Le Pays Mou - épisode 1

Publié le par Antoine Chainas

Aujourd'hui, Zymansky a le plaisir de recevoir Charlie P. qui nous livre quelques nouvelles du Pays Mou.

 

Le nain était président du Pays Mou. Contrée imaginaire loin, si loin de nos préoccupations bassement matérielles.

Depuis qu'il était président, il n'en finissait plus de jubiler. C'était un véritable feu d'artifice. Les Mouiens étaient si prévisibles. Et tellement cons, fallait dire. T'appuyais sur un bouton, et hop, t'avais le résultat escompté. Et parfois même au-delà.

Aujourd'hui, le président avait une idée (il avait des idées tous les jours et les Mouiens aucune. C'était pour ça qu'il était président et pas eux : voilà ce qu'il aimait à penser lorsque le soir, allongé sur son immense lit à baldaquin, dans son pyjama Mickey deux fois trop grand, il comptait et recomptait le nombre de belles choses qu'il pourrait casser, piétiner, le nombre de Mouiens qu'il pourrait manipuler, et le nombre de fous rires qu'il se payerait en retour...)






- J'ai une idée, dit le nain.

- Encore ! s'exclama G, un de ses plus éminents conseiller assis avec les autres autour de la Table Majestueuse des Conseils d'Etudes Prospectives.

Le nain plissa les yeux. Les autres, tous les autres avaient le regard fixé sur G, dans l'attente d'une disgrâce fatale qui leur permettrait de devenir conseiller préféré à la place du conseiller préféré. G, toujours prompt à se rétablir, s'extasia :

- C'est formidable, monsieur le président.

Le président passa outre parce qu'il était pressé d'exposer son idée. Il était toujours pressé.

- Vous savez que d'ici quelques années, on va réformer les trente-cinq heures. C'est prévu de longue date, je ne vous apprends rien. Le jour où ces feignants de Mouiens travailleront autant que moi, peut-être qu'ils seront un peu moins mous.

Le septième conseiller en partant de la droite s'éclaircit la gorge :

- C'est que... Ca risque d'être difficile. Toucher à la durée légale... La décision ne sera pas très pop...

- C'est pour ça que j'ai une idée, trancha le nain.

- Ahhh...

- Ohhh...

Les conseillers s'extasiaient avec un bel entrain et une remarquable coordination. Un turbin de longue haleine.

Le nain continua :

- Anticipation, c'est le maître mot. Nous allons inventer un prétexte.

- Un prétexte ? demanda le cinquième conseiller toujours en partant de la droite. Celui-là, on l'avait à l'oeil. C'était un dubitatif. Et le président n'aimait pas les dubitatifs. Les dubitatifs n'étaient jamais loin des mous. Et lui, il était dur. Et ses conseillers étaient des durs. Et ses amis du patronat étaient des durs.

- Oui, un prétexte, vous êtes sourd ou quoi ? J'invente rien, c'est comme ça qu'on fait depuis des lustres.

Le président sursauta sur sa chaise. Depuis tout petit (non pas qu'il ait beaucoup grandi depuis), il était sujet à ce trouble récurrent. Syndrome d'Hyperactivité Fonctionnelle, c'était le nom. Ses parents avaient bien essayé de lui faire prendre de la Ritaline pour qu'il rentre dans le rang, mais ça n'avait pas marché. Ou alors, ça avait trop bien marché. Impossible de savoir.

Tout le monde se tut. Quand le nain commençait à avoir ce genre de tics, valait mieux la mettre en veilleuse.

- On va construire un robot, continua-t-il, imperturbable.

L'assemblée était pétrifiée. Ce n'était pas la première fois que le président avait des idées à l'emporte-pièce - souvent entre trois et quatre heures du matin, d'ailleurs : l'heure à laquelle il s'installait sur son trône privé pour accomplir sa présidentielle commission - et ce ne serait pas la dernière fois qu'ils devraient rattraper le coup. Mais un robot...

- Une femme, plus exactement. Je veux qu'elle soit belle. Mais pas trop. Je veux qu'elle soit télégénique surtout, c'est important.

- Mais... Pourquoi ? Vous avez tout ce qu'il vous faut à la maison.

Le sixième et le dixième conseiller ne purent s'empêcher de pouffer.

De nouveau, le nain plissa les yeux. Il les fixa, genre cobra, comme quand il était petit, dans la cours d'école. Et celle fois-ci, ce furent ses mains qui se mirent à tressauter.

G sauva la face de ses confrères. Heureusement qu'il était là. Même si c'était le conseiller préféré et que ce serait vraiment pas mal d'être conseiller préféré à sa place.

- Un robot, d'accord. Bonne idée. Et qu'est-ce qu'il ferait, ce robot ?

Le nain écarta les bras, se hissa sur la pointe de ses talonnettes :

- Il se ferait enlever. Mais les Mous ne sauraient pas que c'est un robot. Il penseraient que c'est une vraie femme, avec un coeur qui bat, et des émotions... Sinon, la manoeuvre n'aurait aucun intérêt.

G :

- Enlever, oui, d'accord, c'est bon ça. Par qui ?

- Par un groupe de terroriste. Des méchants. En Irak, par exemple...

- Non, pas l'Irak, monsieur le président. Et pas de groupes émanant des pays de l'OPEP. Avec la flambée des cours, ce ne serait pas une bonne idée. Il faudrait trouver quelque chose de plus confidentiel. Mais qui frapperait les esprits.

Les conseillers pensaient unanimement que G était décidément très bon. Il ne serait pas facile à faire tomber.

Le président s'excita :

- Des communistes ! On n'a qu'à la faire enlever par des communistes. J'ai jamais pu les blairer.

- Mais... Il n'y a plus de communistes, monsieur le président, risqua le cinquième conseiller.

Le nain le foudroya encore du regard. Toi, mon pote, t'est pas loin de la porte de sortie. Pense à bien t'essuyer les pieds en partant.

G toussota :

- Si. Il y en a encore quelques-uns.

Le nain bondit :

- Ah oui ! Où ? Dites-moi !

On aurait cru, sur le coup, qu'il était prêt à aller en découdre avec l'Armée Rouge. A poings nus. Et tout de suite.

G prit un air très docte. Posa un doigt fin, très petit et impeccablement manucuré sur sa bouche. Avec l'éclat du soleil par la baie vitrée qui se reflétait sur ses lunettes rondes, c'était du plus bel effet.

- En A-mé-rique la-ti-ne, articula G comme s'il avait affaire à une bande de demeurés.

Certains de ses confrères firent la moue. Merde, pas besoin de prendre ce ton à la con : tout le monde savait où était l'Amérique latine.

- Où ça ? s'enquit le nain.

- En Amérique latine, monsieur le président. Juste à côté des Etats-Unis.

Le nabot leva les yeux.

- Ah oui, les Etats-Unis... J'adore les Etats-Unis.

- Eh bien figurez-vous que juste en dessous, il y a tout un tas de petits pays, avec de grandes étendues de forêts, où sévissent les derniers groupes de lutte armée révolutionnaire.

- Des communistes, quoi.

- Tout à fait, monsieur le président. Des méchants communistes.

- Méchant, oui, c'est encore mieux. Bon, alors je veux que ce robot soit enlevé par ces méchants communistes. Et puis je veux qu'en Mouie, vous me trouviez des acteurs. Je veux une fille, un fils... des jeunes, en bonne santé et inspirant la sympathie, pas des hippies ni des intermittents faméliques. Et puis je veux une maman. Je veux un ex-mari. Les ex-mari c'est super chouette. J'en suis un moi aussi. Et je veux que ces gens-là fassent prendre la sauce. Qu'ils mobilisent. Les Mouien sont tellement cons que pourvu qu'on leur parle de méchants communistes et que notre robot inspire l'empathie avec assez de réalisme, ils seront tous prêts à plonger. Et la main sur le coeur. Que les acteurs fassent monter la pression médiatique. Je mettrai mes amis journalistes sur le coup. Au besoin je me fendrai d'une petite allocution bien vibrante. Je veux qu'on mette le paquet sur le registre émotionnel. L'émotionnel étouffe toute forme de contestation. L'émotionnel est imparable. Ces abrutis de l'opposition se retrouveront gros Jean comme devant...

- Mais ça risque de durer longtemps, intervint l'inévitable cinquième conseiller.

- Autant de temps qu'il faudra, martela le vertical contrarié. Et quand le fruit sera bien mûr, quant la tension sera à son comble, le désespoir palpable...

Ce fut G qui termina. Il avait toujours une longueur d'avance et anticipait les pensées du président avec une rare acuité. Le salopard, pensaient les autres conseillers. Ils auraient bien aimé, eux aussi, être en telle symbiose avec le nain. G, donc, termina :

- Le jour du vote de loi définissant la fin de la durée légale du travail, elle sera libérée. Eclipse totale. Joie. Personne aura jamais le culot de rechigner à propos de la loi alors qu'on vit un jour si beau. On pourrait même organiser une Journée Nationale du Bonheur, ce serait pas mal, ça.

- Ouais, s'exclama le nain. Mais pas trop, quand même. Je voudrais pas que le peuple pense que la crise mondiale est finie pour autant. Ce serait dangereux.

- Vous avez raison, monsieur le président.

- Adjugé, conclut le nain avec un grand sourire et de grandes oreilles.

- Vendu, répliqua avec sagacité G.

A suivre...

Charlie P.

 

Publié dans nouvelle-poésie

Commenter cet article