Le jour où j'ai rencontré David Peace

Publié le par Antoine Chainas

Bon, parlons un peu de choses sérieuses. David Peace, ah, David Peace. 1974, 1977, 1980, 1983 et Année Zéro... L'homme aime les chiffres, l'homme aime les mots et il a le rythme dans la peau. Ecoutez un peu la musique des phrases, la prosodie, les répétitions dosées, redosées, surdosées jusqu'à l'excès, jusqu'à la nausée. David Peace, le monstre littéraire... Pour moi, tout avait commencé en 2006.














David Peace et moi

En février 2006, j'étais encore Antoine Chainas. C'était la péridode des vacances, et comme souvent dans ces cas-là, je "décroche le téléphone", comme on dit. Comprenez plutôt : je laisse ma femme filtrer les appels.
Un soir de ce mois glacial, à l'heure du repas, le téléphone sonne. Je reste prostré devant mon plat de pâtes au fromage quarante-cinq pour cent de matière grasse, en compagnie de mon fils qui m'interroge très sévèrement sur le cursus des Pokémon et laisse ma douce et tendre gérer les choses comme elle sait si bien le faire. Je sais tout de suite, rien qu'au son de sa voix, s'il s'agit d'un appel "officiel" ou d'un proche qui déclenche immédiatement une série d'exclamations joyeuses.
Ma femme :
- Allô ? Oui, c'est ici.
Moi, qui réagit brusquement, qui gesticule, qui fait non avec le doigt, avec la tête, avec le bas du ventre, non, non, non...
Ma femme (qui est très intelligente et qui a compris immédiatement où je voulais en venir)
- Ah, non, il est absent pour le moment. Il est parti étudier la canopée dans la forêt amazonienne. Il reviendra, oh, même encore plus tard que ça. Je peux prendre un message ?
Moi, qui continue de danser silencieusement la tarentelle autour de la table, sous le regard perplexe de mon fils.
Ma femme, après un instant de silence, toujours très diplomate :
- Aaaaah. Je veux dire oui, en fait il est là. Il vient de rentrer. Euh, en fait, hier, mais il était caché. Je ne l'avais pas vu. Je vous le passe tout de suite.
Ma femme revient. Elle dit comme ça, l'air de rien : c'est un certain Aurélien "Maison", il dit qu'il est directeur à la Série Noire et il veut te parler.
Là, je pense à un de mes potes qui adore ce genre de blague.
Je pense à mon père qui adore ce genre de blague.
Je pense à un tas de gens qui adorent ce genre de blague.
Je me lève. Me dirige vers le combiné, bien décidé à en découdre.
Une voix chaude et ténébreuse que je n'arrive pas à situer au bout du fil.
- Monsieur Chainas ? Aurélien Masson à l'appareil, je ne vous dérange pas ?
Moi, qui cherche encore de qui peut venir cette perfidie, moi qui ignore qui est Aurélien Masson, moi qui marmonne :
- Grumpf.
Mon interlocuteur ne se démonte pas.
- J'ai reçu votre manuscrit : D'entre les Morts. Ah, c'est bien, vraiment. Je suis bouleversé.
- Grumpf.
- Bon, il y aura quelques retouches à faire, mais...
- Je retouche pas. Trop compliqué. Mauvaise expérience.
(Quelques années auparavant, j'avais été "approché", comme on dit, par une autre maison d'édition. La directrice, au demeurant fort sympathique, m'avait tanné des mois durant pour que je retouche ici, que je retouche là.... Finalement, le manuscrit - un autre roman policier qui s'appelait Les Bêtes Pensantes - était resté dans mon tiroir, et la maison d'édition avait fait faillite)
Aurélien Masson :
- Ah, bon, heu... Pourtant, il y a vraiment quelque chose. C'est dommage. Ca fait penser un peu à... David Peace.
A l'époque, je n'étais qu'un stupide ignorant et je le suis toujours. David Peace, ça m'évoquait pourtant quelque chose. Mais oui, bien sûr ! Mystic River, le film d'Eastwood. Tiré d'un de ses bouquins. Le film ne m'avait pas fait grande impression et j'avais jugé que les livres ne devaient pas être beaucoup mieux.
Les plus futés d'entre vous auront déjà compris que j'avais confondu - sans doute pour une histoire de "noms à consonance paisible" -, avec Dennis Lehane. Mais là n'est pas mon propos.
Moi :
- David Peace ? Hum, pourquoi pas ?
L'éditeur, au bout du fil, un peu décontenancé sans doute par un tel rustre :
- Il faudrait que...
Moi, dans un éclair de lucidité :
- J'ai un autre bouquin que je viens de finir. Plus court, plus sec. Je peux vous l'envoyer, si vous voulez.
Après quelques échanges de circonstance, je raccrochai, pas encore certain de ne pas être tombé dans un traquenard.
Le soir même, je surfai comme un dingue sur Internet pour découvrir qu'Aurélien Masson était effectivement le directeur de la Série Noire et non une marque de fromage ou le nom d'un site sado-maso sur lequel une âme malveillante aurait pu me diriger.
Le lendemain, j'allai à la bibliothèque de mon village pour découvrir qu'effectivement David Peace n'était pas Dennis Lehane et que ses ouvrages étaient bons, très bons, même si la parenté continue de me laisser perplexe.
Le surlendemain, j'envoyai l'autre manuscrit à Aurélien Masson. Il s'appelait Aime-Moi, Casanova et devait être publié un an plus tard, quasiment sans retouche.
Vous vous demandez sans doute où je veux en venir, bande de coquins ?
Eh bien, je viens de finir Tokyo Année Zéro, de David Peace, et je vais vous en faire une petite critique.

A zéro

Après s'être un peu égaré - mais toujours avec la même maestria - sur les terres du football et des mouvements syndicaux - David Peace revient à ses premières amours : le polar. Le polar bien saignant. Le polar à bout de souffle. Le polar ravagé de l'intérieur. Le polar des miasmes et de la folie. Cette fois-ci, l'action ne se déroule plus dans l'Angleterre pré-tatcherienne, mais dans le Japon d'après guerre, un Japon exsangue, brisé, carbonisé. A l'image de ce pays en ruine qui n'arrive pas encore à se reconstruire, le détective Minami mène l'enquête. Un sérial killer sévit au pays du soleil levant (et tout le monde sait que les sérial killers aiment les temps de crise et les levés de soleil) et le détective Minami- ex officier des troupes impériales aujourd'hui dans le collimateur des alliés, épuration oblige - est bien résolu à le confondre, à redorer son blason et celui de son pays tout entier, à retrouver les morts et leur rendre ce qu'ils ont perdu. Mais rien ne se passe comme prévu, dans cette contrée où personne n'est ce qu'il semble être. Au rythme de la reconstruction pénible d'une nation, le détective Minami, flic au passé trouble entouré de flics au présent tout aussi trouble - va sombrer dans la paranoïa, la folie, puis le meurtre. Aucun rachat, ni pour les vivants, ni pour les morts.
On peut penser que, quelquefois, David Peace en fait des tonnes, que la plongée se fait à marche forcée, à coup d'allitérations et de redondances envahissantes. Mais quel autre auteur sait à ce point décrire la pourriture ambiante, le mal qui rampe ? Quel auteur parle aussi bien de la terreur intime, ontologique presque, de l'être humain confronté à un système qu'il a lui-même créé et qui pourtant le brise ? Personne. Alors, oui, c'est parfois un peu too much, les tics verbaux prennent parfois trop d'ampleur. Mais on s'en fout. Parce que c'est David Peace et que ce qu'il fait, personne ne le fait aussi bien que lui. On s'en fout parce que la noirceur, l'abyssal sont totalement assumés. On s'en fout parce que David Peace, je l'ai rencontré. C'était en février 2006.
Au fait, vous savez comment on dit tic-tac, en japonais ? Chiku-taku. Une raison de plus pour lire le dévastateur Tokyo Année Zéro, édité chez Rivages.

Publié dans polar

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Silouane 25/08/2008 21:32

"Mais quel autre auteur sait à ce point décrire la pourriture ambiante, le mal qui rampe ?"
Bonjour,
Cette phrase s'applique aussi et peut-être plus à son premier livre publié, 1974 ; Le prétexte de 1974 est une enquête sur une série de meurtres, le cheval de bataille de Peace semble être une peinture effarante de la société de l'époque; on ne sait plus de quels bords sont les ordures; les flics, la pègre, les hommes politiques, les patrons, tous se mélangent dans un décor nauséabond et occupent une place importante dans l'échelle de la pourriture de la société.
Votre dernier roman rejoint ce thème car vous abordez le thème de la corruption de l’être. Vous n’êtes pas très loin l’un de l’autre.
Je viens de commencer Casanova.
Bonne écriture.

Antoine Chainas 26/08/2008 09:29


Bonjour Silouane et tout d'abord merci pour votre chronique à propos de Versus qui, ma foi, était fort pertinente. Je suis d'accord avec vous : le thème de la corruption de l'être est un thème
récurrent chez Peace, éventuellement chez moi, mais aussi chez bon nombre d'écrivains "noirs". C'est un classique du genre, pourrait-on dire. Le tout est de savoir comment renouveler cette
thématique de manière convaincante et, disons, plus contemporaine. En ce sens, David Peace réussit là où d'autres achoppent - peut-être en acceptant le compromis, la concession qui veut qu'une
oeuvre trop inconfortable risque de détourner une partie du lectorat. Ce n'est pas un bien ni un mal, c'est juste un état de fait. Mais tout le mérite de Peace est d'avoir refusé ce compromis, de
n'avoir pas pactisé avec le lecteur (au risque d'en hérisser quelques uns) et d'avoir apporté au genre et à la thématique une intégrité à la fois stylistique et viscérale qui fait parfois défaut au
tout-venant polardeux. Le regard qu'il porte à ses personnages est - quoi qu'on en dise - empreint d'une certaine compassion. C'est là la marque, me semble-t-il, d'un grand écrivain : savoir
instiller une certaine empathie au plus profond de la fange. Cependant, il me semble que les préoccupations de Peace et les miennes sont sensiblement différentes. A l'instar d'Ellroy, Peace
rapproche son écriture d'un vécu intime (son père, soupçonné un moment par lui-même d'être l'éventreur du Yorkshire), ce qui n'est pas mon cas. Ceci étant dit, il est vrai que la fiction n'est
jamais totalement fiction et que "je est un autre" dans le domaine de l'écriture. Je lis que vous avez commencé Casanova. J'espère qu'il vous contentera autant que Versus - dans un genre un peu
différent. Je vous souhaite une bonne lecture.
A bientôt.