Brian Evenson : Schizoland

Publié le par Antoine Chainas

"LE PROFESSEUR : Dieu entend-il nos prières ?
LES ELEVES (en choeur) : Oui, bien sûr.
LE PROFESSEUR : Donc, si je demande une corvette rouge je l'aurai, si je comprends bien ?
LES ELEVES : Ce n'est pas une prière qui mérite d'être entendue.
LE CONTRADICTEUR : Et si on a besoin de la corvette rouge, pour convertir quelqu'un ?
LE PROFESSEUR (avec une patience infinie) : Dans ce cas, le dessein est louable. Mais je ne vois pas bien en quoi une voiture pourrait permettre à quiconque de se rapprocher de Dieu.
LE CONTRADICTEUR : Et si on prie pour demander quelque chose mais que Dieu sait que cette chose n'est pas bonne pour nous ?
LE PROFESSEUR : Une corvette rouge, par exemple ? (Rires.) Dans ce cas, si vous méritez sa grâce, Dieu vous accordera ce dont vous avez vraiment besoin.
LE CONTRADICTEUR : Alors si on ne mérite pas sa grâce, on se retrouve avec la voiture ?"



Voilà, c'est un extrait d'Inversion (conformément à ce qui est marqué sur la couverture, donc), de l'écrivain américain Brian Evenson.
Un gros, un très gros, un énorme délire schizophrénique. Sur plus de trois cents pages, avec une lenteur poisseuse d'abord, puis avec une furie allant crescendo, l'esprit d'un jeune mormon s'égare dans les replis d'une chair sans organe pour ne former, au bout du compte, qu'une gigantesque et très éprouvante hallucination.
Quatre points à préciser :
- Là où Brian Evenson est le plus intéressant - entre autres et à mon avis - c'est dans la description d'une adolescence américaine projetée avec une force inouïe dans le monde réel. Un monde où Dieu est définitivement mort.
- La vie de Brian Evenson (ancien mormon viré de l'Eglise pour cause d'écrits jugés impies à l'époque d'un recueil de nouvelles tout aussi recommandable : Contagion, éditions du Cherche Midi, collection Lot 49), maintes fois évoquée pour tenter d'expliquer les tenants et les aboutissants d'une oeuvre inclassable, obsédée et obsédante, si elle est tout à fait intéressante, n'est, à mon sens, absolument pas pertinente dans l'analyse possible de l'expérience traumatisante par laquelle peut se solder la lecture d'un de ses livres.
- Malgré ce qui peut se dire ici ou là, malgré les thèmes abordés, malgré l'aspect extrêmement perturbant de certaines scènes, Brian Evenson n'est pas un écrivain gore.  C'est, à mon avis, mal connaître le Gore et mal lire Brian Evenson. Je m'inscris en faux contre cette approximation et proteste avec la dernière énergie !
- L'indispensable François Angelier parlera longuement de Brian Evenson samedi 8 novembre dans sa non moins indispensable émission Mauvais Genres. Ce sera sur France Culture à 21 heures.

A.C.

P.S : Toujours chez Lot 49, vient de sortir son dernier ouvrage : La Confrérie des Mutilés, que je n'ai pas lu mais qui promet d'être encore meilleur, d'après les renseignements que j'ai pu glaner. A ne pas manquer, donc.

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