Dans la canicule des champs de blé

Publié le par Antoine Chainas

A prendre comme telle, une oeuvre de jeunesse inspirée d'une photo de Cartier-Bresson : Dans un train, Roumanie (1975).

Tu tombais à nouveau, et essayais de te relever, encore, toujours, sans même sentir que l'échancrure de ta robe, celle que je t'avais achetée avant notre départ, était déjà froide comme la cendre des escarbilles, avec leurs rires, au loin par dessus les champs de blé. La canicule et les champs de blé, à travers la fenêtre. Fais un effort. Lève la tête, ce visage qui est le tien et qui s'endort dans la chute. Essaye et regarde-moi : c'est aujourd'hui que je t'apprends la mort, mon amour. Me refuseras-tu les faveurs d'un ultime sourire ?

Lorsque nous nous étions rencontré - je m'en souviens hier - tu possédais si peu que tu n'avais rien dit et j'avais promis. Comme dans dans la touffeur d'une pièce de Tennessee Williams, la compréhension s'était faite. Avec mes mots : on partira loin, très loin de cette ville qui pue la mort et l'oubli. Je t'emmènerai si fort. Et nous vieillirons ensemble, bébé, sous d'autres cieux, meilleurs et plus verts parce qu'autres. Et nous oublierons cette chaleur harassante, et nous oublierons la vulgarité. Je t'offrirai la beauté, ma beauté contre la misère. La blondeur foudroyante des blés, la caresse de ses épis sous le vent et la torture abrutissante du labeur dans ses champs, nous les oublierons aussi. Et puis j'ai prononcé la formule magique : des cieux verts comme l'Amérique. Oh, comme tu étais à moi, alors. Tes yeux se sont éclairés en disant oui, je n'ai pas peur.

Un gigantesque hoquet nous secoue et la perspective commence à défiler. Quelques haut-le-corps mécaniques encore, et puis c'est le roulis qui vient nous bercer. Il appelle, le train part et la vie, cette vie que nous vomissions, insouciants, entreprend de se débiner par la fenêtre. Flammes fournaises dans les jachères. Les cris se font muets. Ils empourprent le ciel jusqu'aux jacasseries des noirs corbeaux. Ils tournoient. Ils sont autant de funestes présages. Fallait-il tant donner à l'espoir que son prix hypothéquât notre existence entière ? Je ne le crois pas, amour, car tu tombes encore. Réveille-toi. Rappelle-toi.

Lorsque j'ai craqué l'allumette et que l'univers s'est embrasé, avide, nous sommes restés un moment, en riant, en nous embrassant, ta langue autour de la mienne, deux serpents, grisés devant cet apocalypse que le monde avait réclamé et que nous lui avancions enfin. C'est beau, un champs de blé qui crame au soir.

Tout à coup, le train, je l'entends qui hurle, viens, oui, maintenant, ne te retourne pas, cours, cours avec moi, allez, bébé, encore un effort. Ne l'entends-tu pas ? Ce hurlement, il le pousse pour nous. Il fustige les cadavres des années passées. Les oiseaux s'enfuient, très haut, et planent, ailes auriques, pour signifier aux humains leur petitesse. Ils se moquent et nous courons. Les branchages claquent sous le poids du feu. Pop corn pélasgique. Des gens ameutent dans notre dos. Crépitements faméliques, gifles cinglantes infligées à mère nature. Les feuillages se tordent, moues flétries, dubitatifs au coeur du brasier, courtois jusque dans la posture carbonisée. L'obscurité s'installe et soudain, les insectes cessent leur tumulte. Le silence glace tout. Brusquement, par respect, j'imagine, les Hommes se taisent. L'espace d'une seconde, plus rien ne respire que nos pas sur le gravier de la voie ferrée. Une détonation. Derrière nous, la rumeur reprend, lancinante homélie qui désormais ne s'interrompra plus. Cours, mon amour, cours, plus vite. Mais ton rire, je ne l'entend plus. Ton souffle se fait court et un pli apparaît juste au centre de ton front. Tu semble tout à coup soucieuse. Malgré tes yeux qui se ferment et tes jambes qui se dérobent et mes muscles qui se tendent pour te soulever de terre, une traction, je te pose sur la banquette. Je sais que cette ombre sur ton front, ce n'est toujours pas de la peur.

J'ai mis une couverture sur tes jambes, ton pubis, et plus haut, ce sourire artificiel qui se refuse à dire son nom. Par sa béance, il a déjà commencé à te dévorer. Une odeur de poudre sur toi. Tu tombes ? Regarde les jardins dévastés, le bûcher gigantesque de notre ancienne vie s'éloigner et la luminosité de ce qui nous attend, amour. L'Amérique ; son rêve n'a jamais été aussi proche, reste éveillée, je t'en prie. La chaleur ravage tout et cependant le froid t'envahit. Et toutes les couvertures, tous les châles, tous les paravents du monde ne pourront l'éluder. N'essaye pas d'effacer, d'un mouvement à peine ébauché, cette estompe sur ton front. Elle te va si bien, elle est si belle. Je te tiens, je te tiens, je te tiens. Je voudrais serrer un peu plus ce bras autour de ton cou, juste pour t'éviter la morsure du froid. Je voudrais, mais je t'aime trop. Pour l'éternité, photographier ton visage qui m'échappe, au fond de ce train qui ne va nulle part. Je t'en prie. Relève-le, ce visage, regarde-moi. Que tes yeux me disent : "oui, je n'ai pas peur. Puisque tu me tiens. Puisque nous sommes ensemble. Puisque tu me l'avais promise, cette voie, alors, je n'ai pas peur".

J'écarte mes jambes. Je laisse filer la passion. Tentation du vide. Aguicher l'absence, ton absence. Tu ne m'accorderas donc pas un dernier sourire ? Cette nuit qui commence, chérie, je t'apprends la mort.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article