Will Christopher Baer : l'inconnu

Publié le par Antoine Chainas

Aujourd'hui, dans notre rubrique : auteur totalement inconnu, totalement introuvable et pourtant totalement indispensable, j'appelle l'immense, le très iconoclaste, le complètement barré Willlll Chriiiiitopher Baer !

Sous la peau, dans le sang, derrière la tête...

Will Christopher Baer, quasiment inconnu sous nos latitudes (si l'on excepte une timide tentative de Joëlle Losfeld de publier le premier opus : Embrasse-moi, Judas, en 2002) est l'auteur d'une trilogie hallucinante et hallucinée. Un voyage au bout de l'enfer très personnel d'un ex-flic tout juste sorti d'un asile psychiatrique qui trouve le moyen de se faire voler un de ses reins par une trafiquante d'organe et, cerise sur le gâteau, de tomber fou amoureux d'elle. Bon, dit comme ça, on se doute que ce ne sont pas les lecteurs de Guillaume Musso qui vont se ruer sur le bouquin. Voilà notre flic psychotique qui se lance à la poursuite de la voleuse et de son rein perdu avec une obstination suicidaire. Et Will Christopher Baer réussit - tour de force incroyable - à nous le rendre touchant, ce Phineas : junky, personnage borderline ne sachant jamais s'il vit dans le monde réel ou le sien propre, en deuil perpétuel d'une épouse qu'il n'est même pas sûr de ne pas avoir tué. Et le pire, c'est que sur son chemin, ce flic ripoux, ex de l'IAD (équivalent de notre IGS nationale) va rencontrer des individus encore plus fous, plus dangereux que lui - si c'est possible.
C'est noir, très noir. C'est dérangeant, très dérangeant. Le héros a une conception assez particulière du bien et du mal. Et, fatalement, ceux et celles qu'il est amené à côtoyer ne peuvent appartenir qu'à la même espèce que lui : celle des marginaux, des parias, des fragiles et, in fine, des asociaux complets.

Récidives

Ecrire une suite à Kiss Me, Judas semblait a priori impossible, tant la force organique, le côté jusqu'au boutiste du livre était porté à son point culminant. Mais W.C. Baer s'en sort comme un chef puisque pour les deux suites - Penny Dreadfull et Hell's Half Acre - il contourne l'obstacle et prend le parti du jeu. Penny Dreadfull s'attaque avec une rare virtuosité au monde interlope des jeux de rôles et des personnalités multiples (imaginez une sorte de club réservé aux schizos, où chacun - allumé par une drogue nommée the pale - endosse tour à tour le rôle de victime et celui de prédateur dans un jeu baptisé Game of Tongues. Bon, je vous laisse vous figurer quel goût peut avoir la langue coupée de votre voisin dans votre bouche). W.C. Baer en fait trop ? Sans doute, mais il l'assume totalement et avec une jubilation communicative. Dans Hell's Half Acre, Phineas se retrouve embarqué sur le tournage artisanal d'un film très spécial. Une sorte de whodunnit façon snuff movie.
Plus ludiques, donc, les deux derniers volumes n'en sont pas moins jouissifs.

A conseiller aux anglophones et aux rats de librairies déviantes. A moins, peut-être, qu'un jour, une prestigieuse collection telle que la Série Noire (1) ne publie ces chefs-d'oeuvres transgressifs (on peut toujours rêver, non ?).
Un extrait du début de Kiss Me, Judas :
"- Les urgences, j'écoute.
- J'ai besoin d'aide.
- Décrivez votre situation.
- Je suis dans une baignoire.
- Etes-vous blessé, monsieur ?
- J'étais avec une femme, une prostituée. Maintenant, je suis dans une baignoire pleine de glace et c'est peut-être un rêve.
- Etes-vous blessé ?
- J'ai froid. Et il y a du sang qui vient de quelque part.
- Je vous envoie une ambulance. Vous êtes bien à l'hôtel Peacock ?
- Chambre 411.
- Pouvez-vous préciser l'origine du saignement ? Cela aidera les urgentistes.
- Ca vient du côté droit.
- Essayez de toucher. Vous avez peut-être été victime d'un coup de feu.
- Je sens des morceaux de métal, à un demi-pouce de distance. Comme des agrafes.
- Vous avez dit "agrafes", monsieur ?
- On dirait.
- Restez calme, monsieur. L'ambulance arrive.
- Qu'est-ce qu'elle a fait ? Putain, qu'est-ce qu'elle m'a fait ?
Silence.
- Restez calme, monsieur.
- S'il vous plaît, dites-moi. J'ai des agrafes à l'intérieur."



(1) J'en profite pour remercier ici chaleureusement Aurélien Masson, directeur de la S.N., sans qui je n'aurais jamais découvert cet auteur dont les livres restent longtemps, très longtemps en mémoire.

Publié dans polar

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