Oh my goth, une littérature sudiste

Publié le par Antoine Chainas

Penchons-nous aujourd'hui sur un genre - ou plutôt un sous-genre - propre à la littérature américaine et plus particulièrement celle du sud des Etats-Unis et voyons en quoi, toute fascination pro-atlantiste écartée, il peut parler aux lecteurs du monde entier. Ce sous-genre s'appelle le Southern Gothic, et il ne trouve pas d'équivalent ailleurs : les figures qu'il impose sont à la fois extrêmement prosaïques (le sud profond, en déshérence, en friche, le quart-monde blanc qui y survit, et le poids des traditions religieuses, culturelles, économiques, morales qui y subsistent) et surnaturelles au sens du mystère, de l'inexplicable, de l'angoissant, du mystique parfois qui surgissent de ce quotidien misérable.
Mon but, dans cet article, n'est pas de parler de certains précurseurs monumentaux (Faulkner, Tenessee Williams, Caldwell...) qui ont déjà fait l'objet de moult exégèses très complètes et talentueuses, mais de mettre en exergue une poignée d'écrivains contemporains, quelques livres magistraux, décalés et marginaux qui, non sans panache, ont suivi, prolongé, détourné quelquefois, le sillon creusé par les aînés. Ces auteurs perpétuent et réactualisent, à leur corps défendant souvent, une tradition littéraire dont les braises, sous l'impulsion de quelques fanatiques enragés, n'en finissent plus de s'éteindre et renaître à intervalles réguliers. Soufflons un peu dessus à notre tour.

Axes
Comme je l'ai déjà dit, une des caractéristiques du Southern Gothic est de faire apparaître, au sein d'une routine blanche, rurale, brutale et inculte une certaine forme d'irrationnel poétique ou terrifiant.





















Cet irrationnel peut se présenter sous une forme onirique, cauchemardesque, comme dans le perturbant Choeur d'Enfants Maudits, de Tom Piccirilli, dans lequel Thomas, unique entrepreneur d'une bourgade du sud profond, doit s’occuper de ses trois frères, reliés par les os du crâne, contraints de partager le même énorme cerveau.
Il peut, a contrario, n'être présent qu'en filigrane, sous la forme de détails qui passent plus ou moins inaperçus, mais donnent à l'ouvrage, une fois refermé, un sentiment diffus d'inexplicable.
Qu'il s'agisse de l'ouragan apocalyptique qui s'abat sur le Texas au début du vingtième lors d'un combat décisif de Jack Johnson, dans le splendide Big Blow, de Joe R. Lansdale, ou bien du mystérieux homme-chèvre qui sévit dans Les Marécages, du même auteur, qu'il s'agisse de l'omniprésence morbide des cadavres mutilés dans Twillight, de William Gay, de la pesanteur suffocante et retorse qui règne tout au long d'Une Poire pour la Soif, de James Ross ou de l'aspect paradoxalement cruel et lyrique que prend la nature dans Un Enfant de Dieu, de Cormac Mc Carthy, Onze jours, de Harstad, La Mort du Petit Coeur, de Woodrell, Kentucky Straight, d'Offutt ou Père et Fils, de Larry Brown, il est toujours question de dévoiler la monstruosité de l'être humain au travers d'un cadre champêtre qui n'a plus rien d'idyllique : une nature corruptrice ou, au contraire, corrompue par la présence même de l'homme. Plus tout à fait sauvage, mais loin d'être domestiqué.




Figures du grotesque

Pesanteur des corps confrontés à la terre. Fluides. Décomposition et retour, toujours, à l'état originel (humus) ou primal (bestialité). Corruption mutuelle. A la jonction des deux tendances fondamentales - surnaturelle et/ou factuelle - se trouve sans doute le plus illustre des héritiers contemporains : Harry Crews. L'auteur du Chanteur de Gospel ou de La foire aux Serpents a su, mieux que quiconque, opérer la synthèse et mettre l'accent sur une des essences du mouvement : le grotesque. Grotesque au sens anglais du terme, c'est-à-dire un mélange d'empathie et de dégoût pour des protagonistes monstrueux. Et surtout, une totale absence de jugement moral envers les faits exposés. Dès lors, on voit bien, à travers un courant littéraire très spécifique et très localisé, la portée universelle et la gageure mises en oeuvre. Quelque chose qui "parle", d'où qu'on vienne.
Maxime Lachaud, un des plus grands défenseurs et spécialistes d'Harry Crews dans l'hexagone ne s'y est d'ailleurs pas trompé : dans son excellent livre, Harry Crews - Un Maître du Grotesque - il résume : "Nous sommes dans une esthétique de l'abject et de l'absurde où le dégoût vient de l'intérieur (excrétions), et l’homme solitaire se rapproche (...) de la figure de l’« uroboros », symbole traditionnel d’éternité, qui est ici associé à l’aliénation humaine."


Un gothic hexagonal : écueil
La question qui vient tout naturellement à l'esprit est : pourquoi n'a-t-on pas la même chose chez nous (nous avons aussi nos paysans, nous avons aussi cette nature, rustique et effrayante, propre à exacerber l'inconnu...) ? Je citerais, de mémoire, deux exemples éclatants et passés, il est vrai, un peu à l'as au moment de leur sortie. Ce qui est bien dommage, mais il n'est jamais trop tard...
D'abord Le Vampire de Ropraz, de Jacques Chessex, qui constitue, dans la littérature moderne, à mon sens, un des exemples les plus frappants d'une transposition réussie des préoccupations du Southern Gothic... en suisse romane.
Autre exemple : L'Etat des Plaies, de Corsélien, qui évoque, lui aussi, mais dans un style totalement différent, cette irruption du fantastique, de la folie avec une même absence de posture morale, dans une région rurale et hostile.
Gothic made in France.
Mais, ces exceptions faites et hormis d'autres ouvrages plus académiques qui se contentent d'effleurer le thème sans vraiment s'y confronter (on peut penser à certains passages de Mort d'un Berger ou de L'abatteur, de Giesbert, ou même à L'homme à l'Envers, de Vargas), c'est un peu le désert. Il faut dire que, d'après les ventes, le genre est commercialement peu porteur. Sans doute manque-t-il de consensus, sans doute la réalité distordue qu'il dévoile, les contrées géographiques et psychiques qu'il explore sont-elles trop éloignées, trop inhabituelles, trop risquées pour un lectorat de masse. Une autre forme de limite.
A.C.

Commenter cet article

Marignac 09/12/2008 21:24

Corsélien c'est de la merde. J'en sais quelque chose. Le seul plus merdeux que lui, c'est Kaä, ce prof de province qui se branlait devant son bureau.

MiKa 04/12/2008 11:48

Ok, je prends note du conseil ! :-)
Merci.

MiKa 03/12/2008 22:42

Bonjour Antoine,
C'est un réel plaisir de lire cet article ... surtout à la veille de noël où il est toujours difficile d'écrire sa lettre au Monsieur à la grande barbe blanche.
Je ne connaissais pas du tout ce type de littérature mais je vais tenter de me rattraper dans les prochains mois.
A bientôt

Antoine Chainas 04/12/2008 10:03


Salut Mika,
Content que tu aies apprécié. Tu peux y aller franchement, il n'y a rien que du bon. Cependant, si tu ne connais pas du tout, je te conseille tout spécialement Harry Crews, sans doute le plus
représentatif et le plus viscéral des contemporains (les deux livres cités sont disponibles en poche - donc pas très chers - et ils font partie, à mon sens, des plus emblématiques). Bonne lecture,
alors. J'espère que tu nous en parleras bientôt.
Amitiés.
Antoine.