X Porno Sein Sexe : récidive numéro 10

Publié le par Antoine Chainas

Aujourd'hui, il est arrivé à ce modeste blog quelque chose de singulier : le nombre de connexions a grimpé d'une manière tout à fait inhabituelle et relative. En cause : un article récent intitulé Collision Porno numéro 9, qui entendait explorer l'intrusion sournoise, éphémère et marginale de la pornographie dans la littérature de genre.  Les mots clefs menant à cet article somme toute assez peu stimulant sexuellement sont d'une poésie surprenante : "porno", "porno salope", "porno gros seins", "chienne porno"... J'en passe et des meilleures.
Bon, mes tendances à la facétie m'entraînent à récidiver, ne serait-ce que pour le plaisir d'imaginer monsieur tout-le-monde, la braguette ouverte, les pupilles dilatées, prêt à l'action, tombant sur les couvertures des éditions Désordres, Florent Massot ou du Scorpion, qui, si elles sont d'un intérêt artistique indéniable, n'ont rien pour éveiller la libido.
Je vais donc évoquer une fois encore la pornographie, mais pour essayer de définir un champ d'action sensiblement différent. Et puis ce sera l'occasion de parler de quelques ouvrages capitaux qui n'avaient pas trouvé leur place dans la chronique précédente.

Eros et Thanatos main dans la main

Il existe à mon sens deux pôles fondamentaux dans la littérature de genre : la mort et le sexe (entité mécanique ou acte de procréation). Le spectacle redéfinissant ces deux termes par l'intermédiaire d'une érotisation, d'une esthétisation. On en revient à ce que Guy Debord nommait les "Trois S" (Sexe, Sang, Spectacle). Dès lors, la représentation de la mort et du sexe - comme toute représentation - reste mensongère, forcément mensongère.
Partons, pour commencer, du côté strictement documentaire :
Cette perspective a particulièrement, et d'une manière saisissante, été mise en avant par une poignée d'ouvrages factuels.
A ce titre, Les Forcenés du Désir, de Christophe Bourseiller et A Satiété, de Sysvère Lotringer, sont particulièrement emblématiques. Le premier entend, grâce à une énumération froide et (presque) exhaustive,  mettre en avant l'instinct de mort inhérent à la recherche absolue du plaisir (l'orgasme ne s'appelle-t-il pas la petite mort ?). Le second, par un procédé similaire mais plus austère (série d'entretiens, d'interviews, de protocoles...) a pour objet de dévoiler certains mécanismes de protection mis en place par la société pour se protéger, justement, des excès de cette quête forcenée menant à la mort (la sienne ou celle d'autrui, symbolique ou réelle).

Ces deux ouvrages, très documentés, partiels et partiaux, mais indispensables mènent naturellement à Morgue, de l'incroyable Jean-Luc Hennig. Là où la frontière entre le documentaire pur et l'oeuvre de fiction devient plus floue, vertigineuse parfois. L'auteur mêle, dans un même corpus, interviews (partiellement fausses - tout est dans le partiellement), courts essais, fragments romancés... Et ceci dans un élan visant à humaniser, voire érotiser le cadavre nu, industriel, comptable.
Au Fait, de Peter Sotos d'une manière plus radicale, violente à un point paroxystique, achève de brouiller les repères entre (auto)fiction et documentaire. Que l'on soit d'accord ou pas avec ses excès, les thèses qu'il défend, l'extrémisme de sa démarche, cet écrivain sulfureux  pousse l'acte de lecture dans des retranchements rarement atteints. Le corps, l'idée même de pornographie se désintègrent et ne peuvent plus renaître, à ce point, que sous la forme du simulacre. La boucle est bouclée.

Vers la fiction

Morgue et Au Fait  posent donc les limites du documentaire et établissent une passerelle parfaite entre les données brutes exposées dans Les Forcenés et Satiété et l'oeuvre de fiction pure où le corps sans vie bascule franchement vers la mise en scène, la romance.  Le Nécrophile de Gabrielle Wittkop constitue logiquement l'étape ultime de ce parcours (la mort clinique, le sexe attrayant ou répulsif, puis le spectacle fictionnel). Où comment, en adoptant une langue extrêmement châtiée, une écriture au cordeau définitivement acquise au style (et quel style !), Eros et Thanatos se rejoignent enfin pour ne plus former qu'un au coeur d'une dramaturgie universelle. D'une tragédie éminemment charnelle.

Bon, promis, après ce petit jeu avec les moteurs de recherche, et après avoir une nouvelle fois explosé mon quota de connexions, je vais passer à autre chose (les plus courtes...). A bientôt, donc, pour d'autres péripéties sur d'autres terrains.

A.C.


P.S : Peter Sotos et Sylvère Lotringer sont publiés aux éditions Désordres, placées sous la houlette de la courageuse et très intègre Laurence Viallet. Les ouvrages de Jean-Luc Hennig et Gabrielle Wittkop sont disponibles aux excellentes éditions Verticales. Et Christophe Bourseiller est éditié chez Denoël. Tous les livres mentionnés dans cet article et le précédent sont réservés à un public averti. Peter Sotos (et Delany avant) sont particulièrement déconseillés aux âmes sensibles.

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Marignac 27/10/2008 08:45

Antoine casse-lui la gueule à ce sale communiste, il vient e me faire le coup de la littérature limite !!! J'avais pas entendu ça depuis la mort de Maurice Blanchot !!! Il a aucun scrupule, c'est une honte !!!

Antoine Chainas 27/10/2008 11:07



Ah, ah,
Cher Thierry, je serais bien en peine de lui infliger quelque correction que ce soit, d'autant plus que je trouve qu'il a raison (du coup, c'est peut-être toi qui va nous casser la gueule à tous
les deux).
En effet, Jérôme, tu exprimes le fond de ma pensée bien mieux que je n'aurais su le faire moi-même. La littérature limite (non, Thierry, ne frappe pas !), qu'elle soit le fait des pionniers ou
des copieurs, garde son intérêt dans un paysage acquis au marché tout-puissant (ou néo-bourgeois. Moi, je suis plutôt branché sur la notion de système). Certes, elle doit évoluer, mais
j'ai pris le parti, il y a longtemps, de ne parler que de ce que j'aime et de ce que je connais. Avec la
subjectivité, les inexactitudes et les lacunes que l'exercice suppose. Je laisse donc de côté, dans ce blog en tout cas, toutes les merdes que je lis, tous les auteurs que je n'aime pas,
toutes les choses stériles et vides qu'il est inévitable de rencontrer. Bon, je sais, cette posture est moins intéressante mais j'ai choisi de déployer ma petite énergie à parler du Beau et du
Sauvage. C'est en particulier pour cela, messieurs, que vous vous retrouvez sur ce blog. Vos voix, radicales et à mon sens très différentes, doivent être, dans la mesure du possible (qui est bien
mince, il est vrai), entendues. Votre érudition, votre vision et le poids de vos expériences respectives me semblent importants pour qui voudrait mieux comprendre les enjeux contemporains, en
particulier (je sais, je suis obsédé) dans cette littérature de genre dont on a un peu oublié la vocation première : une jonction forcément imparfaite mais nécessaire entre divertissement des
masses et éveil critique de ces dernières.
Vous êtes des passionnés et vos engagements sont sans concession. Cela étant, Thierry, Jérôme, je l'ai dit en début de message et je le redis ici, si je devais avoir un objectif critique
en dehors de la fiction (dans un blog, dans une revue...) il se situerait plutôt dans un pôle du
positif que du négatif. Alors, faire circuler l'énergie, s'allier, oui, mais, en ce qui me concerne, s'allier pour et non contre. De toute manière, il est entendu que le Pour contructif
fait passer le Contre en filigrane (quand je suis pour une certaine littérature limite, par exemple - non Thierry, pas sur la tête !-, on comprend contre quoi je ne situe). Bon, je me
doute que vous ne serez pas d'accord. Peut-être cela marquera-t-il le point d'ancrage - ou de rupture prématurée - d'une collaboration future (sourire) ?
En tout cas, merci infiniment pour les compliments que vous adressez à mon travail. Je ne sais pas s'ils sont mérités mais ils donnent courage.
A bientôt.
Amitiés.
Antoine.



jerome leroy 26/10/2008 23:21

Je m'aperçois que vous venez de parler de tout ça dans le post sur Manson.
Mais bon, faire circuler l'énergie, quand même. L'écrivain est toujours seul quand il écrit, mais rien n'empêche des alliances pour la faire circuler ensemble dans nos lectures, nos expérimentations, etc...

jerome leroy 26/10/2008 23:07

D'accord avec Thierry sur le caractère novateur, "dissonnant" effectivement de ton travail. J'ai essayé de l'expliquer dans mon papier pour la NRF(je sais, j'me la pète), notamment en te situant dans le paysage sinistré d'un genre devenu "petit bourgeois" à la place qui est la tienne, celle d'un french Palhaniuk .
Thierry, depuis le temps qu'on te dit de faire un petit bouque sur cette période et tes rencontres (Bulteau le fait tout le temps)...
En même temps, là où je suis un peu moins d'accord, c'est que je trouve qu'il est toujours aussi intéressant, vingt ans après de lire cette littérature limite, ne serait-ce parce qu'en vingt ans, on a sombré dans un néo puritanisme lourdingue et moraliste, genre le "milieu" du polar vargassisé d'aujourd'hui. Il faut donc que les jeunes générations, les petits vingtenaires qu'en veulent sachent ce qui s'est fait avant comme littérature des limites.
Que cela ne nous empêche pas comme le fait Antoine, et un peu nous j'espère, d'explorer de nouvelles manières de frapper là où ca fait vraiment mal. Le temps est peut-être venu pour nous de créer ensemble un pôle du négatif, genre revue ou site commun où l'on ferait circuler l'énergie

Marignac 26/10/2008 19:23

Je ne me plains pas. J'ai appris à payer comptant. Je sais que c'est une règle : si tu défriches, c'est pas toi qui récoltes. La question n'est pas là. Je suis résigné à mon sort.
Par contre, si je m'engage auprès de quelqu'un, ce qui m'arrive, il faut que mon adhésion soit totale.
Et ce qui a du mordant à une certaine époque, dans un certain contexte, n'est plus qu'un conformisme à l'époque suivante. L'important, c'est de garder un métro d'avance. C'est le souci que je ne vois nulle part, et c'est mon obsession.
En ce sens, je crois que ce que tu fais, d'une tonalité réellement dissonante, est beaucoup plus intéressant que tout ça.

Marignac 26/10/2008 15:09

Et enfin, les livres guérilla du Dernier Terrain Vague pendant vingt ans (77-97) ça te paraît peut-être pas une bataille, mais c'est vingt ans d'audace sans une thune, passés sous silence, pour mon mentor D Mallerin, et moi-même. On arrivait toujours trop tôt. mais ils ont tous copié ce qu'on faisait, la plupart du temps en le délayant. Ah, et je ne connais ni Lotringer ni Yapou. je peux pas me prononcer.

Antoine Chainas 26/10/2008 18:37


Ah mon cher Thierry,
Là, je comprends mieux tes arguments (même si je ne suis toujours pas d'accord, en partie). Effectivement, ce qui était pertinent dans la France d'il y a vingt ans ne l'est peut-être plus de la
même manière aujourd'hui. Et peut-être que le discours a pris des relents d'américanisme poisseux que je sous-estime. Je ne sais pas, je n'avais pas vraiment vu ça sous cet angle. Pour Dernier
Terrain Vague, je ne connais pas bien cette maison, mais je veux bien croire que les précurseurs sont toujours payés d'ingratitude. C'est sans conteste le lot de tous les pionniers, des
défricheurs. Note quand même que ce titre n'a rien de déshonorant. La gloire et la beauté sont toujours pour les suiveurs, toujours. Les Vrais - dont tu es - se contenteront des restes. C'est sans
doute la morale immuable - et terriblement injuste - de l'histoire. Reste à savoir si la gloire et la beauté importent (je pense que toi comme moi connaissons déjà la réponse).
Amitiés.
Antoine.