Vieux

Publié le par Antoine Chainas

Quand j'étais jeune, je savais.
Et puis je l'ai rencontrée.
Je l'ai laissée prendre ma vie comme un capitaine autoritaire s'empare de la barre d'un navire à la dérive.
Elle m'a tout enlevé. Bribes par bribes, morceaux par morceaux.
Elle m'a tenu chaud ces nuits d'hiver où le vent cogne contre les volets clos de notre pavillon.
Elle m'a lavé.
D'abord le dos.
Au début, j'ai lutté. Mais je suis si faible.
Le son de mes protestations, je ne l'entendais même pas.
Puis, quelques mois, quelques années plus tard, ce fut le dos et le torse.
Et sur la fin, les jambes, les bras, le sexe et l'anus. Sans oublier la plante des pieds.
J'ai cessé de me servir de la machine à laver. La notice, aujourd'hui, me semble écrire d'une main d'enfant. Indéchiffrable.
Lorsque nous avons acheté un nouveau réveil, je l'ai laissée régler l'heure de mon départ au travail.
Nous avons acheté un nouveau portable.
Nous avons acheté une nouvelle voiture.
Une nouvelle cafetière.
Un nouveau réfrigérateur et un nouveau lecteur de DVD.
Une nouvelle vie.
Dont elle a tout géré.
Dont elle a tout effacé.
Je l'ai laissée me battre, quand elle le voulait, quand elle en ressentait le besoin.
Au soir, le sang, dans mon nez et dans ma bouche avait un goût de rouille.
Le matin, je cachais les traces de coups avec un sweet-shirt à manche longue, de grosses lunettes de soleil et un col roulé.
Je l'ai laissée m'extorquer les fonds pour monter ses affaires de mécénat dont les bénéficiaires était tous beaucoup plus jeunes, beaucoup plus beau, beaucoup plus vifs que moi. Des artistes, elle disait.
Je l'ai laissée me violer, parfois, de plus en plus rarement car son travail de gestionnaire lui prenait, j'imagine, trop de temps et d'énergie.
Et puis un jour, elle m'a quitté.
J'ignore pourquoi.
J'ignore pour qui.
Un homme plus autoritaire, peut-être.
Un homme moins dépendant.
Un homme vrai.
Ce fut bref comme un coup de rasoir. L'amputation était nette et indolore.
Aujourd'hui, j'ai cinquante ans et j'ai tout oublié.
Le linge sale, non repassé, s'entasse dans la salle de bains. Les piles, aussi grandes que des pylônes haute tension, me font un peu peur. Désormais, et je ne vais plus me laver. Je ne sais plus, d'ailleurs, comment on fait une toilette.
Je n'ai plus de shampoing. Je ne retrouve plus le chemin du magasin pour aller acheter une bouteille neuve.
Mon ventre gargouille en permanence. Je ne retrouve plus le chemin du supermarché. Les poubelles en bas de chez moi me suffisent.
Je ne retrouve plus le chemin de mon travail. De toute façon, j'ignore comment faire marcher le réveil et serais bien en peine de me lever à une heure quelconque du jour ou de la nuit.
Je ne retrouve plus aucun chemin.
Mes dents pourrissent. Je ne sais plus comment prendre un rendez-vous chez un dentiste.
Ou chez un médecin. J'ai une induration très douloureuse au niveau de la cinquième intercostale droite.
Chez un garagiste. La voiture ne marche plus depuis si longtemps que les services municipaux, la prenant pour une épave, l'on faite embarquer. A moins qu'elle n'ait été volée par des ferrailleurs. Je n'arrive plus à me souvenir comment obtenir le numéro de la police. Comment obtenir n'importe quel numéro. Et même si c'était le cas, je serai bien en peine d'allumer mon portable ou de remettre en service la ligne.
L'électricité est coupée. Il faudrait que je contacte la régie EDF. Mais c'était elle qui s'en occupait.
J'ai cinquante ans. Etre de nouveau capable de vivre seul est au-dessus de mes forces. Mon cerveau, mes muscles ne sont plus aussi alertes. Je ne retiens plus rien.
J'ai cinquante ans et je vous attends. C'est la seule chose que je puisse encore faire.
Qui que vous soyez, je vous attends. Et je sais qu'un jour, vous me trouverez.
Alors, il me faudra réapprendre à aimer.

Publié dans nouvelle-poésie

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jérôme leroy 21/09/2008 01:04

Bonsoir, est-il possible d'avoir votre mail. Nous avons plein de choses à nous dire, je pense.
Très cordialement
Jérôme Leroy

Antoine Chainas 21/09/2008 21:05


Bonsoir Jérôme,
Je viens de voir que c'est chose faite sur une de mes BAL. Je vais donc continuer par l'intermédiaire de ce canal.
En tout cas, sachez que vous êtes et serez toujours le bienvenu ici.
Amicalement.
Antoine.