Jérôme Leroy : dégradation majeure

Publié le par Antoine Chainas

Après avoir commencé, puis laissé en veille, puis repris, j'ai finalement terminé La Minute Prescrite pour l'Assaut, de Jérôme Leroy. Non pas que le bouquin de cet écrivain radical, polémiste parfois, soit mauvais, loin de là, mais l'apocalypse possible qu'il décrit, la minutie avec laquelle il décortique, désassemble cette société, proche, trop proche de la nôtre, qui a déjà commencé à se désagréger bien avant nous et implose sans espoir retour, m'a semblé parfois insoutenable. J'ai pensé, en refermant le livre, à me suicider. Et puis j'ai décidé, à la place, de faire cette chronique.


Grâce du chaos


Jérôme Leroy écrivait, dans son précédent ouvrage - Le Déclenchement Muet des Opérations Cannibales (éditions des Equateurs - 2006) - un recueil poétique ayant pour thème... la fin du monde :

"Un divertissement

Mélancolique et élégant

Nous ne hausserons pas le ton

N'est-ce pas

La fin du monde sera

Un divertissement

Mélancolique et élégant "

Il semble, tout au long de son parcours d'écrivain, que Jérôme Leroy n'ait jamais fait autre chose - sans doute est-ce là la marque des grands auteurs : écrire et réécrire toujours la même histoire sans avoir l'air de se répéter - que de scander (appeler ?) cette si douce apocalypse, qui, conclusion logique, délivrance ou extrapolation alarmiste, semble nous attendre inévitablement, comme une amante sage et vertueuse, une amante d'une patience infinie, d'une très fugitive beauté. Et cette amante, lorsque nous viendrons à elle - car il est bien évident que c'est nous qui irons à sa rencontre, puisque nous avons commencé notre périple il y a longtemps déjà - aura un sourire merveilleux et un peu mélancolique. Son baiser, sur nos lèvres et plus bas, aura le goût de la mort.

Bon, pourquoi le cacher ? J'ai la chance de connaître un peu sieur Leroy, d'avoir avec lui certaines affinités (mais aussi quelques points de divergence, sinon, ce ne serait pas marrant). Alors, oui : quand il écrit, il est à la limite de l'autofiction. Au travers des emportements massifs de son double littéraire, Kléber (héros de la majorité de ses oeuvres), il sera loisible de reconnaître untel ou untel appartenant au monde de l'édition, de reconnaître des auteurs, des chanteurs, des sites...Au début on est un peu déstabilisé. Il faut laisser à la lecture le temps de prendre son ampleur pour saisir l'ambition du propos. Et une fois lancé, le bouquin se pare de proportions monstrueuses pour finalement dépasser largement le cadre d'un simple récit apocalyptique. A mesure que l'on progresse, par couches successives, de références en auto-références, la fonction catharsique propre au genre se teinte d'une réflexion globale à la fois raffinée et assez sauvage, ma foi.

Bien sûr, on peut ne pas être d'accord avec l'ensemble des opinions sociales, politiques, économique très tranchées du personnage principal, on peut désapprouver telle ou telle prise de position énergique adoptée par le héros, mais qu'on se rassure : cela n'empêche en rien le lecteur ignorant les engagements de l'auteur, de profiter du voyage. Un voyage tout droit en enfer, confortablement installé dans un fauteuil Voltaire, une bonne bouteille à la main. Quelque chose de merveilleux, en somme.

Quantum doloris du savoir

 


L'anticipation n'est pas un genre innocent pour qui veut se confronter et nous confronter aux maux actuels de l'occident et du monde. Là-dessus, et rares sont les français qui y parviennent, Leroy excelle : la prospective est argumentée, plausible, réaliste. En un mot, elle est effrayante. Ou séduisante, c'est selon.

Au sein de ce genre très spécifique, la poésie opère un travail de sape subtil. Comme chacun sait, cette dernière se marie fort bien avec la fin du monde. Ici encore, Jérôme Leroy, fin lettré, (l'énergumène a été prof de Lettres pendant plusieurs années) fait mouche. La Minute est traversée de fulgurances. Il faut dire que la destruction des civilisations est un terrain on ne peut plus fertile pour produire les collisions sémantiques et autres collages transgressifs. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteur sait exploiter au maximum les possibilités offertes (on pense aux bidonvilles longeant les autoroutes, aux zones de non-droit circonscrites, ou aux gamins rendus fous par un jeu vidéo...).

Les dialogues aussi constituent un des points forts du livre. Le romancier, qui connaît son petit bréviaire rhétorique sur le bout des doigts et ne peut se résoudre, à mon avis, à détester complètement l'Homme, ne se prive pas, à coup de réparties drôles ou tragiques, de faire la démonstration qu'un échange humain, argumenté et sensible, reste possible au coeur du chaos. Mais la lucidité du logos rejoint souvent le seuil ultime de la douleur.

Enfin, en ce qui concerne l'histoire elle-même, la diégèse, là encore, rien à redire : trois blocs distincts, alternés, qui dynamisent l'ensemble et présentent, à mon sens, des objectifs, des intérêts complémentaires. Le premier, le plus factuel mais aussi le plus jouissif, s'intitule "A cette heure-là" : il expose, par le menu, une simultanéité de grandes catastrophes et de petits faits divers emblématiques à travers le monde. La chute de chacun des pans de notre société est rapide, exponentielle.

Le second, "Scopitone", par le prisme du parcours et des réflexions d'une éditrice mystérieuse (hum...), révèle la solitude terrifiante de l'être confronté à la catastrophe annoncée.

Le troisième décrit la rencontre - lumineuse et désabusée - d'un Kléber fatigué mais pas encore vaincu, et d'une gendarmette (j'aime bien le mot), à l'aube du grand bouleversement, pour ne pas l'appeler le grand soir. C'est sans doute la partie la plus sensible, la plus optimiste, la plus humaniste du livre ; encore que tout soit relatif. Elle montre, et c'est là un avis purement subjectif, l'impuissance du verbe face à la vérité d'un simple contact charnel.

Cependant, méfiez-vous. Si vous ouvrez ce livre, le réalisme de cette apocalypse, par la critique radicale, entière, exhaustive qui s'en dégage, par la révolte qui la motive, fonctionnera comme un soulagement. Une euthanasie : indolore en apparence, aussi feutrée que létale. Et quand vous refermerez La Minute Prescrite pour l'Assaut, quand vous reprendrez une vie normale, il sera peut-être trop tard.


A.C.

La Minute Prescrite pour l'Assaut.

Jérôme Leroy. Editions Mille et une nuits. 2008.

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Marignac 18/12/2008 22:15

Bon ça va, j'ai pas dit complaisant, désolé, le coup est parti tout seul.
Vous pouvez dire ce que vous voulez dans des textes du reste émouvants, mais les références sont un boulet, et vous vivrez mieux sans, c'est un ami qui parle. L'idée des traces subliminales du naufrage est jolie, mais ce n'est pas celle qui s'imprime dans le cerveau du lecteur. Le problème est exactement là : concret.

Marignac 18/12/2008 16:12

Et j'ajoute encore que Jérôme Leroy est le seul poète français contemporain que je supporte, il est dans ce domaine plein de maîtrise et d'originalité, tout en gardant une patte légère, aérienne, rêveuse.

Antoine Chainas 18/12/2008 21:05


Bien dit, Thierry. Entièrement d'accord pour la poésie.
Quant aux références et aux facilités, je ne pense pas te livrer un scoop, mais voici ce que Jérôme m'écrivait à propos de Minute... "Le "problème" des références [...] chez moi est de
l'ordre du mémoriel et correspond à ces jouets d'enfants que gardent ton flic dans versus: des débris du naufrage généralisé, des traces de tout ce qu'on a profané: les corps, les
textes, les tableaux." Je crois que tout est là et c'est bien ainsi que j'ai ressenti le texte. Cependant, je reconnais qu'il est difficile de garder la distance quand on connait les personnes
et, qui plus est, quand on les apprécie... Mais cela donne une saveur particulière à la critique (complaisante ou non) que j'ai toujours affirmée absolument subjective. Une saveur et une limite
éventuelle, c'est vrai...
Amitiés sincères.
Antoine Chainas.


Marignac 18/12/2008 16:06

Antoine mon pote, t'es complaisant sur ce coup-là. S'il torche un roman sans références, il sera très fier de soi-même. C'est ce qui compte. Il l'assume c'est normal, c'est un homme d'honneur, il assume jusqu'à ses errements, gentleman. Mais il faut qu'il brise ses chaînes, il est temps.
Et quand je parlais des facilité, je ne voulais pas dire LA facilité, mais SES facilités, qui sont souvent talentueuses, alors il bosse pas le reste. Être exigeant avec ses amis, c'est un devoir, je trouve. Cette crapule de Jérôme ne me ménage pas !…

Judith 11/12/2008 11:20

L'éditrice mystérieuse précise qu'elle ne parlait pas de la Minute en particulier, qu'elle ne trouve pas surréféréencée (ou bien volontairement, mais ce n'est pas gênant, c'est le texte), mais d'une tendance qu'a parfois l'auteur à ne pas vouloir s'approprier les dites références. Voilà.

Antoine Chainas 12/12/2008 21:45


Bien précisé, éditrice mystérieuse,
L'abondance de références me semble bien volontaire et participe sur la longueur, à mon sens, à la dimension méta-apocalyptique de l'ouvrage, pourrait-on dire si on se la pétait. Cependant, je
comprends ce que dit Thierry : cette ultraréférence peut déstabiliser et parasiter une lecture fluide. Mais bon : c'est effectivement le texte et Leroy en assume complètement le côté idéologique,
je crois (d'ailleurs, je n'ai pas l'impression, dans ce cas précis, qu'il se soit laissé aller à la facilité. C'est un avis purement subjectif).
Amitiés.
Antoine.


Editrice mystérieuse 10/12/2008 01:17

D'accord avec Marignac même si l'auteur va me hurler dessus. Il faut qu'il assimile ses références, qu'il les digère sans les trimbaler. Cela dit j'aime beaucoup La Minute et, cher Antoine, ça fait, hum... bizarre... hum... de s'y retrouver avec autant de précision... Autant dire que les premières lectures (sur manuscrit) ont été... hum... étonnantes... Sur quoi je retourne éditer. Mystérieusement, of course.