Engore, engore...

Publié le par Antoine Chainas

Aujourd'hui, je me résous à parler d'une défunte collection - infréquentable, immonde, illisible pour beaucoup de grands penseurs la Vraie Littérature - mais indispensable selon moi parce qu'elle abrite, en son sein tuméfié, quelques perles littéraires d'une rare intensité macabre.
En ces temps de nourriture bio, d'interdiction de fumer, et d'obligation de bouger, en ces temps de travailler plus et de pas de panique, en ces temps de pureté patriotique et de glaciation internationale, en ces temps de radars automatiques et de fichiers croisés, place au mauvais goût, au sang et aux tripes, place à la contemplation, au voyeurisme et à la complaisance, place à la vulgarité et aux excès vociférés, place aux dérapages incontrôlés, aux cris d'effroi et à la merde, place à tout ce qu'aucune maison d'édition n'oserait plus, ne saurait plus faire aujourd'hui. Place à la chair tranchée, aux jeux de mots foireux et aux ricanements demeurés, place aux fautes de traduction et aux textes coupés à la tronçonneuse, place aux larmes cisaillées des jeunes vierges et aux pervers sexuellement hypertrophiés, place à la transgression paraphilique et aux morts baisés, place aux cauchemars, à la vilenie et au stupre, place à la gratuité et à la nullité, place à l'abyssal, au frontal, au tribal, au génital, au viscéral, au fatal, à l'anormal, place aux fulgurances des génies méconnus, place à feu la Collection Gore de chez Fleuve Noir.

Au risque de déclencher l'ire de certains inconditionnels de cette collection (il y en a !), et malgré les intéressantes, voire très intéressantes tentatives de nombre d'auteurs y ayant sévi, j'ai choisi de mettre en exergue mes deux chouchous :

Joël Houssin

Cet enfant terrible des années 70-80 est également l'auteur de la très incorrecte série du Dobermann. Pour vous souvenir de ce que ce mot galvaudé, en ces temps d'irrévérence formatée, peut vouloir dire en littérature populaire, lisez n'importe quel épisode. J'y reviendrai.
En outre, l'homme est responsable et coupable d'une poignée de romans de SF rageurs et incontrôlables chez Présence du Futur et Fleuve Noir Anticipation. Une énergie hors du commun, un usage de l'argot jouissif, font de ce romancier un des héritiers de Simonin. La furie contemporaine en plus.
Bon, Joël Houssin est depuis passé du côté obscur de la Force : il travaille désormais (au grand dam de l'amoureux transi que je suis) pour le cinéma et TF1.

 

Corsélien

 

Corsélien, alias Kââ, alias Behemoth, officiellement Pascal Marignac (oui, le frère de...) est un auteur à part. Que ce soit dans cette collection ou au Fleuve Noir Spécial Police, sous le pseudo de Kââ. Un style à nul autre pareil, brûlant d'une fièvre glacée. Un humour ravageur et extrêmement noir.
Il a su, toujours, dépasser les codes des genres dans lesquels il officiait pour se situer à la fois dans la quintessence et dans la sédition. Totalement paradoxal, froidement désespéré.
Il est décédé en 2002.






Un jour, je vous raconterai comment, lors d'un festival de polar, en plein restaurant, entre la tête de veau et les bouteilles de rouge moitié vide, très fier d'avoir trouvé une série de numéros que je ne possédais pas encore, j'exhibai le fruit de ma récolte (il faut dire que certaines couvertures sont particulièrement flashy) devant une très respectable assemblée composée d'écrivains, d'attachées de presse et de journalistes. Comment je déclenchai une rafale de gloussements, rires nerveux, yeux levés au ciel, tics faciaux, malaises cardiaques ou renvois intempestifs. Au choix. Comment, aux quelques âmes pures qui s'enquirent de ma conception exacte de la littérature et des relations sociales, je répondis d'une voix rauque, en bavant un peu : "Engore. J'en veux engore..."

Publié dans polar

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jenotule 24/10/2008 14:04

Corsélien autrement dit Kââ ou Pascal Marignac, à lire dans ses autres écrits, aussi, "Petit Renard" ou "Silhouette de Mort sous la lune blanche". En gore, son titre "Bruit crissant du rasoir sur les os" m'intrique pas mal :-)

Antoine Chainas 24/10/2008 16:36


Bonjour jenotule,
Oui, effectivement, ce que Pascal Marignac a fait comme polar sous le nom de Kââ vaut vraiment le détour. J'ajouterais à ces titres La Princesse de Crève et surtout le cérébral Mental. Où la mort
donnée, répétée, où la survie obtenue encore et encore deviennent plus absurdes au fil des pages, jusqu'à ne plus vouloir rien dire, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, au fond des corps et des crânes
que de la glace ou du plomb. De la belle ouvrage.
Le Bruit Crissant... est à lire aussi. Pour la puissance métaphorique qui s'en dégage. Iconoclaste, dérangeante, malsaine. J'ai néanmoins choisi de montrer L'Etat des Plaies et Retour de Bal car
ils se rapprochent plus du croisement improbable et réussi entre polar et gore. Cet auteur reste définitivement un des maîtres du surgissement incontrôlé et incontrôlable de la peur, puis de la
folie au coeur de la psyché.
Un vrai grand écrivain méconnu et trop tôt disparu. Et ça fait du bien de voir que je ne suis pas le seul à apprécier.
Amicalement.
A bientôt.
Antoine.
P.S : Et félicitations pour votre petite chronique à propos de Brian Evenson, sur votre blog. Un écrivain aussi à découvrir (dans un genre un peu différent).


jerome leroy 23/10/2008 13:06

Je me souviens de ceux de Necrorian, pseudo d'un vieil ami, Emmanuel Errer alias Jean Mazarin. J'adorais cette collection. Et j'aime bien l'idée que nous ayons le même genre de mauvais goûts.
Amitiés

Antoine Chainas 23/10/2008 13:33


Salut Jérôme,
Oui, Nécrorian faisait partie des auteurs les plus intéressants de la collection. Il avait aussi signé, pour Anticipation et sous Mazarin, quelques romans de SF bien sentis. Je me souviens
notamment du diptyque Poupée Tueuse/Poupée Cassée. Terrible !
Bon, comme je l'ai dit, j'ai été obligé de faire un choix et n'ai pu accorder de place qu'à mes deux chouchous tant cette collection s'est révélée être - dans le domaine du roman populaire - une
véritable pépinière de talents à venir ou confirmés.
En tout cas, ça fait bien plaisir de voir que nous avons, une fois de plus, un centre d'intérêt commun (ce qui, il faut bien le dire, dans le milieu littéraire et concernant cette collection, est
assez peu fréquent).
Un jour, en privé, je te raconterai une anecdote amusante sur Benacquista - auteur très estimable par ailleurs - qui avait commis un opus non publié pour FN Gore.
Amitiés.
Antoine.