Entre science, fiction et subversion : trois nouvellistes

Publié le par Antoine Chainas

Trois nouvellistes d'anticipation : excluons de ce terme l'aspect social (encore que...) et l'aspect psychologique (encore que !). Car c'est une affiliation à la hard science mais aussi le débordement de ce cadre qui caractérise ces auteurs. Ici, la technologie prolifère, submerge et pourtant, jamais, n'arrive à réduire l'humain. Le point commun étant - outre une stupéfiante maîtrise de la concision propre au format - le vertige intense qui saisit le lecteur ; l'effet de réel étant porté au paroxysme et surtout au paradoxal. Il n'est pas uniquement question - vous l'aurez deviné - de technologie, d'éthique et de science : il est aussi question, à travers ces nouvelles - genre éditorialement peu prisé en France  - d'explorer jusqu'aux frontières de l'indicible, la mise en récit de l'homme, son essence et ses limites toujours dépassables. Ni cyber-punk ni transhumaines, ces oeuvres échappent au registre de l'idéologie ou, pire, de la critique sociale (utopie pour le transhumanisme et contre-utopie pour le cyber-punk) afin de trouver leur place dans un champ à peine effleuré chez nous : celui de la prospective technologique poussée dans ses retranchements ultimes.
Ils sont trois, ils sont beaux, ils sentaient bon... Enfin bref, ils ont révolutionné, chacun à leur manière, un genre jusque-là extrêmement codifié en parasitant - et on en revient ici au sens étymologique du terme : celui que l'on n'aurait jamais dû perdre de vue - la fiction par la science. Sans doute une des formes de subversion les plus sous-exploitées en littérature. Mais pas pour tout le monde.

Le plus sensible
Un tireur d'élite de quinze ans, capable d'exploser la tête d'un contestataire à huit cents mètres, mais terrorisé à l'idée de déclarer sa flamme à une jeune fille ; une virée de malades du cancer dernier stade dans un bar de rencontres ringard ou la renaissance par la maladie ; un petite famille américaine, propriétaire d'un magasin de locations de gilets pare-balles menacé par la ruine, dont la fille découvre qu'en matière de hasard, les probabilités d'un impact de balle deux fois au même endroit son quasi-nulles, un ex-flic fatigué reconverti en gardien de zoo chargé d'y éliminer les bêtes surnuméraires et, accessoirement, son propre fils... Protégé de George Saunders (ceux qui auront lu les époustouflants recueils Pastoralia ou Grandeur et Décadence d'un Parc d'Attractions - Gallimard, La Noire, 2004 et 2001 - ne seront pas si surpris que cela), Adam Johnson reste le plus à fleur de peau des trois. Les neuf histoires qui composent Emporium (Denoël, Lunes d'Encre, 2005), si elle dévoilent avec maestria un réel possible encore plus authentique que la vraie vie, si elles distillent leur subversion avec goût et raffinement (la maladie est bonne, elle vous rend vivant, faites-vous tirer un projectile de gros calibre en pleine poitrine, ça n'arrivera pas deux fois, avec la perte vient la liberté...) demeurent hautement bouleversantes. Heartbreaking, disent les Anglais.

 

Le plus vertigineux
Des hommes qui s’injectent des puces désinhibitrices pour tuer l’assassin de leur épouse, la dématérialisation de celui qui a pris une balle dans la tête, des drogues qui concrétisent au sens propre la théorie des probabilités, des perroquets génétiquement modifiés qui jouent En attendant Godot, des milliardaires qui élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs pulsions, des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire leur corps... En dix-huit nouvelles - offertes au public français grâce à la pugnacité et au courage d'Olivier Girard (éditeur aussi et entre autres de Thierry Di Rollo, Lucius Shepard ou Claude Ecken ) ainsi que de l'équipe Quarante-Deux - l'australien Greg Egan, un des auteurs contemporains les plus passionnants en matière d'anticipation - et sans doute le plus connu des trois -, démonte, remonte, met en perspective et désassemble la réalité telle que nous la connaissons. L'inlix (le vertige) est immense, abyssal. Pas sûr, une fois le bouquin refermé, de pouvoir remettre les pieds sur terre.

Le plus cérébral
Le mythe de la tour de Babel et celui du golem  revisités, un homme plongé dans un long coma, traité à l'aide d'un produit qui reconstitue les tissus de son cerveau, développe son intelligence de manière phénoménale et modifie sa perception du monde - de même que la nôtre -, une mathématicienne de génie, obsédée par la démonstration de la nature profondément illogique de la construction euclidienne qui fonde toute civilisation, sombre peu à peu dans la folie, une jeune linguiste raconte le futur - ou le passé ? - de l'humanité avec une race extraterrestre, le commutateur d'une machine capable de s'allumer une fraction de seconde avant que vous appuyiez, quel que soit votre choix, déclenche une épidémie de dépressions parmi la population... Mathématicien et informaticien, Ted Chiang est un auteur aussi rare (il publie très peu) qu'adulé (ses nouvelles ont reçu un tombereau de prix prestigieux). C'est sans doute le plus cérébral de nos trois lascars : l'aspect démonstratif, implacablement logique des huit récits qui composent La Tour de Babylone (encore Lunes d'Encre en 2006, merci Gilles Dumay)  est prépondérant, mais il est mené avec une telle clarté, un tel savoir-faire, qu'il est difficile de résister à la dimension à la fois hypnotique et étrangement stimulante d'une telle démarche.



En conclusion, nous dirons qu'à de rares exceptions près  - je pense par exemple à Claude Ecken pour son très attachant Le Monde Tous Droits Réservés  (Le Bélial', 2005) -, nous attendons toujours, dans le domaine de la nouvelle, sur la planète France, celui qui sera capable de replacer avec autant d'ambition (et surtout avec les moyens éditoriaux de ces dernières) la science au centre de la fiction.
Celui qui, à la conjonction de ces deux pôles, fera oeuvre de perversus : perversion et renversement.
Celui qui, avec les outils d'aujourd'hui et de demain, saura paradoxalement renouer avec l'état originel.
Celui qui sera à même, pour paraphraser Ballard, de ramener le futur à cinq minutes d'ici.

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