Petite cuisine

Publié le par Antoine Chainas

 Ce message s'adresse à tout les apprentis écrivains qui envoient leurs manuscrits par la Poste en espérant avoir plus de chance que de gagner au loto. Cinquante millions de perdants ont tenté leur chance.
Certains les appellent des wannabe, encore que j'abhorre ce terme. Ils sont à mon sens simplement des be, mais c'est une autre histoire.

Consensus or not consensus

Bon, au départ, la démarche a l'air simple : il suffit de poser son cul sur une chaise, un an, deux ans, dix, qu'importe, d'écrire son putain de roman, l'oeuvre de sa vie, celle qui tranche les veines, fait couler le sang, celle qui recueille tripes et boyaux comme un reliquaire, et d'envoyer le tout par la Poste en priant pour qu'un lecteur, deux lecteurs, un premier comité de lecture, puis un deuxième, approuvent vos propos, se coulant dans le consensus mou capable, quelquefois, de produire le pire en matière de littérature. Pas de noms, s'il vous plaît.
Parfois, il arrive de recevoir des notes de lectures. Je vous en ai reproduit deux exemplaires afin que vous puissiez voir à quoi ressemble la chose. Elles viennent d'un même éditeur et concernent un manuscrit non encore publié.
  Elles présentent l'intérêt d'offrir un avis radicalement opposé.
Pour ceux dont la vue baisse, je vous en donne le contenu in extenso :
Lettre 1 : Exceptionnel de conception, d'écriture et de maîtrise. Un délire. De drogues, de coups, de meurtres, d'anthropologie.
Fascinant d'adresse et de dégoût.
Chaque page vampirisante pisse le sang dans une séduisante répugnance traversée d'humour.
Une surabondance d'explications techniques, une très savante morbidité donne de l'auteur l'image d'un légiste morticole shooté, en constante orgie nécrophage.
Une autre dimension, nauséeuse, énorme, qui vous latte tout le corps.
Que ce lecteur anonyme et bien entendu clairvoyant d'une grande maison que nous ne nommerons pas soit au passage remercié d'avoir contribué à donner courage.

Tout mais pas l'indifférence(1)
Lettre 2 ; écriture hachée, lecture difficile, on ne sait pas trop ce qu'on lit, l'auteur souhaite nous déstabiliser par un récit proche de l'écriture automatique, comme déconstruit mais il faut beaucoup de talent pour ça, quand il n'y en a pas, on se retrouve devant un texte brouillon et illisible.
D'ailleurs, l'auteur croit faire de la "pop littérature", je dirais plutôt "flop littérature"
J'en ai profité pour retranscrire la ponctuation aléatoire de cet estimé lecteur. Qu'il en soit ici remercié pour d'autres raisons.
Même si, d'une manière épidermique, je rejoins Thierry Di Rollo, dont j'avais déjà parlé ici et qui dit sur son site : "Je n'ai jamais rien appris, ni retiré quoi que ce soit, d'une chronique défavorable ou, pire, incendiaire; la critique négative constructive n'est qu'une légende.", l'écrivain en devenir (perpétuel) doit apprendre encaisser. Il doit savoir accepter le rejet comme l'adhésion. Il doit appréhender l'idée de voir un an de travail, deux ans, dix, qu'importe, niés par un jeu de mots foireux en bas de page. Fuck la blessure narcissique, comme dirait l'autre. Il doit même s'en délecter (même si une certaine mauvaise foi est parfaitement autorisée). Parce que ce rejet est le signe le plus tangible d'une écriture qui ne laisse pas indifférent. Une réaction, bonne ou mauvaise, reste une réaction et en ce sens, elle est salutaire. Elle constitue le socle d'un échange possible. Virtuel, idéalisé, mais possible.
Malheureusement, notre belle société pos-fordiste n'offre que très peu de passerelles entre ces mondes qui s'observent avec méfiante. Au lecteur de lire. A l'éditeur d'éditer. Au critique de critiquer. Et à l'écrivain d'écrire.
Qu'il en soit ainsi.

(1) Jean-Jacques Goldman, ooooh yeahhh.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Antoine Chainas 20/02/2009 18:25

Salut jeanjean,
Oh, les critiques lisent parfois - au moins la quatrième de couverture (rires)...
Amitiés.
Antoine.

jeanjean 20/02/2009 17:58

"Au lecteur de lire. A l'éditeur d'éditer. Au critique de critiquer. Et à l'écrivain d'écrire."

L'ennui, c'est quand les critiques ne... lisent pas ! ;-)

Marin Ledun 23/09/2008 21:25

Cher Antoine,
Nous sommes parfraitement d'accord. Quant à l'affaire de la responsabilité individuelle, nous en rediscuterons, sois-en sûr... J'aimerais être aussi certain que toi que nous avons toutes et tous les moyens d'assumer une parfaite responsabilité (ou dit autrement une autonomie de pensée, dénuée de pas mal de contingences psychiques, sociales, etc.). Un petit passage sur terre...
Amicalement et bonne fin de soirée,
M.L.

Antoine Chainas 23/09/2008 21:45


Merci Marin,
Juste ceci : la responsabilité n'est, à mon sens, pas une question de moyens, mais une question de devoir. Tôt ou tard (même si la notion de devoir est elle-même une acquisition sociale). Mais tu
as raison, nous en rediscuterons à l'occasion.
Alors, amitiés et bonne soirée à toi aussi.
A bientôt.
Antoine.


Marin Ledun 23/09/2008 20:25

Bonsoir,
Si je peux me permettre de mêler mon grain de sel à la discussion, la critique qu'elle soit positive, négative, constructive négative, destructrice positive, etc..., n'est jamais qu'un boulot exercé (bénévolement ou contre monnaie sonnante trébuchante, parfois les deux en même temps, d'ailleurs, vu le peu de trébuchant et de sonnant de la dite monnaie) par certaines personnes qui, en règle générale ne sont pas écrivains. Si les écrivains (et les éditeurs au passage) tolèrent ce positif et ce négatif, constructif ou pas, c'est avant tout parce que, comme le souligne Antoine, elles apparaissent sur un marché, une industrie, celle dite culturelle du livre, et qu'il existe une croyance, globalement partagée par toutes et tous, à de très rares exceptions près, selon laquelle une critique fait vendre (on parle aussi maintenant d'effet "buzz"). L'ego de l'écrivain n'entre finalement que très peu en compte (bien qu'en tant qu'être humain, il est aussi assoiffé de reconnaissance, et dans ce cas, évidemment, les critiques négatives constructives sont un mythe). Seul compte la machine industrielle. Le livre est un produit culturel, la critique l'un de ses médias. Ce qui se passe dans le ventre de l'industrie est affaire d'humanité. Ceci étant dit, je mentirai en écrivant que je ne partage pleinement vos commentaires. Et même que j'espère qu'ils deviendront la règle. De là nait le paradoxe.
Amicalement,
M.L.

Antoine Chainas 23/09/2008 21:11


Cher Marin,
Bonsoir avant tout et pour entrer dans le vif du sujet, je dirais qu'il n'était pas tant question d'ego, dans mon commentaire, que de respect d'un travail effectué (bon ou mauvais, parlant ou
insipide, peu importe : ces notions fluctuent). La mesure des propos, la subtilité d'une critique tiennent avant tout à ce point essentiel. Nous sommes bien d'accord sur l'aspect industriel de la
chose, mais faire du marché une entité toute-puissante, omnipotente et omnivore (ce qu'il est en partie) ce serait amoindrir la responsabilité des individus face à leurs écrits (on achoppe encore
une fois sur cette notion de degré de responsabilité individuelle au sein du système) et ce serait nier le fait que les critiques ont eux aussi leur ego. Un ego parfois surdimensionné au point de
sacrifier un livre entier, un film, un album, une expo sur l'autel d'un bon mot qui leur apportera quelques connexions de plus, une pige supplémentaire ou un poste plus pérenne que "simple
stagiaire".  Alors oui, ce qui se passe dans le ventre de la machine est affaire d'humanité et je dirais même essentiellement affaire d'humanité. Mais tu as parfaitement raison : la
machine est bien rodée et elle bénéficie de l'approbation tacite ou contrainte de (presque) tous. La croyance globalement partagée, comme tu dis si justement. Paradoxe, quand tu nous tiens...
Amitiés.
Antoine.


Thierry 23/09/2008 11:07

Il n'y a pas de mal pour le (très) léger détournement.

Oui, les coups continuent à faire mal pour un auteur "tout court" mais, au moins, on n'est plus obligé d'en tenir compte. On se protège au fur et à mesure, c'est tout - en augmentant la taille du blindage, en quelque sorte.

La critique constructive positive: eh bien oui, celle-là est utile. Parce qu'elle est souvent en demi-teinte, c'est elle qui fait avancer. On retient alors les petites réserves formulées dans le flot justement parce qu'elle font partie de l'estime éprouvée par le lecteur concernant notre travail. Enfin, c'est ce que je pense.

Amicalement,

T. Di R.

Antoine Chainas 23/09/2008 11:41


Là, nous sommes tout à fait d'accord.
Lorsque le respect, la demi-teinte et la subtilité seront la règle en matière de critique littéraire, sans doute deviendront-ils mutuels. Un jour, peut-être...
A bientôt.
Antoine.