Marilyn Manson - Au Rasoir # 2

Publié le par Antoine Chainas

Texte de jeunesse. Quand, naïf que j'étais, je pensais qu'une contestation extérieure au système était partiellement possible. Quand, inconscient que j'étais, je pensais que le marché concernait un tout autre pan de la société. Quand, stupide que j'étais, je croyais - sans en faire partie - que le mouvement abusivement et généralement désigné sous le nom de Gothique échappait à tout ça.
Cette naïveté, cette inconscience, cette stupidité sont, par certains aspects, encore présentes aujourd'hui. Mais différemment : la jeunesse n'est plus là.

J'ai ouvert les yeux en sursaut. Haut-le-coeur. Mal de tronche pas croyable.
J'étais à mon atelier.
Devant ma table de travail. Poussière. Sciure. Pas bossé encore aujourd'hui.
Au-dessus, dans l'appartement, quelqu'un avait mis la musique à fond.
Qui c'était encore, ce connard qui respectait rien ?
Ça ressemblait à un morceau de rock.
J'ai pensé à Martine, ma femme. Mais elle écoute pas de rock. A moins qu'elle ait résolu de m'emmerder plus que d'habitude.
J'ai pensé à Pierre ou Sylvia. Un des deux. Mes gosses sont jamais les derniers. Je leur ai déjà pourtant dit cent fois... Dit et redit. Jusqu'à mélanger les mots. Pas crier. Pas frapper. Maîtriser. Dit et redit. Jusqu'à avoir envie de vomir. Jusqu'à avoir envie de...
Calmement, je me suis levé.
Je suis monté. J'ai fait un détour par la cuisine. J'ai pris un couteau de boucher. Le plus gros que j'aie trouvé. Le plus impressionnant et le plus solide. On allait voir ce qu'on allait voir.
Je suis entré dans le salon, l'arme à la main, bien décidé à faire cesser ce vacarme. Dit et redit.
"Il y a un coup de couteau pour chaque jour que j'ai vécu avec toi..." chantait le type dans les baffles. Une sacrée chanson, si je me souvenais bien. Ce genre de bon goût, sur l'instant, ça m'a un peu surpris de la part de ma femme ou d'un des deux gosses.
C'est là que je me suis souvenu que cette chanson, ce disque, c'était moi qui l'avais mis avant de descendre à l'atelier. Ce connard qui respectait rien, c'était ma pomme.
J'ai baissé les yeux et je les ai vu là, tous les trois, dans un coin du salon, empilés en pièces détachées comme un jeu de Lego géant. Du sang partout. Des coupes franches. Les mains avec les pieds, les bustes en vrac et une ou deux têtes par dessus. Ma petite famille.
J'ai regardé ma main. Ma main avec le couteau. Le couteau avec la lame. La lame avec du sang. Du sang sur la lame. Plein. Comment j'avais fait pour pas m'en apercevoir ?
Je me suis mis à trembler.
Et l'autre, le rocker de mes deux, dans l'enceinte, qui voulait pas s'arrêter de beugler :
"Ils ont tranché ta gorge comme si t'étais une fleur..."
Et moi, je pensais très fort, pour couvrir le bruit, couvrir les images, couvrir mes propres réflexions, tout couvrir :
- C'est pas moi... C'est pas moi...
Bon, c'est vrai que j'avais un petit passé. Mon dossier dans les ordi' de l'unité psychiatrique de l'hôpital central. Dehors, quand on pensait que je pouvais pas esgourder, on employait parfois le terme fou, là-bas, j'étais malade, c'était mieux. Plus propre, en tout cas.
J'ai fermé les yeux très fort et j'ai hurlé une dernière fois, tout au fond de ma tête :
- Si je me souviens pas, ça peut pas être moi...

Publié dans nouvelle-poésie

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Marignac 26/10/2008 07:59

Hervé ça l'emmerde de construire des histoires. Il aime ses personnages et ses calambredaines géniales de styliste. J'ai pas lu le dernier. Mais je connais Prudon depuis 1980, alors je sais de quoi il est capable. Il me paraissait naturel de te grouper avec lui. C'est le Blondin du groupe dont tu es le Calaferte,Jérôme le Roger Vaillant, et moi le jeune Malraux. Avec une bande aussi disparate, on arrivera à rien mais on a une chance de rigoler !

Antoine Chainas 26/10/2008 09:32


Salut Thierry,
Tu as bien raison, avec une bande aussi disparate, des individualités aussi marquées, et des personnalités un peu trop fortes, comme on dit, il est probable de ne pas arriver à gérer quoi que ce
soit, mais au moins, on pourra se marrer. C'est sans conteste l'essentiel. Pour le reste, l'écrivain est toujours seul, comme le faisait remarquer en substance Jérôme Leroy dans son article pour la
NRF.
Amitiés.
A bientôt.
Antoine.


Marignac 25/10/2008 18:02

Oh c'est de la pure jalousie !… Leroy me chambre là-dessus, du reste. Il n'est pas le seul. Vous, sur le fait divers, c'est un programme alléchant. Vous êtes vachement bien dans ce genre de monde. Vous connaissez mon copain Prudon ? Il est pas mauvais lui non plus, dans des domaines voisins des vôtres.

Antoine Chainas 25/10/2008 22:43



Re.Re.
C'est vrai que le thème du fait divers était a priori très stimulant. Je me suis bien amusé. Prudon, je ne le connais pas personnellement. De lui, j'ai juste lu son dernier - La Langue
Chienne -  offert avec la générosité qu'on lui connaît par Aurélien. J'ai d'ailleurs fait un petit billet là-dessus (titre : Coup Double). Ce truc assez barje m'a laissé une impression
assez forte. Pas vraiment d'histoire, mais du style, du style, du style. Radical. Je ne sais pas si vous l'avez lu, mais au niveau du pur plaisir langagier, c'est un régal (n'insistons pas sur
les métaphores gustatives dont on pourrait user à propos d'un tel ouvrage !).
Amitiés.
Antoine.



Marignac 25/10/2008 16:52

Vous êtes spécialiste de Manson ? Moi je ne le savais que parce que je l'ai vu à la boutique où je m'approvisionne, mais pas en absinthe, je ne voudrais pas être atteint du syndrome Gerard de Nerval. J'ai lu ce matin l'article de Jérôme sur vous dans la NRF avec un double plaisir. Je l'ai un peu chambré après parce qu'il écrit dans la NRF (fais pas le con!), mais c'était bien, et ça ressemblait à ma première idée de vos bouquins, la première fois que Masson m'en a parlé. Moi aussi j'aurai écrit un truc bataillien, ah, ah. Saviez qu'on appelle l'école des disciples de Dard, l'école dardoise ? Signe des temps.
Amitiés, à bientôt

Antoine Chainas 25/10/2008 17:45


Re.
Un spécialiste de Manson ? Pas vraiment. Mais le personnage fascine - à la fois par son discours sur la société et par les contradictions inhérentes à ce dernier - et puis, ce fut un péché de
jeunesse, comme on dit.
Pour l'article de Jérôme Leroy, oui, moi je le trouve très bien (normal, me direz-vous). Ce qu'il dit, en particulier sur l'héritage inconscient et collectif du christianisme dans le roman
noir, me semble très juste. Bon, moi aussi, j'ai un petit truc qui va paraître dans la NRF en février (une sorte d'essais/nouvelle sur le Fait Divers). J'espère que je ne baisserai pas dans votre
estime pour autant. Personne n'est à l'abri d'une irréparable faute de goût (rires).
A bientôt, alors.
Amitiés.
Antoine.


Marignac 25/10/2008 13:12

Bonjour Antoine, ravi de vous parler directement. Leroy et Masson m'ont chanté vos mérites, après lecture, je confirme, vous êtes un putain d'auteur.
Savez-vous que Manson fabrique une marque d'absinthe (appelée "Mansinthe") d'après sa recette préférée vu qu'il en est maniaque et a lu tous les Verlaine, Jarry, Villiers etc, et d'après mon marchand de vin, son élixir tient la route !
Je vous remercie d'aigguiller des lecteurs vers moi. J'spère vous croiser un de ces jours, peut-être 5 rue de l'Annuaire ?…

Antoine Chainas 25/10/2008 15:22


Bonjour Thierry,
C'est un honneur et un plaisir. Merci pour ces compliments.
Oui, Manson possède, entre autres, une marque d'absinthe assez tendance (une cave à absinthe, à Nice, commercialise le produit. Je ne bois pas, mais les amis qui y ont goûté ont fait le même
constat que votre marchand de vin). N'oublions pas aussi que c'est un grand recycleur d'idées, un fabriquant d'accessoires, et un récupérateur de mouvements... Un vrai omnivore. Un peu comme tous
les véritables artistes, sans doute. Ajoutez à ça un réel génie pour le commerce et vous obtenez un paradoxe ambulant : entre sincérité absolue et calcul marketing.
En ce qui concerne le lien vers votre blog, il n'y a pas à me remercier : je n'y mets que les pages qui présentent, à mon avis, un intérêt substantiel. Ce lien tient donc exclusivement à la qualité
de vos écrits et à la pertinence de votre vision, de vos engagements : ce sont eux, le cas échéant, qu'il faudrait remercier, pas moi. Je le dis comme je le pense.
En tout cas, j'espère avoir l'occasion de vous rencontrer à un moment ou à un autre. Et vous êtes, bien entendu, toujours le bienvenu par ici.
A bientôt.
Cordialement.
Antoine Chainas.