We are black with sin, and yet we move. Hank Stine.

 

Après nous être penchés sur le transgenre, la littérature limite, le gore ou le southern gothic, continuons notre exploration des mouvements marginaux, extrêmement localisés dans l'espace et dans le temps, et pourtant du plus haut intérêt car ils ont insufflé, de manière éphémère, une liberté incomparable à la littérature de genre, en en faisant exploser les codes mais aussi en portant une poignée d'opus à des niveaux d'ambition qui laisseraient rêveurs bien des auteurs et des éditeurs d'aujourd'hui.

J'ignore qui pourra être intéressé par l'évocation de ces figures oubliées mais ô combien flamboyantes : dix, vingt lecteurs ? Personne ? C'est sans importance. Cette évocation, même infime, suffit à dire qu'ils ont existé, qu'ils ont écrit et, que l'espace de quelques livres, ils ont offert aux lecteurs des horizons jamais explorés avant, et plus rarement encore explorés depuis.

Ces gens s'appelaient Brian Kirby, Hank Stine, Charles Mc Naughton Jr, Richerd E. Geis, Gil Lamont. Des noms qui ne disent probablement plus rien à personne, mais qu'il faut prononcer, qu'il faut écrire pour signifier que des visionnaires ingénieux, géniaux quelquefois, se cachèrent derrière. Signifier que leurs livres restent encore dans la mémoire de quelques uns. Qu'il s'agisse de vétérans usés ou de petits gars comme moi qui n'étaient pas nés à l'époque, la volonté de perpétuer le souvenir d'une utopie littéraire, et de son fiasco annoncé - parce que trop libre, parce que pas assez ciblée, parce que pas rentable, parce que trop violente - reste présente.

En 1968, dans la joie et l'efferfescence créatrice, l'hybrid fuckbook naissait. Sa vie fut aussi brève qu'intense.


Côte Est, côte Ouest

A la fin des années 60, tandis que sur la côte Est, à New-York, Olympia publiait sa Nouvelle Littérature Erotique, des douzaines d'autres maisons d'éditions misaient sur la faim insatiable du public pour la pornographie. Pour la plus grande partie, ce que publiaient ces maisons marginales n'entretenait qu'un lien superficiel avec une vraie littérature pornographique. En fait, il n'y avait qu'un éditeur en Amérique à cette époque pour reprendre le flambeau avec les mêmes ambitions d'Olympia. Il s'agissait de Milton Luros, pour Parliament News, Hollywood Nord, Californie, côte Ouest.

Parliament était la maison-mère d'un nombre impressionnant de magazines et de livres touchant au sexe, si j'ose dire, mais seulement deux publications - Brandon House et Essex - étaient dévolues à une écriture pornographique porteuse d'objectifs sérieux. En 1967, un jeune musicien et libraire, Brian Kirby, eut la responsabilité de ces deux filiales. C'est probablement à lui que l'on doit le fugace essor de ce mouvement : l'hybrid fuckbook. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'à cette époque, la littérature pornographique érotisée, classique et classieuse, était le fait de Brandon House, qui rééditait les ouvrages d'Olympia des années cinquante agrémentés de nouvelles préfaces et postfaces (Sade, Wilmot...). De belles couvertures, du papier de qualité, une reliure d'excellente facture : l'accent était mis sur la qualité.

Brandon House rendit cette littérature accessible mais les rares auteurs contemporains y officiant étaient au mieux de bons techniciens, dans la tradition de Marcus Van Heller. Ce ne fut qu'au début 68, quand Kirby démarra la collection Essex, avec une ligne éditoriale dévolue au roman pornographique ambitieux, que Parliament devint l'équivalent d'Olympia. En tout, plus de quarante romans pornographiques furent publiés par Essex en moins de deux ans.

S'il y avait un thème central qui se dégageait de ce corpus, c'était bien un formidable sentiment de liberté. La plupart des auteurs purent y développer, à un point jamais atteint, l'expérimentation formelle et contextuelle. Ils étaient nouveaux dans le genre, ils n'étaient soumis à aucune restriction autre que celle de "raconter une histoire avec du cul dedans", et leurs livres firent l'effet d'une bombe chez le lecteur : une bombe à la charge parfois dévastatrice, parfois faiblarde. La radicalité trouvait sa base dans un certain idéalisme : un idéalisme moral et politique porté par une certaine vision du présent et surtout du futur de la société américaine. D'un autre côté, ne le nions pas, il y avait aussi ceux qui trouvaient justement que ces romanciers n'avaient pas su utiliser au maximum les potentialités offertes par la liberté dont ils jouissaient.

La politique éditoriale de Kirby consistait à encourager l'expérimentation poétique à l'intérieur du genre et à offrir à des écrivains plus établis l'occasion de se frotter en toute liberté au genre. Parmi les poètes, il y avait bien entendu David Meltzer et Bukowski. Parmi les écrivains confirmés susceptibles d'être intéressés par l'expérience, seul P.J. Farmer fut effectivement publié par Kirby.

L'objectif du jeune éditeur était de trouver des gens performants dans le genre, puis de leur lâcher la bride. Afin d'assurer un niveau de qualité optimal, il décida que les auteurs maison n'auraient pas le droit d'utiliser de pseudo. Bientôt, d'excitants et intrigants reliés portant le logo d'Essex firent leur apparition dans les bacs.


Hybrid fuckbook : porno contestation ou porno acceptation ?

 

Un des premiers publiés fut David Meltzer, avec The Agency (Tendre Réseau, en français. Editions Champ Libre - Chute Libre 18) : premier volume d'une trilogie comprenant aussi L'Agent et How Many Blocks in the Pile ?.La postface de l'ouvrage est sans doute, concernant la littérature pornographique, aussi capitale que le roman lui-même. Avec les commentaires présents dans les autres livres, elle constitue probablement le premier porno manifesto de la littérature américaine.

Meltzer débute par l'idée qu'une des fonctions de la littérature pornographique est de dévoiler la face cachée, intime de l'Amérique.

"La face cachée est présente aussi bien dans la guerre et les tracts religieux que dans les fuckbooks. Ce que l'on nomme la sub-culture populaire n'est rien d'autre qu'un archivage des rêves. [...] La baise est, après tout, bien plus que ce dont un mec a besoin et que ce qu'une femme cherche. C'est encore à l'heure actuelle, à chaque seconde dans notre culture, un domaine inconnu et non-accompli. [...] Il est temps de construire une nouvelle littérature pornographique basée sur le commencement et non plus sur l'anticipation de la fin"

Les fuckbooks devraient prendre leur source, d'après l'auteur, en des endroits de nos vies dont nous ne parlons jamais. Le genre suppose l'indicible, le mystère originel, et reste à ce titre, un des plus significatifs en terme moral. Ainsi, Meltzer définit sa trilogie comme une suite de redoutables tracts moraux.


Vers l'hybridation

 

Dans la littérature pornographique en tant que genre, on peut établir une structure pyramidale. Au sommet : des incontournables tels qu'Histoire d'O. A la base : un travail de simple technicien. Et au milieu : une série d'ouvrages sérieux, ambitieux, transcendant, pervertissant ou contournant les conventions. Les romans d'Essex se trouvaient bien entendu dans cette dernière catégorie. Cependant, une distinction plus fine encore peut-être opérée entre roman porno pur et oeuvre hybride qui instille une vision pornographique à l'intérieur d'une forme préexistante et établie comme l'anticipation ou le polar. Le concept hybride est fondamental car beaucoup de livres publiés par Essex se caractérisent par un mélange des genres avec les conventions de la littérature porno. Le résultat est parfois stupéfiant.


Anticipation, porno, calques

Season of the Witch (1968), de Hank Stine est un cas d'école en la matière. En utilisant les outils prospectifs propres à l'anticipation, Stine crée un des rares exemples crédibles de fiction pornographique écrite par un homme avec une sensibilité féminine.

Dans une Californie futuriste, André Fuller étrangle une femme shootée pendant qu'il la baise. Il est jugé pour son crime et la cour le condamne à devenir la femme qu'il a tuée. Fort opportunément, Stine contourne les clichés les plus évidents qu'il emploie néanmoins. Il se concentre sur les sentiments que pourrait éprouver le mâle agressif incarné en femme. Son utilisation des codes se mue en un puissant manifeste pro-transsexuel (Hank Stine, alias Sibly White, alias Jean-Marie, alias Allen Jorgenson, fut d'ailleurs une des figures les plus emblématique de la transsexualité outre-atlantique). Le conflit entre la psyché masculine emmurée dans un corps féminin se concrétise sous la forme d'un monologue intérieur à la deuxième personne du singulier (identification renforcée du lecteur aux émotions éprouvées). Stine emploi un procédé fréquent en littérature générale mais inhabituel au sein du porno qui utilise plutôt la première ou la troisième personne. Et l'écrivain de brouiller définitivement les pistes par la description de rencontres charnelles du criminel avec d'autres hommes. Il explore ces inversions de rôles avec une neutralité androgyne et, en même temps, insiste sur la réelle différence entre les sexes. Au final, son approche est morale : à travers l'utilisation des constantes de l'anticipation, on pourrait dire qu'il concrétise certains préceptes bibliques en incarnant littéralement une personne (oppresseur) dans une autre (victime). Cette plongée à l'intérieur de la femme confrontée à la cruauté des hommes rejoint la volonté politique de dévoiler la vie secrète de l'Amérique. Dans ce cas-ci, la vie secrète est exploitation, brutalité. Cette dénonciation sera encore plus présente dans son second ouvrage pour Essex : Thrill City (1969). Il s'agit d'un recueil d'histoires fragmentaires, d'extraits de conversations, unifiés par la vision d'un "Maître de l'Univers" observant l'humanité dans ce qu'elle a de plus prosaïque. En découle une profonde compassion pour un pays de plus en plus dominé par la violence subie ou infligée.

A l'instar de David Meltzer, l'approche de Stine questionne politiquement (c'est-à-dire par l'exercice du pouvoir) l'usage réciproque que nous faisons de chacun d'entre nous."Tout le monde se sert de tout le monde. Effrayés et esseulés au fond de nos crânes, nous cherchons à manipuler les autres. Nous ne nous contentons pas de souffrir, nous créons la souffrance."

Thrill City est un portait fantasmatique, terrifiant d'une Amérique dans laquelle le viol est une métaphore de la désintégration civilisationnelle. Stine ne voit pas la destruction dionysiaque comme le fait d'individus isolés, mais comme celui de la société entière. De la répression sexuelle résulte l'explosion psychique.

Le thème et le traitement de Stine trouvent un écho dans nombre d'autres fictions pornographiques et particulièrement Mindblower, de Charles Mc Naughton Jr (1969).

Ce roman peut être appréhendé à plusieurs niveaux : situé au sein d'une communauté hippie, la description du milieu est à la fois réaliste et apocalyptique, excessive, satirique et surréaliste. Philip José Farmer - et ce n'est pas pour rien - signe la postface :

"Mindblower est un livre d'anticipation. Tous les livres apocalyptiques sont des livres d'anticipation, bien que tous les livres d'anticipation ne soient pas apocalyptiques. Mc Naughton nous parle d'un monde de télépathie au sein duquel le diable, vivant sous un arbre au milieu d'une mégalopole, projette l'invasion du monde grâce à une incroyable bande de hippies underground capables de se métamorphoser en flics et de transformer les êtres humains en bêtes hirsutes... La population sera détruite au moyen de forces mentales."

Le héros de Mc Naughton, Jack Flasher, passe d'un incident à un autre dans un état rappelant un long trip d'acide. Sa folie est le centre d'une intrigue dont les thèmes - sexe et drogues - sont abordés en tant que phénomène de propagation.

Un cas à part

 

Le plus gros succès d'Essex fut, évidemment, le diptyque Image of the Beast (1968) / Blown(1969) , de PJ Farmer dont nous avons déjà parlé et avons examiné les implications énormes ici. Inutile d'y revenir.
Par contre, en 1969, Richard E. Geis signe Raw Meat (Défense de Coucher, en français. Éditions Champ Libre : Chute Libre 13) : une fois encore, les codes de l'anticipation sont détournés à des fins pornographiques. Se rapprochant par certains aspects du Meilleur des Mondes, Geis décrit un futur dominé par un super-ordinateur appelé "Mother Computer" au sein duquel l'activité sexuelle est totalement émancipée de l'instinct de reproduction. Un monde où la naissance devient tabou.

"Mother Computer contrôle la population en régulant naissances et décès. Le sexe a complètement disparu de ce que les anciennes familles appelaient le don de la vie et la parentalité."

A l'image de la pornographie, qui substitue la mécanique à la sensualité et à la psychologie, les personnages de Raw Meat ne sont que des marionnettes, des artefacts qui rappellent néanmoins, par une intertextualité sous-jacente, la puissance symbolique de la relation entre reproduction et sexe. Le propos, une fois encore, dépasse largement le cadre des genres (anticipation et pornographie) dans lesquels il s'inscrit. On voit bien comment la question du don de la vie est évacuée dans les oeuvres purement pornos situées à la base de la pyramide, tout comme la question métaphysique de la mort l'est dans le pur polar, et comment les romans hybrides réussissent à réintroduire ces thèmes au coeur de projets ambitieux. L'hybrid fuckbook s'intéresse bien plus aux causes et conséquences (la mort, le procréation dans leurs dimensions sociales, économiques, psychologiques, spéculatives) qu'aux faits et actes (réduction de la mort au meurtre dans la littérature policière ou de la procréation au sexe dans la pornographie strictement formalisée).

Ainsi, les codes de l'anticipation sont de nouveau mis à contribution de manière surprenante dans le roman porno Roach, de Gil Lamont. Le protagoniste principal, Malcoln Wren, est écrivain de livres pornos pour le gouvernement. Déprimé par cette société qui contrôle sa vie et celle de la population entière, Wren se réfugie dans la drogue et le sexe.

"Ecrivain porno : c'est ce que tu es. Tout le sexe que tu exhumes vient de la banque de données d'un putain d'ordinateur."

Internet n'existait pas à l'époque. Ni l'atomisation de la société, ni les réseaux de contrôle, ni la mécanisation de chaque acte. Quelle clairvoyance !

Le style de Lamont est définitivement expérimental : la voix de Wren, sans ponctuation ni majuscules exacerbe l'état de confusion désespérée.

L'application des codes de l'anticipation au porno est extrêmement féconde du fait que ces deux genres trouvent leurs racines dans le conte. De fait, l'anticipation apporte un souffle de liberté inédit aux auteurs de genre à travers le prisme pornographique. Bien entendu, ce sera au lecteur d'assumer cette hybridation des genres. Et l'histoire a prouvé que l'entreprise s'est révélée périlleuse. L'aventure Essex (comme celle du Gore en France) se termine, en 1970, dans l'autoparodie et la systématisation. Une fin indigne mais qui souligne bien à la fois les possibilités immenses qui ont été entrevues et la limite intrinsèque d'un genre qui ne voulait pas en être un.

 


Par Antoine Chainas
Lundi 15 décembre 2008

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La collection Interstices, chez Calmann-Levy, dirigée par le brillant Sébastien Guillot, n'en finit plus son travail de repêchage salutaire (Christopher Moore, abandonné par la Série Noire), d'exhumation d'oeuvres transversales et inclassables (Battle Royale, de Takami Koushun, Les Mille et Une Vies/Guerres de Billy Milligan, de Daniel Keyes, Lilliputia, de Xavier Mauméjean..), et de traductions d'oeuvres cultes, attendues comme le messie ou la fin du monde : en témoignent La Voix du Feu, d'Alan Moore, édité l'année dernière ou bien, en février prochain, la parution d'un diptyque hallucinant, hilarant, objet d'une adoration sans borne de la part d'une poignée d'activistes déviants qui s'organisent comme des groupes de guérilla urbaine pour propager la bonne nouvelle en nos franchouillardes contrées.
Ma tirelire étant rarement pleine, il n'arrive pas souvent que je la casse. Mais là, papa Noël, si tu m'entends... Ou mieux et plus pragmatique, Sébastien, si tu me lis...











Max Brooks est le fils de Mel. Au moment de leur parution outre-atlantique (respectivement 2003 et 2006), les deux opus dont il est l'auteur firent beaucoup de bruit. Un bruit qui s'est amplifié, transmis de passionné en passionné, à tel point qu'aujourd'hui, alors que Guide de Survie en Territoire Zombie (faux manuel, dans la parfaite lignée des survival books) et World War Z (vrai pamphlet social et faux document oral hérité des travaux de Studs Terkel - La Bonne Guerre et Working - et dont récemment on a pu lire un autre exemple tout aussi concluant dans la forme avec Peste, de Palahniuk)  arrivent sous nos latitudes, ils ont déjà le statut de classiques indispensables de la zombe attitude et au-delà. Forcément bienvenues, ces parutions relèvent de l'opération de santé publique dans un paysage éditorial - à quelques exceptions près dont nous parlons régulièrement - de plus en plus restreint, de plus en plus ciblé, de plus en plus optimal : en un mot de plus en plus hygiénique.
Par Antoine Chainas
Mardi 9 décembre 2008

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Publié dans : nouvelle/poésie

Dans son vagin, il y a eu Didier, Nicolas, Hervé et Jacques.

Dans son vagin, Siegfried, Albert, et Mike.

Dans son vagin, tout au fond, Samuel, Etienne et Franck.

Dans son vagin, sa bouche : Thierry, Joseph, Jean-Jacques et Louis.

Sa bouche, au fond, crache, crache, Michel, Simon, Arnaud, Pierre, Léon et Tony.

Tous célèbres. Tous riches. De l'argent, de la lumière. Mais le soir, dans son vagin, dans sa bouche, au fond, écarte, encore, plus fort, encore, plus loin.

Peut-être, à un moment ou à un autre, y a-t-il eu un peu d'amour.

Par Antoine Chainas
Mardi 9 décembre 2008

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Après avoir commencé, puis laissé en veille, puis repris, j'ai finalement terminé La Minute Prescrite pour l'Assaut, de Jérôme Leroy. Non pas que le bouquin de cet écrivain radical, polémiste parfois, soit mauvais, loin de là, mais l'apocalypse possible qu'il décrit, la minutie avec laquelle il décortique, désassemble cette société, proche, trop proche de la nôtre, qui a déjà commencé à se désagréger bien avant nous et implose sans espoir retour, m'a semblé parfois insoutenable. J'ai pensé, en refermant le livre, à me suicider. Et puis j'ai décidé, à la place, de faire cette chronique.


Grâce du chaos


Jérôme Leroy écrivait, dans son précédent ouvrage - Le Déclenchement Muet des Opérations Cannibales (éditions des Equateurs - 2006) - un recueil poétique ayant pour thème... la fin du monde :

"Un divertissement

Mélancolique et élégant

Nous ne hausserons pas le ton

N'est-ce pas

La fin du monde sera

Un divertissement

Mélancolique et élégant "

Il semble, tout au long de son parcours d'écrivain, que Jérôme Leroy n'ait jamais fait autre chose - sans doute est-ce là la marque des grands auteurs : écrire et réécrire toujours la même histoire sans avoir l'air de se répéter - que de scander (appeler ?) cette si douce apocalypse, qui, conclusion logique, délivrance ou extrapolation alarmiste, semble nous attendre inévitablement, comme une amante sage et vertueuse, une amante d'une patience infinie, d'une très fugitive beauté. Et cette amante, lorsque nous viendrons à elle - car il est bien évident que c'est nous qui irons à sa rencontre, puisque nous avons commencé notre périple il y a longtemps déjà - aura un sourire merveilleux et un peu mélancolique. Son baiser, sur nos lèvres et plus bas, aura le goût de la mort.

Bon, pourquoi le cacher ? J'ai la chance de connaître un peu sieur Leroy, d'avoir avec lui certaines affinités (mais aussi quelques points de divergence, sinon, ce ne serait pas marrant). Alors, oui : quand il écrit, il est à la limite de l'autofiction. Au travers des emportements massifs de son double littéraire, Kléber (héros de la majorité de ses oeuvres), il sera loisible de reconnaître untel ou untel appartenant au monde de l'édition, de reconnaître des auteurs, des chanteurs, des sites...Au début on est un peu déstabilisé. Il faut laisser à la lecture le temps de prendre son ampleur pour saisir l'ambition du propos. Et une fois lancé, le bouquin se pare de proportions monstrueuses pour finalement dépasser largement le cadre d'un simple récit apocalyptique. A mesure que l'on progresse, par couches successives, de références en auto-références, la fonction catharsique propre au genre se teinte d'une réflexion globale à la fois raffinée et assez sauvage, ma foi.

Bien sûr, on peut ne pas être d'accord avec l'ensemble des opinions sociales, politiques, économique très tranchées du personnage principal, on peut désapprouver telle ou telle prise de position énergique adoptée par le héros, mais qu'on se rassure : cela n'empêche en rien le lecteur ignorant les engagements de l'auteur, de profiter du voyage. Un voyage tout droit en enfer, confortablement installé dans un fauteuil Voltaire, une bonne bouteille à la main. Quelque chose de merveilleux, en somme.

Quantum doloris du savoir

 


L'anticipation n'est pas un genre innocent pour qui veut se confronter et nous confronter aux maux actuels de l'occident et du monde. Là-dessus, et rares sont les français qui y parviennent, Leroy excelle : la prospective est argumentée, plausible, réaliste. En un mot, elle est effrayante. Ou séduisante, c'est selon.

Au sein de ce genre très spécifique, la poésie opère un travail de sape subtil. Comme chacun sait, cette dernière se marie fort bien avec la fin du monde. Ici encore, Jérôme Leroy, fin lettré, (l'énergumène a été prof de Lettres pendant plusieurs années) fait mouche. La Minute est traversée de fulgurances. Il faut dire que la destruction des civilisations est un terrain on ne peut plus fertile pour produire les collisions sémantiques et autres collages transgressifs. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteur sait exploiter au maximum les possibilités offertes (on pense aux bidonvilles longeant les autoroutes, aux zones de non-droit circonscrites, ou aux gamins rendus fous par un jeu vidéo...).

Les dialogues aussi constituent un des points forts du livre. Le romancier, qui connaît son petit bréviaire rhétorique sur le bout des doigts et ne peut se résoudre, à mon avis, à détester complètement l'Homme, ne se prive pas, à coup de réparties drôles ou tragiques, de faire la démonstration qu'un échange humain, argumenté et sensible, reste possible au coeur du chaos. Mais la lucidité du logos rejoint souvent le seuil ultime de la douleur.

Enfin, en ce qui concerne l'histoire elle-même, la diégèse, là encore, rien à redire : trois blocs distincts, alternés, qui dynamisent l'ensemble et présentent, à mon sens, des objectifs, des intérêts complémentaires. Le premier, le plus factuel mais aussi le plus jouissif, s'intitule "A cette heure-là" : il expose, par le menu, une simultanéité de grandes catastrophes et de petits faits divers emblématiques à travers le monde. La chute de chacun des pans de notre société est rapide, exponentielle.

Le second, "Scopitone", par le prisme du parcours et des réflexions d'une éditrice mystérieuse (hum...), révèle la solitude terrifiante de l'être confronté à la catastrophe annoncée.

Le troisième décrit la rencontre - lumineuse et désabusée - d'un Kléber fatigué mais pas encore vaincu, et d'une gendarmette (j'aime bien le mot), à l'aube du grand bouleversement, pour ne pas l'appeler le grand soir. C'est sans doute la partie la plus sensible, la plus optimiste, la plus humaniste du livre ; encore que tout soit relatif. Elle montre, et c'est là un avis purement subjectif, l'impuissance du verbe face à la vérité d'un simple contact charnel.

Cependant, méfiez-vous. Si vous ouvrez ce livre, le réalisme de cette apocalypse, par la critique radicale, entière, exhaustive qui s'en dégage, par la révolte qui la motive, fonctionnera comme un soulagement. Une euthanasie : indolore en apparence, aussi feutrée que létale. Et quand vous refermerez La Minute Prescrite pour l'Assaut, quand vous reprendrez une vie normale, il sera peut-être trop tard.


A.C.

La Minute Prescrite pour l'Assaut.

Jérôme Leroy. Editions Mille et une nuits. 2008.

Par Antoine Chainas
Lundi 8 décembre 2008

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Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ce mystérieux personnage, c'est ici.
Par Antoine Chainas
Mercredi 3 décembre 2008

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Penchons-nous aujourd'hui sur un genre - ou plutôt un sous-genre - propre à la littérature américaine et plus particulièrement celle du sud des Etats-Unis et voyons en quoi, toute fascination pro-atlantiste écartée, il peut parler aux lecteurs du monde entier. Ce sous-genre s'appelle le Southern Gothic, et il ne trouve pas d'équivalent ailleurs : les figures qu'il impose sont à la fois extrêmement prosaïques (le sud profond, en déshérence, en friche, le quart-monde blanc qui y survit, et le poids des traditions religieuses, culturelles, économiques, morales qui y subsistent) et surnaturelles au sens du mystère, de l'inexplicable, de l'angoissant, du mystique parfois qui surgissent de ce quotidien misérable.
Mon but, dans cet article, n'est pas de parler de certains précurseurs monumentaux (Faulkner, Tenessee Williams, Caldwell...) qui ont déjà fait l'objet de moult exégèses très complètes et talentueuses, mais de mettre en exergue une poignée d'écrivains contemporains, quelques livres magistraux, décalés et marginaux qui, non sans panache, ont suivi, prolongé, détourné quelquefois, le sillon creusé par les aînés. Ces auteurs perpétuent et réactualisent, à leur corps défendant souvent, une tradition littéraire dont les braises, sous l'impulsion de quelques fanatiques enragés, n'en finissent plus de s'éteindre et renaître à intervalles réguliers. Soufflons un peu dessus à notre tour.

Axes
Comme je l'ai déjà dit, une des caractéristiques du Southern Gothic est de faire apparaître, au sein d'une routine blanche, rurale, brutale et inculte une certaine forme d'irrationnel poétique ou terrifiant.





















Cet irrationnel peut se présenter sous une forme onirique, cauchemardesque, comme dans le perturbant Choeur d'Enfants Maudits, de Tom Piccirilli, dans lequel Thomas, unique entrepreneur d'une bourgade du sud profond, doit s’occuper de ses trois frères, reliés par les os du crâne, contraints de partager le même énorme cerveau.
Il peut, a contrario, n'être présent qu'en filigrane, sous la forme de détails qui passent plus ou moins inaperçus, mais donnent à l'ouvrage, une fois refermé, un sentiment diffus d'inexplicable.
Qu'il s'agisse de l'ouragan apocalyptique qui s'abat sur le Texas au début du vingtième lors d'un combat décisif de Jack Johnson, dans le splendide Big Blow, de Joe R. Lansdale, ou bien du mystérieux homme-chèvre qui sévit dans Les Marécages, du même auteur, qu'il s'agisse de l'omniprésence morbide des cadavres mutilés dans Twillight, de William Gay, de la pesanteur suffocante et retorse qui règne tout au long d'Une Poire pour la Soif, de James Ross ou de l'aspect paradoxalement cruel et lyrique que prend la nature dans Un Enfant de Dieu, de Cormac Mc Carthy, Onze jours, de Harstad, La Mort du Petit Coeur, de Woodrell, Kentucky Straight, d'Offutt ou Père et Fils, de Larry Brown, il est toujours question de dévoiler la monstruosité de l'être humain au travers d'un cadre champêtre qui n'a plus rien d'idyllique : une nature corruptrice ou, au contraire, corrompue par la présence même de l'homme. Plus tout à fait sauvage, mais loin d'être domestiqué.




Figures du grotesque

Pesanteur des corps confrontés à la terre. Fluides. Décomposition et retour, toujours, à l'état originel (humus) ou primal (bestialité). Corruption mutuelle. A la jonction des deux tendances fondamentales - surnaturelle et/ou factuelle - se trouve sans doute le plus illustre des héritiers contemporains : Harry Crews. L'auteur du Chanteur de Gospel ou de La foire aux Serpents a su, mieux que quiconque, opérer la synthèse et mettre l'accent sur une des essences du mouvement : le grotesque. Grotesque au sens anglais du terme, c'est-à-dire un mélange d'empathie et de dégoût pour des protagonistes monstrueux. Et surtout, une totale absence de jugement moral envers les faits exposés. Dès lors, on voit bien, à travers un courant littéraire très spécifique et très localisé, la portée universelle et la gageure mises en oeuvre. Quelque chose qui "parle", d'où qu'on vienne.
Maxime Lachaud, un des plus grands défenseurs et spécialistes d'Harry Crews dans l'hexagone ne s'y est d'ailleurs pas trompé : dans son excellent livre, Harry Crews - Un Maître du Grotesque - il résume : "Nous sommes dans une esthétique de l'abject et de l'absurde où le dégoût vient de l'intérieur (excrétions), et l’homme solitaire se rapproche (...) de la figure de l’« uroboros », symbole traditionnel d’éternité, qui est ici associé à l’aliénation humaine."


Un gothic hexagonal : écueil
La question qui vient tout naturellement à l'esprit est : pourquoi n'a-t-on pas la même chose chez nous (nous avons aussi nos paysans, nous avons aussi cette nature, rustique et effrayante, propre à exacerber l'inconnu...) ? Je citerais, de mémoire, deux exemples éclatants et passés, il est vrai, un peu à l'as au moment de leur sortie. Ce qui est bien dommage, mais il n'est jamais trop tard...
D'abord Le Vampire de Ropraz, de Jacques Chessex, qui constitue, dans la littérature moderne, à mon sens, un des exemples les plus frappants d'une transposition réussie des préoccupations du Southern Gothic... en suisse romane.
Autre exemple : L'Etat des Plaies, de Corsélien, qui évoque, lui aussi, mais dans un style totalement différent, cette irruption du fantastique, de la folie avec une même absence de posture morale, dans une région rurale et hostile.
Gothic made in France.
Mais, ces exceptions faites et hormis d'autres ouvrages plus académiques qui se contentent d'effleurer le thème sans vraiment s'y confronter (on peut penser à certains passages de Mort d'un Berger ou de L'abatteur, de Giesbert, ou même à L'homme à l'Envers, de Vargas), c'est un peu le désert. Il faut dire que, d'après les ventes, le genre est commercialement peu porteur. Sans doute manque-t-il de consensus, sans doute la réalité distordue qu'il dévoile, les contrées géographiques et psychiques qu'il explore sont-elles trop éloignées, trop inhabituelles, trop risquées pour un lectorat de masse. Une autre forme de limite.
A.C.

Par Antoine Chainas
Mercredi 3 décembre 2008

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Quand vient la nuit,
Sous les néons, dans les impasses,
Et les parkings, derrière les grilles,
A l'heure
Où se vident
Supermarchés et boulevards,
A l'heure
Des écrans de veille
Des lumières lointaines
Des vitrines aveugles
A l'heure
Du silence :
Un hurlement.
Arrive le règne
Des hommes
Qui ne sont plus rien.
Arrive le règne
Des hommes
Qui se transforment en chiens.

A.C.

"Elle va de l'avant et regarde derrière elle,
constate qu'il existe seulement un lien ténu
entre le temps et la douleur
certaines choses ne s'en vont pas,
les blessures ne guérissent pas,
elles trouvent simplement leur place dans notre ventre
et dans nos os
où elles se nichent et frémissent,
se tournent et se retournent sous nos doigts et nos côtes
en attendant de se réveiller
à l'heure où s'allongent les ombres."

Tony Barlow
Crocs
Editions Grasset

Par Antoine Chainas
Mardi 2 décembre 2008

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Petit moment de relaxation toute relative après notre séquence "énervement pré nativitas" (voir article précédent).

Encore une fois, rien à voir avec les bouquins.

Il s'agit ici d'un Jordy d'outre-atlantique saturé, déstructuré, revu et corrigé par mister vibrato furioso en personne, un des derniers vrais héritiers de Zappa (avec sans doute le français Christophe Godin, dont je vous parlerai un de ces jours), Steve Vai. Ce dernier fait pousser la chansonnette à son rejeton : un mélange délicat et métamphétaminé de ritournelle pour enfants et de métal en fusion zéro pour cent matière grasse. On admirera au passage la profondeur bouleversante des paroles.

Trois minutes de bonheur, rien que pour vous.

Et pour moi.
Par Antoine Chainas
Mardi 2 décembre 2008

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Vu au journal de treize heures de France 2 qui, comme tous les journaux du mainstream, fait décidément preuve d'un professionnalisme à toute épreuve.

Elise Lucet, dont la probité journalistique n'est plus à démontrer, nous annonce avec un grand sourire, tellement grand d'ailleurs que j'en ai encore des frissons dans le dos, qu'une grande entreprise spécialisée dans la fabrication de jouets, après avoir été rachetée par un industriel allemand et après avoir licencié 700 personnes en mars, réembauche aujourd'hui certains desdits OS : 80 à ce jour.

"Ca ressemble à beau conte de Noël", nous sussure la journaliste avec des pattes-d'oie au coin des yeux et des larmes d'émotion pas loin. Bon, à l'école, j'étais pas fortiche en math, mais tentons une petite opération d'arithmétique toute simple : 700 licenciés - 80 réembauchés = 620 licenciés. Etonnant, non ? Je ne sais pas si les reporters de France 2 étaient aussi nuls que moi en algèbre, mais leur manière de calculer est plutôt curieuse. Attendez, ne partez pas en claquant la porte, c'est pas fini : le plus beau est à venir.

Cut.

Reportage dans le Jura :

Le nouveau boss de la boîte, grand sourire lui aussi (il faut croire que la période des fête est particulièrement propice à l'euphorie - à moins qu'il ait sniffé un peu de protoxyde d'azote avant l'interview), nous annonce un CA prévisionnel de 120 millions d'euros d'ici la fin de l'année. Me voilà fort aise de l'apprendre.

Attendez, je vous dis : vous n'êtes pas encore au bout de vos surprises :

Séquence suivante : un ouvrier, licencié le 2 avril, se voit réintégré le premier juillet... avec une diminution de cent euros sur la feuille de paye et la perte de ses treize années d'ancienneté.

Vous en avez assez ? Un petite envie de vomir ? Nooon... Lisez plutôt la fin :

Et le JRI de conclure, au bord de l'orgasme : "mais l'essentiel est là : avoir retrouvé un emploi."

Parce qu'en plus il faudrait dire : "merci patron" ? Ou "merci papa Noël" ?

J'ignore si Elise et moi avons lu les mêmes contes lorsque nous étions petits, j'ignore par quelle gymnastique cérébrale et sémantique la présentatrice et son pool de choc arrivent à ce traitement de l'information d'un optimisme abyssal (j'imagine qu'il y a une longue pratique derrière), mais ce dont je suis sûr, c'est qu'après un reportage pareil, le fabriquant de jouets, plus philanthrope que Santa Claus lui-même, n'a plus besoin de service de com'.

A moins que cette séquence n'ait simplement pour but de faire comprendre aux pauvres béotiens que les contes de Noël - ou comptes de Noël - ont eux aussi cédé à une certaine forme de modernité : ils ont désormais la gueule de l'emploi.

Par Antoine Chainas
Mardi 2 décembre 2008

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Publié dans : polar

Une chronique d'un grand roman POOONK oublié et ressuscité par les indispensables éditions Moisson Rouge est disponible ici.

 

Par Antoine Chainas
Jeudi 27 novembre 2008

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