Collision porno numéro 9

Publié le par Antoine Chainas

A la fin des années 60, aux États-Unis, un étrange mouvement se créa en réaction au Flower Power. 
- Mouvement musical : le Velvet Underground, emmené par un Lou Reed prématurément usé, fantomatique, rendait hommage à Sacher-Masoch avec Venus in Furs. Les Stooges montaient en puissance en célébrant - et démontant - le free jazz et Coleman, avec I wanna be your Dog. Jimmy Hendrix chantait Purple Haze, évoquant explicitement le diptyque de La Bête de P.J. Farmer.
- Et aussi mouvement littéraire, quoique d'une manière plus coulée, moins brusque.
Le point commun étant l'émergence d'oeuvres fondamentales et surtout transversales. La corruption même du Genre au sens exclusif (comme le rock avec la littérature).
Cette corruption s'illustra de manière plus évidente, plus frontale, avec l'irruption de la pornographie dans ces domaines jusque-là cloisonnés.

Techno-porno-thriller
L'exemple le plus éclatant de ces premières tentatives transversales fut sans doute The Beast, de P.J.Farmer, où se dernier, avec un éclat jamais retrouvé (je sais, les fans vont hurler), instaurait une coupe franche du polar pour y apporter à la fois le fantastique, l'anticipation - ce qu'aujourd'hui on nomme avec une évidence qui n'est pas toujours allé de soi, loin de là - le techno-thriller - mais surtout, le sexe - mécanique, brutal, déshumanisé - le sexe appelé porno. Il inventa par là même une sorte de nouveau genre mort-né dans la sub-culture américaine : le techno-porno-polar. P.J. Farmer ne déconstruit rien. Il se contente de respecter à la lettre les codes des genres. Mais le trait de génie est là : il s'agit de genres qui ne se sont jusqu'ici que peu rencontrés : le polar d'un côté (un privé à la dérive, une enquête sur un disparu, la police...), le fantastique de l'autre (une cité tentaculaire et ultra-polluée - brouillard pourpre - proche du chaos, de l'apocalypse, des créatures polymorphiques venues d'un autre monde...) et, bien évidemment, le porno (des scènes étirées, répétitives, et dénuées de sentiment : le héros, d'ailleurs, victime d'une drogue surpuissante, va être atteint d'un priapisme qui vire au cauchemar...). Le transgenre avant la lettre.








Avant, après...

Bien entendu, d'autres s'y étaient essayés avant - et avec quel brio ! -, mais en abordant le thème moins franchement, moins radicalement. Chez nous, il y avait déjà eu Vernon Sullivan (aka Boris Vian) qui instilla, sur un background ludique de littérature noire, une bonne dose de scènes sexuellement explicites. Bien qu'il ne s'agisse pas encore à proprement parler de pornographie (au sens mécanique) on peut considérer que la crudité des scènes constitue les prémisses de la perversion du Genre. J'irai Cracher sur vos Tombes peut être tenu, à ce titre, pour un des précurseurs de la démarche contre-culturelle américaine ultérieure.
Il y eut aussi, à la même époque que Farmer, David Meltzer et son Agency Trilogy, qui mêlait avec bonheur anticipation orwellienne et pornographie frontale. Où le pamphlet politique se transformait en porno manifesto (le second servant d'alibi au premier). Il se situait dans la droite ligne de Shozo Numa. Avec Yapou, en 1956, l'auteur nippon explorait déjà les possibilités d'une collision entre propos politique et porno (tendance SM). La différence se situait dans le fait que Meltzer, beat writer dans l'âme, était mû - comme il fut expliqué plus haut - par une réaction épidermique au Flower Power.
Samuel Delany suivra de près ce mouvement anti-hippy, d'une manière encore plus violente, plus radicale, avec Hogg, en 73.
Quand on voit l'audace avec laquelle ces écrivains oeuvraient, les possibilités qu'ils offraient à ceux qui daigneraient les suivre, on peut légitimement se demander ce qui reste de cet héritage porno dans la littérature de genre (polar, s.f. ou politique). A part de rares exceptions (me revient en mémoire le splendide Slow Death de Stewart Home : où le roman punk rencontre le manifeste situationniste qui lui-même rencontre la machine porno), pas grand-chose sans doute.
A moins peut-être que justement, cet héritage fût si grand, si bouleversant, qu'aujourd'hui, dilué dans l'effervescence de la profusion, nous ne le distinguons plus.
Si cette dernière proposition était la bonne, elle serait sans doute le meilleur hommage dont ces pionniers courageux et habités auraient pu rêver.

A.C.



P.S : Cet article ne prétend pas être exhaustif dans la liste des précurseurs du transgenre pornographique ni faire preuve d'une objectivité quelconque. Que ceux qui constatent des oublis flagrants et inévitables en soient prévenus. En outre, l'ouvrage de Delany et ceux de Shozo Numa sont disponibles chez les inestimables, nécessaires, indispensables éditions Désordres. Le diptyque de P.J. Farmer a quant à lui été réédité en français et en deux volumes par les éditions du Jardin des Livres. Louées soient-elles.

P.P.S : Jérôme Leroy me signale fort judicieusement dans un commentaire le caractère éventuellement choquant de Hogg, de Delany. J'apporte donc cette utile précision : tous les livres mentionnés dans cet article et dans le suivant sont réservés à un public averti. Delany (et Sotos plus loin) sont plus particulièrement déconseillés aux âmes sensibles.
 

Publié dans polar

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Judith V. 04/11/2008 18:45

Et j'ai le Meltzer (dont je n'ai lu qu'un des trois volumes, celui traduit en français, of course), sur mon bureau. Le 1984 du cul, formidable.

Antoine Chainas 04/11/2008 22:10


Salut Judith,
Oui, effectivement, présenter The Agency comme le 1984 du cul est une manière assez agréable de dire les choses. En fait, les anglais ont une formule tout aussi imagée pour
décrire cette catégorie d'ouvrages alliant SF (ou disons anticipation) et porno (ou disons érotisme) : hybrid fuckbooks. Ca claque bien, n'est-ce
pas ? Un jour, je ferai un petit article là-dessus. Je conseille dans le même (trans)genre, les inestimables et définitivement under-underground : Season of de Witch, de Hank Stine
ou Roach, de Gil Lamont, mais surtout Mindblower de Mc Naughton, préfacé en 67 par un certain... P.J.Farmer (tiens, comme on se retrouve...)
Amitiés.
Antoine.
P.S : Et félicitations pour les ouvrages de Moisson Rouge. Je n'ai malheureusement pas tout lu - budget serré oblige - mais ce que j'ai pu glaner ici ou là me met l'eau à la bouche... Un état
d'esprit qui me parle. Keep goin'.


jerôme leroy 25/10/2008 02:45

Le Delany est quand même très très très crade. Je ne dis pas ça pas puritanisme mais pour prévenir les éventuels lecteurs

Antoine Chainas 25/10/2008 09:09


Salut Jérôme,
Oui, tu as parfaitement raison. Tous les livres mentionnés dans cet article et dans le suivant sont réservés à un public averti (je pensais naïvement que ça tombait sous le sens). Ceci dit, Delany
dans celui-ci et Sotos dans l'autre, sont plus particulièrement à déconseiller aux âmes sensibles.
Merci de cette remarque, je vais d'ailleurs apporter la précision en bas de page.
Amitiés.
A bientôt.
Antoine.