Lost in Brasil

Publié le par Antoine Chainas

On avait découvert Patricia Melo en 1996 avec le fracassant O Matador, descente aux enfers d'un tueur à gage malgré lui dans un Brésil en ébullition, bien loin des dépliants touristiques.
Ce talent singulier, cette rage très pince-sans-rire, avaient été confirmés - ô combien - dans le bien-nommé Enfer, en 2001. Grandeur et décadence d'un gamin des bidonvilles promu narco-trafiquant le temps d'une vie en forme d'étoile filante. Une sorte de Scarface revu et corrigé façon... Eh bien façon Patricia Melo, car personne n'écrit comme la belle : un mélange de naïveté et de sauvagerie absolue qui ont fait de la romancière, il n'y a pas si longtemps, un des plus prometteurs espoirs de feu la collection Nouveaux Talents.
Après quelques passages plus sereins, le temps de quelques romans plus sinueux (Eloge du Mensonge, Acqua Toffana, Le Diable Danse avec Moi...), revoilà notre brésilienne préférée au sommet de sa forme, dans un roman simple, très droit, où elle renoue avec ces anciennes amours.

Miroir : entre beauté et monstruosité

Patricia Melo n'écrit jamais aussi bien que lorsqu'elle se plonge dans l'esprit de ces tueurs mélancoliques, trop jeunes, trop beaux et, par certains côtés, trop innocents, qui peuplent les favelas de Sao Paulo. La trame de Monde Perdu rappelle un peu celle de O Matador (dont il pourrait d'ailleurs être une suite indépendante), où l'assassin, instrument d'une classe riche prête à tout pour préserver ses privilèges, devient soudain trop encombrant dès qu'il tente de sortir du rôle qu'on lui a assigné : tuer des plus noirs, des plus pauvres que lui. Dans les romans de Patricia Melo, les pauvres se font toujours baiser. Tous. Même si, parfois, le temps que quelques exactions, ils pensent s'être hissé au niveau d'un monde qui n'est pas le leur.
Morceau choisi : "...nos riches sont encore dans le système rien à foutre. Ce sont toujours des salauds, voilà la vérité. Ils sont corrompus, voleurs, renifleurs de poudre. Et la drogue vit de ça, des gens pourris. Des connards comme nos politiques. De ces merdes qui ne pensent qu'à voler. Et nos pauvres sont tout aussi salauds. Eux aussi, ils volent. Et tuent. Sauf que, à la différence des riches, ils vont en prison."

Beat it

Ici, nous suivons Maiquel, "comme Maiquel Jackson, l'artiste", ancien tueur à gage, qui se met en tête, après que la sienne fût mise à prix par les "bons Blancs" ingrats, de retrouver sa femme et sa fille, parties voilà dix ans dans une secte évangéliste.
Maiquel, sur son bras, il a tatoué : Rien à Foutre.
Mais c'est sans compter la tante Rosa, qui meurt en lui laissant un joli pécule. De quoi rattraper le passé.
C'est sans compter les femmes, toutes les femmes qui croisent sa route, éperdues d'amour, chiantes au possible et, finalement, pas si cruches que ça.
C'est sans compter Tigre, un chien à trois pattes, malade et laid comme un poux, qui devient l'indéfectible compagnon (le seul ?) de Maiquel.
Et c'est sans compter les évènements qui, au fil du récit, nous amènent à supposer que les gentils et les méchants, les esclaves et les dirigeants, ne sont pas exactement là où l'on croyait.
Pour la bonne bouche, voici le tout début du livre :
"Je suis en cavale. Et il y avait du monde au cimetière. D'où sortaient tous ces nègres ? J'ai pris peur, je ne me suis même pas approché. Un tas de nègres, deux filles en short, je m'en fiche, on pouvait lire sur le T-shirt de l'une d'elles. Je n'aime pas l'agitation. Je l'évite au maximum. C'est mon truc. Je suis en cavale".
Bon, si après ça vous n'avez pas envie de découvrir Monde Perdu de Patricia Melo, qui vient de sortir aux très estimables éditions Actes Sud, c'est à désespérer.

Publié dans polar

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Jean-Marc Laherrère 18/08/2008 10:21

Salut.
Je découvre ton blog. Et j'attends avec impatience la sortie de 2009.
Je viens de terminer le Patricia Melo, il est effectivement excellent, noir quoique quand même plus "supportable" que l'éprouvant O Matador.

Antoine Chainas 18/08/2008 12:43


Salut Jean-Marc. Ben tu vois, c'est contagieux, tu m'as donné envie de m'y mettre aussi, avec ton blog. J'espère qu'un jour, je pourrai me hisser au niveau de la cheville du tien, sait-on jamais.
En tout cas, O Matador ne m'avait pas laissé un souvenir si éprouvant (et pourtant, dans le polar...). Je te conseille aussi vivement, si tu ne l'as pas lu, Enfer, dans la même
veine. J'espère que tu vas faire une chronique de Monde Perdu. J'attends ça avec impatience. A bientôt.
A.C.