Bonus track # 6

Publié le par Antoine Chainas

On m'a souvent demandé, après la sortie de Versus, si sa rédaction m'avait marqué, si j'avais eu des séquelles... Voici, en forme de réponse, une lettre rétrospective que j'avais rédigée juste après avoir achevé ledit ouvrage. Je ne sais pas encore exactement pourquoi je l'ai écrite. En partie pour me purger de l'écriture chaotique et intense du pavé ? En partie pour clarifier mes idées et pouvoir passer à autre chose ? Un peu de tout cela, sans doute. Une sorte de point final. Ou d'introduction.
A la relecture, je la trouve agressive, arrogante. Elle porte en elle les miasmes de Versus qui tendaient dans mon esprit, lentement, à se dissiper. Elle a été conçue dans ces conditions et à ce moment précis qui font que je n'aurais sûrement pas écrit la même chose une semaine avant ou un mois après.
Cette lettre, je ne l'aime pas.
Mais elle dévoile, d'une certaine manière, le mécanisme. Elle éclaire, en négatif, la gestation, la digestion, l'assimilation.
Je vous en livre le contenu tel quel.

 

En mars 2006, je venais de terminer « Aime-Moi, Casanova » qu’Aurélien Masson avait eu le courage d’accepter au sein de l‘illustre Série Noire.
Je dis bien courage, car il fallait véritablement des couilles pour accepter ce modeste opuscule rempli de pus et de désespoir.
Des couilles pour accepter cette petite chose malformée et suintante qui, curieusement, fut rédigée durant une des périodes les plus heureuses de ma vie.
Des couilles pour foutre de l’argent dans un produit qui ne pactiserait ni avec le lecteur ni avec aucune forme de marchandisation.
Le truc invendable.
Et pourtant…
Je pense que l’esprit et la culture Rock and Roll que nous avions en commun avec Aurélien a participé de ce choix.
J’entends par Rock la version dite « adulte » : le pendant sombre et littéraire de Top of the Pops, l’envers du miroir. Alice au pays des Morts.
Lou Reed avait écrit avec une rare sensibilité sur les putes, les trans, les pédés, les camés, les obsédés, les marginaux. Il parlait de Delmore Schwartz et de Hubert Selby.
Hendrix chantait le mec qui veut tuer sa femme d’une balle dans la tête et il chantait le « brouillard pourpre », référence explicite à l’immense diptyque de « La Bête » par P.J. Farmer.
Nick Cave pointait ses méchantes « murder ballads » et s’extasiait devant la puissance évocatrice de Dylan Thomas.
Et puis il y avait Nick Cohn, Lester Bangs, Nick Kent… Des mecs bien, comme on dit.
J’avais déjà commencé la rédaction du roman suivant qui devait être consacré à la pédophilie et à la haine.
Aurélien m’a rendu visite et nous avons évoqué longuement les options possibles.
Il m’exposa à cette occasion sa vision de la déviance et des mécanismes de propagation qui m’intéressaient à l’époque.
Sotos, Balthus et les catalogues de VPC.
Nabokov, Sade et les réseaux Internet.
Gaspard Noé, Delany et les traitements curatifs en cliniques spécialisées.
Nous n’avons pas refait le monde, nous l’avons exploré, trituré, dévoyé.
Nous avons discuté de provocation et de transgression.
Nous avons discuté d’instrumentalisation et de marché.
Nous avons discuté de soufre et de moralité.
J’ai compris alors que le sujet du livre ne serait pas celui proposé.
J’ai compris que, volontairement, je passerai « à côté».
Il ne s’agit donc pas d’un livre sur la haine. Ou si peu.
Il ne s’agit pas d’un livre sur la pédophilie. Ou si peu.
Il ne s’agit même pas à proprement parler d’un polar.
Roman noir, éventuellement. Ultranoir.
Dans ce roman il y a le travail de la douleur.
Celui de la peur.
Il y a l’absence et le déni.
Il y a le rachat et son utopisme.
L’écrire m’a fait du mal. Comme le lire vous en fera peut-être.
Mais aujourd’hui je suis debout et vous l’avez entre les mains.
Aujourd’hui, je suis vivant et vous êtes morts.
Bonne lecture.

Nice, le 20 juin 2007.

Publié dans Versus

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