu les gendarmes qui ont alerté les pompiers vers dix-neuf heures.
Les secours ont tenté en vain de le réanimer et le garçonnet est décédé en début de soirée.
L'enquête devra déterminer dans quelles circonstances le père a pu oublier son enfant.










 Le père et son rejeton lors de leur dernière balade à la campagne.













Par Antoine Chainas
Vendredi 25 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : nouvelle/poésie
Bruxelles est un peu plus
Que la vie
On remonte des avenues
Sous la pluie
Tervuren Montgomery
Amy Winehouse chante
Qu’il n’y a pas de retour possible
On remonte des avenues
Sous la pluie
No No No No No
Louise Stéphanie et bientôt Ixelles
Bruxelles est un peu plus
Que la vie
Amy Winehouse chante
Le retour au noir
Mais pour l’instant tout est doux
Tout est gris
Odilon-Jean Périer
Dans une BMW
Ecoute lui aussi
Amy Winehouse qui chante
No No No No No
Terveuren Mongtomery
Bruxelles est un peu plus
Que la vie

Jérôme Leroy, octobre 2007
Par Antoine Chainas
Mercredi 23 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : Anaisthêsia

Titre : Anaisthêsia
Auteur : Antoine Chainas
Edition : Gallimard
Collection : Série Noire
Parution : Avril 2009






















"A la suite de cette affaire, j'avais brusquement mûri. Un monde tout nouveau pour moi venait de s'ouvrir."

J.C. (rescapé d'une N.D.E.)

Par Antoine Chainas
Lundi 21 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : nouvelle/poésie


Un grand gars effacé, timide. Timide à faire peur.

Un gars qui lutte constamment. Contre son propre tempérament et contre les défaillances de son corps.

Des membres interminables, une poitrine cave, dénuée de pilosité, un menton fuyant appuyé sur une esquisse de goitre, une bouche lippue, trop large, trop humide.

Et une voix au timbre grave, légèrement métallique, en perpétuelle hésitation entre l'imprécation et la crise de sanglots.

Vraiment pas le genre de gars à obtenir un rendez-vous avec la pom-pom girl de l'année.

Vraiment pas le genre de gars que vous voudriez que votre fille vous ramène pour le dîner du réveillon.

C'est cela qu'on voit. A faire peur.

Et puis le gars, ce gars trop frêle, avec cet espèce de calme intérieur qui dissimule trop de choses, se met à chanter.

Doucement d'abord. Il murmure. Il geint. Il marmonne. Puis sa voix gagne en profondeur. Elle fait son travail d'équarrissage. Elle ouvre l'abîme.

Alors, il se met à hurler.

Oubliez les guitares, oubliez les amplificateurs à lampes. Oubliez Jefferson et le pouvoir de l'électricité. Ne pensez ni aux pédales de compression / saturation, ni aux câbles qui courent à terre. Ne pensez ni aux emetteurs, ni aux récepteurs. Ne regardez pas plus les cicatrices que les colifichets. Ne cherchez pas un sens aux textes ni une cohérence à la mélodie. Les mots, les slogans, la justesse, les demi-tons, les quatre temps et la progression II/V/I n'existent plus. Faites fi de ce qui est convenu, de ce que vous avez appris ou de ce que vous croyez savoir sur le bien, le mal, le salut, la chute, la société, le bordel ambiant, le Rock and Roll.

Ignorez votre voisin qui cogne au mur, faites ce qu'il faut pour ne pas vos souvenir qu'il a une chevrotine de 12 accrochée au mur. Ignorez l'histoire, la grande - celle des génocides et de l'apocalypse, de la NRA et des mouvements christianiques -, et la petite : celle des gosses de Columbine, celle du cimetière juif de Hartfield, celle de votre voisin qui cogne plus fort maintenant et qui a une chevrotine de 12 accrochée au mur. Ne vous rappelez de rien. Faites entrer en vous le coma blanc comme on s'abreuve du lait maternel.

Fermez les yeux.

Et écoutez la voix.

Alors vous entendrez qui est réellement ce gars qui aurait pu être une drag-queen tapinant en bordure des parcs de l'East Side.

Vous entendrez qui est réellement ce gars qui aurait pu être le camé qui crève dans votre cage d'escalier, l'acoolo qui se casse de crâne sur le trottoir d'en face, le fou qui parle tout seul en poussant son chariot rempli à ras bord, ou votre voisin qui se brise les phalanges sur le mur en vous criant de baisser le son.

Vous entendrez réellement qui est ce gars qui aurait pu porter une cravate et un attaché-case, qui aurait pu boire du décaféiné. Ce gars qui serait marié, deux enfants, une voiture, une maison, des crédits, la pression, le challenge, l'amour du samedi soir, le film du dimanche, les repos compensateurs couplés avec les vacances d'été, le frigo plein, les rires aux plaisanteries graveleuses, l'envie d'être comme tout le monde, celui qui dit bonjour, s'il vous plaît, au revoir, celui qui n'élève pas la voix, celui qui vote à droite, celui qui secoue la tête en signe de négation, celui qui met des boules Quies pour dormir, celui qui a l'estomac barbouillé de temps en temps, celui qui dit oui monsieur, celui qui respecte, celui qui joue le jeu en espérant gagner un jour, celui qui croit, celui qui écoute, celui qui, lentement, sombre dans la folie, le meurtre et la barbarie. Vous entreverrez alors peut-être l'envers d'un rêve. Le vôtre ou le sien.

Vous entendrez réellement qui est ce gars qui se fait appeler Marilyn Manson.

On cogne plus à votre porte. Fort. Plus fort.

Vous soupirez.

Vous vous levez.

Vous ouvrez.

La gueule du calibre est immense. Un trou noir et froid. Sans fond.

Vers vous, au niveau du bide, des tripes, qui veut vous engloutir.

Juste au-dessus de votre ceinture, un gargouillis signifie simplement que vous avez un peu faim. Vous n'auriez pas dû sauter le repas de midi.

Le voisin, derrière le canon, regard fou, moue teigneuse. Il glousse :

- Musique de dégénéré.

Le bruit de la déflagration, vous ne savez pas s'il est à la toute fin de la plage 14 ou ailleurs. C'est en tout cas un des plus beaux passages.

Par Antoine Chainas
Mardi 15 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : Versus


















Bonne question.
Par Antoine Chainas
Mercredi 9 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : nouvelle/poésie

Aujourd'hui, Zymansky a le plaisir de recevoir Charlie P. qui nous livre quelques nouvelles du Pays Mou.

 

Le nain était président du Pays Mou. Contrée imaginaire loin, si loin de nos préoccupations bassement matérielles.

Depuis qu'il était président, il n'en finissait plus de jubiler. C'était un véritable feu d'artifice. Les Mouiens étaient si prévisibles. Et tellement cons, fallait dire. T'appuyais sur un bouton, et hop, t'avais le résultat escompté. Et parfois même au-delà.

Aujourd'hui, le président avait une idée (il avait des idées tous les jours et les Mouiens aucune. C'était pour ça qu'il était président et pas eux : voilà ce qu'il aimait à penser lorsque le soir, allongé sur son immense lit à baldaquin, dans son pyjama Mickey deux fois trop grand, il comptait et recomptait le nombre de belles choses qu'il pourrait casser, piétiner, le nombre de Mouiens qu'il pourrait manipuler, et le nombre de fous rires qu'il se payerait en retour...)






- J'ai une idée, dit le nain.

- Encore ! s'exclama G, un de ses plus éminents conseiller assis avec les autres autour de la Table Majestueuse des Conseils d'Etudes Prospectives.

Le nain plissa les yeux. Les autres, tous les autres avaient le regard fixé sur G, dans l'attente d'une disgrâce fatale qui leur permettrait de devenir conseiller préféré à la place du conseiller préféré. G, toujours prompt à se rétablir, s'extasia :

- C'est formidable, monsieur le président.

Le président passa outre parce qu'il était pressé d'exposer son idée. Il était toujours pressé.

- Vous savez que d'ici quelques années, on va réformer les trente-cinq heures. C'est prévu de longue date, je ne vous apprends rien. Le jour où ces feignants de Mouiens travailleront autant que moi, peut-être qu'ils seront un peu moins mous.

Le septième conseiller en partant de la droite s'éclaircit la gorge :

- C'est que... Ca risque d'être difficile. Toucher à la durée légale... La décision ne sera pas très pop...

- C'est pour ça que j'ai une idée, trancha le nain.

- Ahhh...

- Ohhh...

Les conseillers s'extasiaient avec un bel entrain et une remarquable coordination. Un turbin de longue haleine.

Le nain continua :

- Anticipation, c'est le maître mot. Nous allons inventer un prétexte.

- Un prétexte ? demanda le cinquième conseiller toujours en partant de la droite. Celui-là, on l'avait à l'oeil. C'était un dubitatif. Et le président n'aimait pas les dubitatifs. Les dubitatifs n'étaient jamais loin des mous. Et lui, il était dur. Et ses conseillers étaient des durs. Et ses amis du patronat étaient des durs.

- Oui, un prétexte, vous êtes sourd ou quoi ? J'invente rien, c'est comme ça qu'on fait depuis des lustres.

Le président sursauta sur sa chaise. Depuis tout petit (non pas qu'il ait beaucoup grandi depuis), il était sujet à ce trouble récurrent. Syndrome d'Hyperactivité Fonctionnelle, c'était le nom. Ses parents avaient bien essayé de lui faire prendre de la Ritaline pour qu'il rentre dans le rang, mais ça n'avait pas marché. Ou alors, ça avait trop bien marché. Impossible de savoir.

Tout le monde se tut. Quand le nain commençait à avoir ce genre de tics, valait mieux la mettre en veilleuse.

- On va construire un robot, continua-t-il, imperturbable.

L'assemblée était pétrifiée. Ce n'était pas la première fois que le président avait des idées à l'emporte-pièce - souvent entre trois et quatre heures du matin, d'ailleurs : l'heure à laquelle il s'installait sur son trône privé pour accomplir sa présidentielle commission - et ce ne serait pas la dernière fois qu'ils devraient rattraper le coup. Mais un robot...

- Une femme, plus exactement. Je veux qu'elle soit belle. Mais pas trop. Je veux qu'elle soit télégénique surtout, c'est important.

- Mais... Pourquoi ? Vous avez tout ce qu'il vous faut à la maison.

Le sixième et le dixième conseiller ne purent s'empêcher de pouffer.

De nouveau, le nain plissa les yeux. Il les fixa, genre cobra, comme quand il était petit, dans la cours d'école. Et celle fois-ci, ce furent ses mains qui se mirent à tressauter.

G sauva la face de ses confrères. Heureusement qu'il était là. Même si c'était le conseiller préféré et que ce serait vraiment pas mal d'être conseiller préféré à sa place.

- Un robot, d'accord. Bonne idée. Et qu'est-ce qu'il ferait, ce robot ?

Le nain écarta les bras, se hissa sur la pointe de ses talonnettes :

- Il se ferait enlever. Mais les Mous ne sauraient pas que c'est un robot. Il penseraient que c'est une vraie femme, avec un coeur qui bat, et des émotions... Sinon, la manoeuvre n'aurait aucun intérêt.

G :

- Enlever, oui, d'accord, c'est bon ça. Par qui ?

- Par un groupe de terroriste. Des méchants. En Irak, par exemple...

- Non, pas l'Irak, monsieur le président. Et pas de groupes émanant des pays de l'OPEP. Avec la flambée des cours, ce ne serait pas une bonne idée. Il faudrait trouver quelque chose de plus confidentiel. Mais qui frapperait les esprits.

Les conseillers pensaient unanimement que G était décidément très bon. Il ne serait pas facile à faire tomber.

Le président s'excita :

- Des communistes ! On n'a qu'à la faire enlever par des communistes. J'ai jamais pu les blairer.

- Mais... Il n'y a plus de communistes, monsieur le président, risqua le cinquième conseiller.

Le nain le foudroya encore du regard. Toi, mon pote, t'est pas loin de la porte de sortie. Pense à bien t'essuyer les pieds en partant.

G toussota :

- Si. Il y en a encore quelques-uns.

Le nain bondit :

- Ah oui ! Où ? Dites-moi !

On aurait cru, sur le coup, qu'il était prêt à aller en découdre avec l'Armée Rouge. A poings nus. Et tout de suite.

G prit un air très docte. Posa un doigt fin, très petit et impeccablement manucuré sur sa bouche. Avec l'éclat du soleil par la baie vitrée qui se reflétait sur ses lunettes rondes, c'était du plus bel effet.

- En A-mé-rique la-ti-ne, articula G comme s'il avait affaire à une bande de demeurés.

Certains de ses confrères firent la moue. Merde, pas besoin de prendre ce ton à la con : tout le monde savait où était l'Amérique latine.

- Où ça ? s'enquit le nain.

- En Amérique latine, monsieur le président. Juste à côté des Etats-Unis.

Le nabot leva les yeux.

- Ah oui, les Etats-Unis... J'adore les Etats-Unis.

- Eh bien figurez-vous que juste en dessous, il y a tout un tas de petits pays, avec de grandes étendues de forêts, où sévissent les derniers groupes de lutte armée révolutionnaire.

- Des communistes, quoi.

- Tout à fait, monsieur le président. Des méchants communistes.

- Méchant, oui, c'est encore mieux. Bon, alors je veux que ce robot soit enlevé par ces méchants communistes. Et puis je veux qu'en Mouie, vous me trouviez des acteurs. Je veux une fille, un fils... des jeunes, en bonne santé et inspirant la sympathie, pas des hippies ni des intermittents faméliques. Et puis je veux une maman. Je veux un ex-mari. Les ex-mari c'est super chouette. J'en suis un moi aussi. Et je veux que ces gens-là fassent prendre la sauce. Qu'ils mobilisent. Les Mouien sont tellement cons que pourvu qu'on leur parle de méchants communistes et que notre robot inspire l'empathie avec assez de réalisme, ils seront tous prêts à plonger. Et la main sur le coeur. Que les acteurs fassent monter la pression médiatique. Je mettrai mes amis journalistes sur le coup. Au besoin je me fendrai d'une petite allocution bien vibrante. Je veux qu'on mette le paquet sur le registre émotionnel. L'émotionnel étouffe toute forme de contestation. L'émotionnel est imparable. Ces abrutis de l'opposition se retrouveront gros Jean comme devant...

- Mais ça risque de durer longtemps, intervint l'inévitable cinquième conseiller.

- Autant de temps qu'il faudra, martela le vertical contrarié. Et quand le fruit sera bien mûr, quant la tension sera à son comble, le désespoir palpable...

Ce fut G qui termina. Il avait toujours une longueur d'avance et anticipait les pensées du président avec une rare acuité. Le salopard, pensaient les autres conseillers. Ils auraient bien aimé, eux aussi, être en telle symbiose avec le nain. G, donc, termina :

- Le jour du vote de loi définissant la fin de la durée légale du travail, elle sera libérée. Eclipse totale. Joie. Personne aura jamais le culot de rechigner à propos de la loi alors qu'on vit un jour si beau. On pourrait même organiser une Journée Nationale du Bonheur, ce serait pas mal, ça.

- Ouais, s'exclama le nain. Mais pas trop, quand même. Je voudrais pas que le peuple pense que la crise mondiale est finie pour autant. Ce serait dangereux.

- Vous avez raison, monsieur le président.

- Adjugé, conclut le nain avec un grand sourire et de grandes oreilles.

- Vendu, répliqua avec sagacité G.

A suivre...

Charlie P.

 

Par Antoine Chainas
Mardi 8 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : polar


Par Antoine Chainas
Lundi 7 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : polar
Le Faucon va Mourir, oeuvre mineure, bancale, très noire et très drôle de l'inestimable Harry Crews est adaptée au cinéma.
"Billy Bob Mavis était venu deux fois ce matin - en parlant à George avec la bouche pleine de clous de tapissier -, rapport aux capitons du plafond de la Volkswagen." La première phrase donne le ton.
On se souvient de ce récit absolument déglingué d'un homme qui se met en tête, après la mort de son neveu attardé - meurtre, suicide, accident ? -, de dresser et de faire voler un faucon.
Au regard de la biblio du maître sudiste, on ne peut s'empêcher de voir ce qui l'a intéressé, dans cette histoire : George Gattling, le héros, en butte à l'incompréhension de son entourage, choisit, obstinément, avec une rage froide, d'échapper à la pesanteur de son propre corps et à celle de son existence.
Sont présentes toutes les obsessions de l'écrivain et cette aura de mystère quasi organique qui entoure chacune de ses oeuvres. Entêtés, fous, les personnages veulent - au prix même de leur existence - dépasser les limites de leur propre enveloppe (par l'ingurgitation, dans Car ou Naked in Garden Hills, par la musculation, dans Body, par l'évanouissement dans le Roi du KO, ou bien par le dressage animal et l'envol comme c'est le cas ici).

Bancal, foutraque, mais justement...

Le Faucon va Mourir ne déroge pas à la règle, mais le roman s'articule autour de plusieurs thèmes pas totalement aboutis (le deuil, l'expérience mystique...), ce qui, curieusement, hausse le bouquin au-dessus de ce qu'il aurait pu être s'il avait été plus soigné, moins viscéral et instinctif : un de ces livres gagnant à l'imperfection.
On y retrouvera - cerise sur le gâteau - l'humour si particulier de Crews porté à son point culminant. La scène où le prêtre chargé de l'enterrement du neveu tend un "piège" à George est, à ce titre, un passage à hurler de rire.
Gageons que ce film à petit budget qui, dit-on, respecte à la lettre la trame du roman (et, espérons-le, surtout son esprit), oeuvre de Julian Goldberger, amoureux fou de l'auteur, contentera un cercle plus large que celui des bienheureux comme lui.
Avec une sortie prévue dans seulement quatre salles de l'hexagone, la partie n'est pas gagnée. C'est justement pour cela qu'il faut aller voir ce film ( au casting : Paul Giamatti et Michael Pitt, qui, décidément, fait preuve d'un goût très sûr dans ses choix). Et surtout, il faut lire, relire et méditer Harry Crews. Il en va de votre santé mentale.

Crews aficionados

Le film sort officiellement ce 9 juillet, mais une séance exceptionnelle se tiendra le 10 au cinéma Le Lincoln (Paris XIII ème) à 16 heures. Elle sera présentée par un autre inconditionnel de Crews : Maxime Lachaud, auteur du récent et très remarquable "Harry Crews : un Maître du Grotesque".
Excellent ouvrage dans lequel il analyse en profondeur et avec exhaustivité l'oeuvre de l'Iroquois narquois.
On le sait, Harry Crews est un écrivain aussi confidentiel que ses fans sont zélés (on dit un "auteur culte", quand on veut être dans le coup). Pour ma part, j'en suis et, si ce n'est pas déjà fait, il ne tient qu'à vous de rejoindre le club des initiés.

Le Faucon va Mourir.Harry Crews (Gallimard. Série Noire).
Harry Crews : un maître du grotesque.Maxime Lachaud (éd. K-Inite 2007. 250 p.).
Le film :link
Par Antoine Chainas
Lundi 7 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : polar

Fêtons dignement la sortie de l'Usine à Lapins chez Folio Policier, ultime roman du génial Larry Brown à qui nous devons déjà des joyaux tels que Sale Boulot, Joe ou Père et Fils.

Chorale

Les accents d'une oeuvre posthume ont ceci de particulier qu'ils résonnent toujours à rebours. Le livre n'est plus seulement jalon, mais point d'orgue, recontextualisation de tous les travaux précédents de l'auteur. En ce sens, L'Usine à Lapins parachève de manière éblouissante la trop courte carrière littéraire de Larry Brown. Elle la parachève et la sublime. Car on retrouve ici tout ce qui a fait le charme des opus précédents : une narration dépouillée, assez proche, par certains côtés, du "nature writing" sans pour autant en adopter les afféteries. Larry Brown va à l'essentiel, à la matière, à l'organique. Des personnages faits de chair et de sang qui se battent, crachent, baissent les bras, parfois. Sous la prose de l'auteur, les oubliés du rêve américain - cliché ultragalvaudé et énorme source d'inspiration du roman noir - trouvent une place au chaud, à l'abri, avant de repartir au combat. Des moments comme ça, en suspension, presque idylliques mais aucunement nostalgiques, il y en a pas mal dans l'Usine à Lapins. Ils sont la respiration. Ils sont les muscles relâchés et l'esprit vide. Ils sont les chants du vent, l'ombre des arbres et l'ailleurs qui prend forme, même s'il s'agit d'un rêve éveillé. Et lorsque les protagonistes se lèvent, se décident à retourner dehors, à la recherche d'eux-mêmes, c'est avec une humanité, une compassion rarement égalée qu'ils sont traités.
Qu'il s'agisse de Domino, livreur de viande et dealer, à la fois précédé et poursuivi par la mort, qu'il s'agisse d'Arthur, septuagénaire touchant marié à une femme trop jeune, trop fougueuse, trop vivante, ou qu'il s'agisse d'Anjalee, pute naïve et malchanceuse, tous trouvent, chez l'Oxonien, une raison d'exister, une raison de continuer, une raison d'être aimé.

I wanna be your dog

Là où l'on retrouve encore Larry Brown, c'est dans cet humour si particulier qui permet aux pires horreurs de se dérouler sous les auspices du rire étranglé.
Ainsi, tout au long de cette histoire aux multiples points de vue, l'auteur se livre à un savant parallèle entre les trajectoires des êtres humains qu'il observe et celles des chiens. Il y a un nombre de chiens incroyable, dans ce roman. Presque autant que d'humains, à vrai dire. Et les péripéties qu'ils vivent ressemblent en bien des points aux tragédies - grandes ou minuscules - vécues par les bipèdes. Faut-il voir, dans cet ultime message qu'adresse l'écrivain au lecteur, un appel à considérer nos turpitudes bien vaines ? Rien n'est moins sûr.
Pour se faire un avis, il ne reste qu'à lire l'Usine à Lapins, oeuvre crépusculaire et magnifique d'un écrivain majeur trop tôt disparu.

L'USINE A LAPINS de Larry Brown, à paraître le 10/07/08 chez Folio Policier (Gallimard).

Par Antoine Chainas
Samedi 5 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander
Publié dans : Versus
Voici une scène coupée du roman Versus (Gallimard - Série Noire).  Non retouchée, non corrigée. Rough cut.
Cette scène prend place à l'intermède. Ceux qui ont lu le livre sauront.


Des deux seuls êtres vivants à voir le gosse au petit matin, sur le bord de la RD 5007, le premier était un basset artésien qui ressemblait, de profil, à Robert Mitchum. D’abord, Robert Mitchum fut saisi d’une allégresse toute frétillante. C’était le premier bipède qu’il apercevait depuis des heures. Et en plus, ce bipède lui rappelait, de par sa taille modeste, son petit maître, celui qui avait disparu de sa vue, de son existence depuis… Il ne se souvenait plus précisément. Il avait toujours eu des problèmes de mémoire à long terme, mais le petit maître s’était éclipsé sans explication cohérente. Tout à sa joie, le cabot se mit d’abord à aboyer et à gambader follement autour du gosse. Le bipède avait quelque chose de pas normal, Robert Mitchum s’en rendait compte maintenant qu’il se tenait plus près de lui. Etait-ce cette tenue qu’il arborait ? Ces vêtements étaient sales et en lambeaux, si bien qu’il semblait presque nu, là, en bordure de la route. Etait-ce cette expression d’hébétude qu’il avait rarement vue - sauf les fois où Guy, le papa du petit maître, rentrait tard le soir et qu’il sentait un parfum enivrant de fruits macérés. Il s’asseyait alors dans son fauteuil, celui en face de la cheminée, celui sur lequel Robert Mitchum pissait à intervalles réguliers, et il le regardait. Un regard mort, vide, à l’instar de celui du petit bipède qui marchait maintenant sans lui prêter attention.

Robert Mitchum aboya de plus belle. Il se mit à sautiller autour du mioche, dans l’espoir d’attirer son attention, mais le gamin continua sa progression lente et hésitante, comme s’il ne le voyait pas, comme s’il était endormi et réveillé en même temps. Robert Mitchum n’aurait pas pu expliquer ça autrement.

Il fit un nouveau bond, plus haut que les autres. L’ignorance qu’affectait le petit bipède l’énervait. Et il avait l’impression que plus il s’énervait, plus le petit bipède l’ignorait. C’était un cercle vicieux : un peu comme quand il essayait d’attraper ce truc ridicule qui lui pendait au-dessus du trou du cul.

Avec l’intention de revenir en fonçant entre les jambes du garçon, ainsi qu’il le faisait parfois avec son petit maître pour jouer, Robert Mitchum fit un écart au milieu de la route, sans cesser d’aboyer. C’est alors qu’il entendit le sifflement. Un sifflement qui semblait venir de très loin et se rapprocher vite. Trop vite.

Robert Mitchum n’eut pas le temps de tourner la tête. Lorsque le 36 tonnes GMC à double pont le percuta, son corps se désintégra en une pluie de fines gouttelettes rouges et de minuscules débris d’os qui s’éparpillèrent sur toute la chaussée.

Les freins bloqués, le GMC mit une trentaine de mètres à s’arrêter, tremblant comme une grand-mère atteinte de Parkinson et oscillant dangereusement sur toute la largeur de la route. Les palettes qu’il transportait, arrimées à la va comme je te pousse sur le pont inférieur glissèrent et s’écroulèrent les unes après les autres sur l’asphalte avec un bruit terrifiant.

Le GMC appartenait à la compagnie Constanzo : une petite entreprise spécialisée dans le recyclage de boiserie usagée. Son patron, un certain Aldo Constanzo, fils de Guisepe Constanzo, dont il avait hérité l’affaire familiale, était un homme affable et généreux… Jusqu’à un certain point. Point qui était atteint aussi rapidement que ses loisirs le permettaient. Les marottes auxquelles il s’adonnait consistaient par exemple à se suspendre par les pieds à une barre de traction modifiée et à s’administrer de la méthédrine liquide pure à l’aide d’une poire à lavement. Opération périlleuse s’il en est. Elles comprenaient de même le recours régulier à certaines péripatéticiennes de sa connaissance sachant l’appeler « mon petit bébé grognon à sa maman » de manière convaincante, lui donner la fessée quand il était vilain et changer les couches qu’il se procurait aux surplus d’un service de gériatrie par les bons soins d’un infirmier cupide. L’un comme l’autre, ces loisirs n’étaient ni bon marché, ni faciles à négocier. Ca n’était pas comme si Aldo n’avait pas voulu faire fructifier le patrimoine familial… Et chaque jour, chaque semaine, jusqu’à ce que se profile la fin du mois, il se promettait que c’était ce qu’il allait faire. Seulement, ça n’arrivait jamais, et, à chaque échéance, pour pouvoir continuer à satisfaire ses petites lubies, il était contraint de rogner sur la masse salariale et le matériel. C’est ainsi que la majorité de ses employés se trouvait être, au choix : des ex-taulards à qui le contrôle judiciaire ne laissait que des options limitées quand à l’épanouissement professionnel, des pauvres loques à la limite de l’exclusion qui préféraient ça à Emmaus ou des types qui fuyaient simplement quelque chose, quelque part, en attendant mieux. Le GMC, qui aurait dû partir à la réforme voilà cinq ans, roulait toujours. Et les câbles, achetés au poids cinq centimes d’euro moins cher que partout ailleurs à un casseur pas net de banlieue, effilochés au-delà de toute raison ou rouillés sur toute la longueur, avaient servi à arrimer les palettes.

C’était avec ce même souci de pragmatisme que Constanzo s’était résolu à sous-traiter le bois. Désormais, la matière première n’arrivait plus, comme au temps de son père, des belles plantations Landaises ou Pyrénéennes, mais d’un coin paumé de Thaïlande où le taux d’humidité avoisinait celui de la forêt équatoriale et où les déchets des exploitations, pourris jusqu’au moyeux, infestés de merules, hylotrupes et autres fungis étaient revendus quasiment à perte. Il avait entendu dire que les troncs marinaient jusqu’à deux ans dans l’eau des rivières avant d’être traités de manière souvent expéditive à Bangkok.

Than Jong ne se contentait pas de revendre sa production aux grosses raffineries de la capitale, mais il participait aussi à l’essor local en commerçant avec les artisans de la région, à Ban Thanai et dans le district de Hang Dong. Depuis une vingtaine d’années, et avec une constance frisant l’ascèse, il pillait les forêts de Doi Pui. Grâce aux éléphants élevés pas loin, dans le centre d’entraînement de Mae Sa, à dix kilomètres de là, le bois transitait par la route 1004, jusqu’à Khruba, avant d’être acheminé par le Mae Klong via la rivière de Mae Ya .

Bien sûr, l’abattage était réglementé. Mais avec quelques milliers de bahts bien placés, la législation devenait soudain très souple.

Bien sûr, les montagnards : Hmongs, Akhas ou Yaohs se plaignaient de temps en temps. Mais il avait envoyé son cousin et ses amis, allumés au YABA - la drogue qui rend fou - faire deux ou trois raids dans la jungle et les choses étaient rentrées dans l’ordre.

Aussi, tout allait bien, pour Than Jong. Il aimait à penser, dans ses moments d’euphorie, qu’il agissait en philanthrope. Il aimait ses éléphants, donnait du travail aux gens de la région et participait à l'économie locale. Un vrai citoyen modèle. Et les mauvaises langues qui prétendaient que, jadis, quand il résidait à l’Est, dans les Cardamones, il avait soutenu la guérilla khmer rouge du Cambogde voisin, il leur envoyait son cousin et ses amis qui n’avaient vraiment pas besoin du YABA pour être fous.

Parmi les commerçants locaux qui s’approvisionnaient chez Than Jong se trouvait un petit homme nommé Tang. Juste Tang. Il fabriquait, ou plutôt faisait fabriquer par les enfants de son village - Ban Thanai -, des tables, des chaises, des lits, des cadres, des pachydermes et autres figurines sculptées, des bracelets, des épingles à cheveux, des pipes… enfin tout ce qui nécessitait du bois et des petites mains… Des petites mains… Tang adorait les petites mains de ses petits ouvriers. Il était vrai qu’avec le développement du tourisme, il avait de plus en plus de mal à trouver des travailleurs consentants… Les touristes, eux, ne payaient pas les faveurs des enfants avec un bol de riz et un verre d’eau… Le tourisme sexuel, comme tous les tourismes d‘ailleurs, entraînait l’inflation et prenait les autochtones à la gorge. Alors, les temps étaient plus durs. Mais Tang ne se plaignait pas. Il lui en restait encore, dans son atelier, des petites mains, des petites bouches, des petits…

C’est chez lui que les Martin se rendirent pour acheter… pour acheter quoi ? Monsieur Martin, lui, il était venu pour faire du trekking jusqu’au mont Doï Inthanon - le plus haut de Thaïlande, à ce qu’on lui avait dit - et à deux mille bahts le séjour, il se sentait pas vraiment d’humeur à s'adonner au shopping. Mais Madame Martin avait insisté. Il fallait ab-so-lu-ment qu’ils ramènent un souvenir. C’était capital. Vital ! A contrecoeur, monsieur Martin avait cédé et ils s’étaient rendu dans cette petite échoppe siiii exotique en bordure du village. Après avoir tourné, tourné et tourné encore, madame Martin, sous le regard de plus en plus exaspéré de son mari, avait jeté son dévolu sur une chaise en teck siiii pittoresque. Malgré les protestations véhémentes de son époux, qui ne tenait absolument pas à retourner à l’hôtel pour y déposer une putain (ne sois donc pas si vulgaire, chéri.) de chaise thaïlandaise, madame Martin eut gain de cause. Elle serait d’ailleurs bien encore restée un peu, mais un individu repoussant avait fait son entrée dans le magasin. Ce n’était pas tant son apparence - somme toute banale - qui choquait que l’odeur épouvantable qu’il dégageait. Une odeur de… charnier. Il s’agissait d’un européen au crâne rasé, assez petit, rondouillard, mais avec une manière de se déplacer… étrange aurait dit madame Martin. (on aurait dit un serpent, non, chéri ?) Comme par enchantement, des mouches, de grosses mouches bleues commencèrent à tourner autour d’eux et dans le magasin… Le cœur au bord des lèvres, battant désespérément des mains pour chasser des diptères, les Martin évacuèrent les lieux, leur chaise en teck sous le bras.

Ils ne virent pas l’échange, rapidement animé, qui se produisit entre l’européen et Tang.

Et ils étaient déjà loin lorsque la fusillade éclata.

Dix jours après, la chaise fut ramenée en occident. Dans le sud de la France, très exactement. Là où résidaient les Martin. Monsieur Martin avait fait son trekking et il se sentait ragaillardi, prêt pour onze nouveaux mois d’un labeur sinistre dans un bureau sinistre derrière le sinistre clavier de l’ordinateur en face de son sinistre collègue, au passionnant Service d’Attribution des Médailles du Conseil Général. La chaise, comme tous les souvenirs de voyages que madame Martin ramenait, finit à la cave et ne servit jamais.

Quelques années après, monsieur Martin fut muté du Service d’Attribution des Médailles du Conseil Général au Service d’Attribution des Médailles d’un autre Conseil Général. Les Martin déménagèrent et, par un lundi radieux - la veille des Monstres, madame Martin avait insisté, ils n’étaient pas des sauvages tout de même - la chaise, parmi un nombre invraisemblable d’autres bibelots, se retrouva sur le trottoir de la petite allée qu’ils avaient habitée.

Le soir, aux alentour de cinq heures, Rodolphe Jourdan, qui sortait du supermarché en compagnie de sa famille, arrêta sa vieille R16 sur le bord du trottoir.

- Putain, regarde ça, Jeanine… Comme neuve, elle a jamais servi, on dirait.

- Tu vas quand même pas nous ramener ça à la maison ? T’as déjà embarqué une lampe à pied la semaine dernière. Si ça continue, on ira plus faire les courses le lundi…

Rodolphe regarda sa femme, l’air consterné.

Sur le siège arrière, Kevin, neuf ans jouait avec Pipeau, âge indéterminé étant donné qu’il s’agissait d’un chien trouvé que Rodolphe avait ramené chez lui le mois dernier. Pensez donc ! Un basset artésien. Et gratuit ! Il allait quand même pas laisser une occasion pareille.

Monsieur Jourdan ramena la chaise chez lui. Il l’installa à une place de choix, près de la cheminée.

Au bout d’un an, Jeanine, prise d’un subit accès de folie, Rodolphe n’aurait pas pu décrire ça autrement, avait entrepris de se débarrasser de la plupart des choses ramassées au fil des ans par son bien-aimé. Il est vrai que, pour la plupart, ces objets étaient hors d’usage ou bien avaient un vice caché. Mais c’était pas une raison, merde.

La chaise et le chien était donc devenu, avec le temps, les ultimes rescapés de la grande razzia menée par sa femme - pratiquement une opération d’épuration. Rodolphe Jourdan avait sombré, petit à petit, dans une sorte de dépression. Sa femme ne voulait pas son bonheur, non. Elle ne l’avait jamais voulu. Certes, l’appartement était beaucoup mieux rangé qu’avant, plus propre et plus fonctionnel, mais Rodolphe avait l’impression d’avoir perdu une grande part de lui-même dans le chantier de salubrité publique monté par Jeanine. Une part capitale.

Il rentrait de plus en plus tard du travail : une messagerie où il officiait en tant que chef d‘équipe. Et souvent, le soir, à moitié bourré, il s’asseyait dans la chaise, « sa » chaise et regardait le chien s’ébattre à ses pieds. Le nouveau cheval de bataille de Jeanine était, bien entendu, le basset. Il pissait partout et bouffait les coussins du divan chaque fois qu’ils s’absentaient… Et ça n’était plus tenable, tu entends, Rodolphe ? Plus tenable.

Mais Rodolphe, soutenu par Kevin que Jeanine jugeait avoir été honteusement corrompu à coups de Carambars et autres friandises, avait tenu bon. Ce chien, c’était tout ce qui lui restait… avec la chaise.

Une nuit, tandis que son mari dormait profondément, aidé par la quantité astronomique de Momies qu’il s’était enfilé en sortant du travail, Jeanine descendit dans le salon, elle prit la laisse, les clefs de voiture et emmena le corniaud faire une longue balade dans les bois longeant la RD 5007. Mis devant le fait accompli, son mari plierait. Il pliait toujours, une fois que les choses étaient faites.

Au même moment, la tête de Raoul Bernard, pédophile notoire, explosait dans la quiétude des bois.

A la perspective de se dégourdir les pattes, le chien trépignait sur la banquette arrière. Quel crétin, ce cabot ! songea Jeanine.

Une heure plus tard, elle appuyait sur l’accélérateur, disparaissant dans la nuit, tandis que Pipeau, ce basset artésien qui, de profil, pouvait ressembler à Robert Mitchum, courait désespérément sur le ruban d‘asphalte.

Dans la voiture, Jeanine partit d’un grand rire clair.

Au domicile familial, Rodolphe Jourdanétait maintenant tout à fait réveillé. Il attendait sa femme, assis sur sa chaise. Il chantait tout doucement une chanson romantique des années soixante qui, pour une raison mystérieuse, lui trottait dans la tête. Un grand couteau de cuisine posé sur les genoux.

Le chien trotta, puis marcha jusqu’au matin.

Ensuite, il y eu le gosse.

Et le choc.

Puis plus rien.

Jean Riva jura entre ses dents. Il avait eu la frousse de sa vie. Qu’est-ce qu’il foutait, ce clébard, au milieu de la route ? Il pesta contre cette épave de GMC qu’il était contraint de conduire au mépris des règles les plus élémentaires de sécurité. Il pesta contre ce boulot de merde qu’il avait dû garder pour échapper aux foudres du contrôleur judiciaire. Ces trois mois, il les avait eu avec sursit en grande partie grâce au job. Enculé de contrôleur ! Il pesta enfin contre la malchance qui avait planté ses dents dans le gras de son postérieur et semblait pas décidée à lâcher prise.

Il poussa un cri d’horreur en voyant les palettes étalées sur la route. Il en avait pour des heures, à ramasser tout ça.

Il regarda à droite, à gauche… Il ne savait pas où il était exactement… quelque part sur la RD 5007. Autant dire paumé.

C’est alors qu’il vit le gosse qui marchait en bordure de la route. Il avait l’air… pas normal. Démarche hésitante… mécanique. Sale comme un poux. Peut-être qu’il était sourd ? Le barouf qu’avait fait le GMC, c’était pas possible de l’ignorer. Peut-être que c’était un dingue échappé d’un asile ? L’autre jour, à la télé, il avait vu un documentaire sur les autistes et celui-là ressemblait franchement à un autiste… Il foutait quoi, là ? La mouise, mec. La mouise !

Il se mordit les lèvres. Qu’est-ce qu’il devait faire, bon Dieu ? Il appela :

- Petit ! Hep, petit ! 

Pas de réaction. Il embrassa le route et la forêt du regard. Personne. C’était bien son fion ! A la hâte, il rangea son bahut sur le côté et poussa les palettes dans le fossé. Avec la dégoulinante qu’il se payait, manquerait plus qu’un de ces connards d’automobiliste vienne se faire tailler une décapotable gratuite par le GMC ou bien percute une palette.

Ils étaient comme ça, ces putains de conducteurs de voiture. Quand t’en voulais pas, que t’étais peinard, ils s’agglutinaient autour de toi comme des putains de tiques et quand t’avais besoin de témoins, quand les choses se déglinguaient, il y en avait pas un à des kilomètres à la ronde. Jean Riva se faisait pas d’illusion, avec le bol qu’il avait, suffirait qu’il tourne le dos pour qu’une catastrophe se produise.

Il se mit ensuite à trottiner pour rejoindre le gosse. Il le devança et appela de nouveau en faisant de petits signes.

- Oh, oh, petit, ça va ?

Le gosse continuait à marcher comme s’il le voyait pas.

Jean passa sa main devant ses yeux qui ne clignèrent pas.

Il avait quoi, ce marmot ?

Jean se mordit de nouveau les lèvres.

Il pouvait quand même pas le laisser tout seul, comme ça, sur la route, ce mioche. Il avait des gosses. Il savait ce que c’était. Avec tout ce qu’on biglait à la téloche, c’était impossible.

Mais il se voyait mal le ceinturer et le prendre sur son épaule pour l’emmener dans son bahut. Pour le coup, c’est là qu’il sortirait de sa torpeur et se mettrait à gueuler. La scoumoune aidant, il était sûr que ça serait le moment que choisirait une bagnole pour passer. Une bagnole remplie de bons samaritains qui iraient immédiatement porter le deuil à la gendarmerie du prochain village. Il le devinait gros comme une maison, ce plan. Et avec le papelard qu’il se trimbalait en correctionnel, aucun doute que le juge, cette fois, croirait pas à la coïncidence.

Déjà, cette histoire avec cette pute rencontrée dans un restau de routiers, il la trouvait un peu fort de Roquefort. Est-ce que c’était de sa faute à lui si elle avait quinze ans au lieu de dix-huit ? Est-ce que c’était de sa faute si les lardus, en train de faire une ronde, étaient tombés sur eux dans le bahut ? Naturellement, la pute avait nié l‘avoir sucé en échange d‘espèces sonnantes et trébuchantes. Pas de pot, il s’était farci une dilettante encore scolarisé. Comment il aurait pu être au courant ? Il avait plongé. Détournement de mineure… Je vous demande un peu. Heureusement, la gamine avait déjà sa petite réputation dans le restau et à la brigade… Heureusement, Carmella, sa femme, était venue témoigner en sa faveur. Il était certes pas très malin, mais c’était justement en vertu de ce défaut de fabrication qu’on devait lui laisser le bénéfice du doute. C’était un bon père - un bon mari, c’était une autre histoire -, et si on le faisait pas pour lui, il fallait le faire pour les gosses… Ils y étaient pour rien. Heureusement, il avait ce boulot de chauffeur-livreur chez Constanzo… Il était intégré, merde ! Heureusement ?

Depuis cette histoire, Carmella n’en avait pas reparlé, cependant il se rendait bien compte qu’elle le regardait d’un autre œil.

Et s’il se faisait encore pincer aujourd’hui pour une histoire comme ça, il pourrait toujours invoquer la guigne, son compte était bon.

 

Jean Riva résolut de marcher un peu en arrière du gosse, histoire qu’il y ait pas d’équivoque, mais assez près quand même pour surveiller… au moins jusqu’à ce que quelqu’un se pointe.

Pour la première fois depuis 1976, date à laquelle la route avait été construite, personne ne passa pendant les quatre heures que durèrent leur périple jusqu’aux premières habitations.

C’est totalement épuisé et à bout de nerfs que Jean Riva fit irruption dans la pharmacie du village. Il parla si vite que la patronne éberluée mit un moment à reconstituer son discours :

- Ilyaungosselàdehorstoutseul… Jecroisquilfaudraitappelerlesflics… 

Puis il prit ses jambes à son cou et disparut. Aller expliquer aux decs comment il était tombé sur l’enfant, non merci.

La pharmacienne sortit sur le seuil. Le gosse s’arrêta devant elle, clignant des yeux pour la première fois.

- Ca va, mon enfant ? Tu t’appelles comment ? 

Pour toute réponse, de gosse tendit la main vers elle et l’ouvrit. Il tenait à l’intérieur un petit objet.

Tout en ayant conscience de l’incongruité de sa réflexion, la pharmacienne se dit que ça ressemblait vraiment à ces nouveaux tampons hygiéniques lancés à grand renfort de publicité le mois dernier.

Par Antoine Chainas
Samedi 5 juillet 2008

- Voir les commentaires - Recommander

Créer un Blog

Catégories

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés