Marin Ledun : processus

Publié le par Antoine Chainas

Aujourd'hui, je vais vous causer d'un jeune écrivain français vraiment très doué et promis à mon sens, bien qu'il accueillerait sûrement cette remarque avec scepticisme, à un bel avenir commercial. Un écrivain qui a du potentiel, comme on dit. Je veux parler bien entendu de Marin Ledun.

De l'intérieur : subversion du commerce

Revenons un instant à cette notion d'avenir commercial, que je m'explique :
Il existe, dans le paysage éditorial français contemporain, quelques écrivains - rares - qui ont parfaitement intégré les données d'un système avant tout industriel sans faire fi de leurs ambitions qualitatives : produire du spectacle en tenant, mine de rien, un discours très clair et très engagé sur les enjeux collectifs modernes : hybridation humaine/technologique, interface homme/machine, moyens de communication moderne (vitesse, profusion, implosion fragmentée) / organisme pensant.
Des romanciers qui ont froidement fait le deuil du néo-polar manchettien et oeuvrent à sa résurrection avec les outils dramaturgiques d'aujourd'hui : plus violents, plus tranchants et plus rapides qu'autrefois.
L'efficacité de la démarche est redoutable : sur une narration ultra-maîtrisée, haletante, comment greffer ses propres obsessions et comment les contextualiser au travers d'une réflexion plus globale.
Je n'ai (malheureusement) pas tout lu de sieur Ledun. Mais c'est une certitude : ses livres ont la particularité de se couler avec une fluidité toute reptilienne à l'intérieur du système, d'en épouser les contours, d'en adopter les inflexions contradictoires... pour mieux le torpiller de l'intérieur.
C'est sans doute ce qui fait de Marin Ledun, à l'instar d'une poignée de francs-tireurs de la littérature, un écrivain dangereux. Au sens du thrill anglais. Le frisson. Celui que l'on éprouve à observer un tueur à la gueule d'ange, un gosse avec un couteau à la main, un quidam dont on ne se méfie pas, celui que l'on éprouve en refermant un livre qui, sous des airs de premier de la classe parfaitement adapté aux exigences du marché, laisse un arrière-goût de subversion subtile.

Modus operandi, modus vivendi
 

Dans Modus Operandi, l'inspecteur Darrieux - alcoolique, morphinomane - mène l'enquête sur des disparitions d'enfants au coeur d'un Grenoble glacé et liquide. Un Grenoble aux escaliers d'or gris. L'auteur connaît bien cette ville, il connaît bien les procédures policières et surtout, il connaît parfaitement les mécanismes d'une narration intelligible, attractive (introduction/présentation, chapitres courts, point de vue pratiquement unique, cliffhangers, rebondissements, climax, coup de théâtre final). Un cérébral qui n'oublie pas, au passage, d'apporter ce qu'il faut d'humanité et d'imperfection pour que son oeuvre ne soit pas tout à fait formatée. Tout est dans le pas tout à fait, là où l'interstice peut révéler le gouffre.
Ces écrivains-là, ceux qui savent maîtriser des registres aussi éloignés - presque antinomiques puisqu'ils ont tendance à s'exclure mutuellement du processus de création - sont, je l'ai dit, définitivement rares. Marin Ledun est l'un d'eux.
Lisez-le et vous pourrez me dire, peut-être, si la perfection est une force ou une faiblesse éventuelle. Quoi qu'il en soit, et c'est une prédiction : le plaisir sera là. Au bout du compte, c'est sans doute la chose la plus importante.

A.C.

P.S : Pour en savoir plus, je vous signale un blog extrêmement intéressant tenu par l'auteur lui-même. C'est dans la rubrique Liens à droite de votre écran.

Publié dans polar

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Silouane 04/11/2008 15:11

Un roman qui claque et qui m'a embarqué dès les premières pages; une initiation pour moi au roman noir que j'ai appris à apprécier avec Marin, son roman et ses conseils de lecture sur son blog et ailleurs ( tiens, tiens c'est un Ledun qui m'a fait découvrir un Chainas). Peut-être ce que j'apprécie le plus dans les textes de Marin, passés, présents, futurs et éternels, c'est la dimension politique et vivifiante.
Son écriture touche des couches de la sensibilité assez enfouie dans l'être et c'est peut-être aussi ce qui rend son écriture aussi entraînante.
Bravo pour ton blog grand Chainas.
22H10 avant un whisky écossais à votre santé à tous.

Antoine Chainas 04/11/2008 22:27


Salut Silouane,
Encore une fois, je ne peux qu'approuver sans réserve. En particulier pour ce qui concerne la dimension politique - élément important dans l'oeuvre de Ledun. Et merci pour les compliments que je te
retourne d'ailleurs tant ton blog dépayse et surtout dévoile d'autres horizons aux pôôôvres occidentaux ethnocentrés que nous sommes. Dimension politique et vivifiante, on y revient.
Amitiés.
A bientôt.
Antoine.


Fabien 30/10/2008 14:58

un très très gros coup de coeur.
Souvent, au cours de la letcure, je me suis demandé où on allait. On a du mal à comprendre où se situe excactement la frontière entre réalité et délire éthylique. La ligne est floue, et ne cesse d'être mordue, dépassée. Eric Darrieux est un personnage à part comme on en lit peu, et c'est dommage. Un personnage vivant dans l'illusion de son métier et dans l'envie. Un personnage qu'on a du mal à cerner. Ça donne une histoire floue et alcoolisée. Je veux dire que l'histoire avance en zigzag sans qu'on comprenne où on va. mais on sait qu'on va quelque part. Et effectivement, on y va et on y arrive. Et cela qu'aux dernières lignes.

Marin Ledun a réussi un superbe premier roman!!!

Antoine Chainas 03/11/2008 09:09


Salut Fabien,
Bien vu. Tout à fait de ton avis : c'est un excellent premier roman. Et sans doute atteint-il des sommets, justement, dans les moments où il est moins maîtrisé, où il dérape... Dans ces moments-là,
le romancier se montre réellement et dévoile son véritable potentiel d'auteur. C'est en tout cas ainsi que j'ai ressenti les choses. Il est vrai qu'une telle ambition dans la construction des
personnages, une telle ampleur dans le propos sont bien rares dans le roman policier français contemporain. Affaire en cours. A suivre...
Amitiés.
A bientôt.
Antoine.


Hoel Maleuvre 22/10/2008 09:25

Bonjour
Ravi de voir que d'autres auteurs apprécient le travail de Marin Ledun.
Comme vous me semble-t-il je n'ai lu de lui que Modus operandi, que j'ai trouvé très abouti, très réussi.
Je me plongerai sous peu dans le prometteur Marketing Viral.
La critique que j'ai écrite sur mon blog (moins développée que la vôtre)
http://hanniballelecteur.over-blog.com/categorie-10256433.html
Je suis impatient également -et je ne suis pas le seul, heureusement d'ailleurs des nouvelles de votre prochain ouvrage.
Cordialement

Hannibal le lecteur

Antoine Chainas 22/10/2008 10:13


Bonjour Hoel ou Hannibal,
Effectivement, j'apprécie le travail de Marin Ledun. Je l'apprécie même beaucoup, mais, vous l'aurez deviné, l'objet de cet article était plutôt de questionner la contradiction entre règles du
marché (spectacle, respect des codes, maîtrise...) et travail d'auteur (singularité de la voix, perversion des codes, dérèglement vicéral ...) : en ce sens, Marin est particulièrement
représentatif puisqu'il arrive - grâce à un exercice de souplesse qui tient du grand écart - à concilier (pour peu qu'ils soient conciliables) ces deux pôles.
J'ai lu M.O. ainsi qu'un manuscrit non encore publié, mais dans la même veine "pur polar".
J'attends moi aussi de pouvoir lire M.V. (lorsque ma modeste bourse m'en permettra l'achat).
Je pense que, d'une manière ou d'une autre, que ce soit dans le domaine du polar ou celui, pour résumer, du techno-thriller, il arrivera toujours à faire passer ses préoccupations. Ses engagements
sont clairs et affichés. Si je ne suis pas toujours d'accord avec ces derniers (nous avons eu quelques échanges sainement animés à ce propos), ils ont le mérite d'être présentés franchement et avec
une adresse qui frise l'insolence. Longue vie littéraire à lui.
A bientôt.
Antoine Chainas.