Marilyn Manson - Au rasoir

Publié le par Antoine Chainas


Un grand gars effacé, timide. Timide à faire peur.

Un gars qui lutte constamment. Contre son propre tempérament et contre les défaillances de son corps.

Des membres interminables, une poitrine cave, dénuée de pilosité, un menton fuyant appuyé sur une esquisse de goitre, une bouche lippue, trop large, trop humide.

Et une voix au timbre grave, légèrement métallique, en perpétuelle hésitation entre l'imprécation et la crise de sanglots.

Vraiment pas le genre de gars à obtenir un rendez-vous avec la pom-pom girl de l'année.

Vraiment pas le genre de gars que vous voudriez que votre fille vous ramène pour le dîner du réveillon.

C'est cela qu'on voit. A faire peur.

Et puis le gars, ce gars trop frêle, avec cet espèce de calme intérieur qui dissimule trop de choses, se met à chanter.

Doucement d'abord. Il murmure. Il geint. Il marmonne. Puis sa voix gagne en profondeur. Elle fait son travail d'équarrissage. Elle ouvre l'abîme.

Alors, il se met à hurler.

Oubliez les guitares, oubliez les amplificateurs à lampes. Oubliez Jefferson et le pouvoir de l'électricité. Ne pensez ni aux pédales de compression / saturation, ni aux câbles qui courent à terre. Ne pensez ni aux emetteurs, ni aux récepteurs. Ne regardez pas plus les cicatrices que les colifichets. Ne cherchez pas un sens aux textes ni une cohérence à la mélodie. Les mots, les slogans, la justesse, les demi-tons, les quatre temps et la progression II/V/I n'existent plus. Faites fi de ce qui est convenu, de ce que vous avez appris ou de ce que vous croyez savoir sur le bien, le mal, le salut, la chute, la société, le bordel ambiant, le Rock and Roll.

Ignorez votre voisin qui cogne au mur, faites ce qu'il faut pour ne pas vos souvenir qu'il a une chevrotine de 12 accrochée au mur. Ignorez l'histoire, la grande - celle des génocides et de l'apocalypse, de la NRA et des mouvements christianiques -, et la petite : celle des gosses de Columbine, celle du cimetière juif de Hartfield, celle de votre voisin qui cogne plus fort maintenant et qui a une chevrotine de 12 accrochée au mur. Ne vous rappelez de rien. Faites entrer en vous le coma blanc comme on s'abreuve du lait maternel.

Fermez les yeux.

Et écoutez la voix.

Alors vous entendrez qui est réellement ce gars qui aurait pu être une drag-queen tapinant en bordure des parcs de l'East Side.

Vous entendrez qui est réellement ce gars qui aurait pu être le camé qui crève dans votre cage d'escalier, l'acoolo qui se casse de crâne sur le trottoir d'en face, le fou qui parle tout seul en poussant son chariot rempli à ras bord, ou votre voisin qui se brise les phalanges sur le mur en vous criant de baisser le son.

Vous entendrez réellement qui est ce gars qui aurait pu porter une cravate et un attaché-case, qui aurait pu boire du décaféiné. Ce gars qui serait marié, deux enfants, une voiture, une maison, des crédits, la pression, le challenge, l'amour du samedi soir, le film du dimanche, les repos compensateurs couplés avec les vacances d'été, le frigo plein, les rires aux plaisanteries graveleuses, l'envie d'être comme tout le monde, celui qui dit bonjour, s'il vous plaît, au revoir, celui qui n'élève pas la voix, celui qui vote à droite, celui qui secoue la tête en signe de négation, celui qui met des boules Quies pour dormir, celui qui a l'estomac barbouillé de temps en temps, celui qui dit oui monsieur, celui qui respecte, celui qui joue le jeu en espérant gagner un jour, celui qui croit, celui qui écoute, celui qui, lentement, sombre dans la folie, le meurtre et la barbarie. Vous entreverrez alors peut-être l'envers d'un rêve. Le vôtre ou le sien.

Vous entendrez réellement qui est ce gars qui se fait appeler Marilyn Manson.

On cogne plus à votre porte. Fort. Plus fort.

Vous soupirez.

Vous vous levez.

Vous ouvrez.

La gueule du calibre est immense. Un trou noir et froid. Sans fond.

Vers vous, au niveau du bide, des tripes, qui veut vous engloutir.

Juste au-dessus de votre ceinture, un gargouillis signifie simplement que vous avez un peu faim. Vous n'auriez pas dû sauter le repas de midi.

Le voisin, derrière le canon, regard fou, moue teigneuse. Il glousse :

- Musique de dégénéré.

Le bruit de la déflagration, vous ne savez pas s'il est à la toute fin de la plage 14 ou ailleurs. C'est en tout cas un des plus beaux passages.

Publié dans nouvelle-poésie

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