Vue en coupe d'un livre malade

Publié le par Antoine Chainas

659. C'est le nombre de premiers romans que les libraires auront à caser, tasser, rationaliser dans leur rayons lors du grand raout littéraire du mois de septembre. La nausée s'installera à mesure que nous verrons, sur nos écrans LCD 16/9, les gueules plus toute fraîches d'Amélie et de Frédéric thésauriser leur plan média, à mesure que les opérations "satisfait ou remboursé" se multiplieront, à mesure que nous nous enfoncerons dans le marasme d'un discours rabâché, inodore, indolore. Inapte à susciter la moindre érection.

Une rentrée alternative
Parmi ces 659 romans, il y en a un  qui vous conviera à une autre sorte de nausée. Pour des raisons différentes et même opposées, ce qui est déjà une qualité en soi.
Ce roman s'appelle Hécatombe. Il est signé du poète-slameur-ex-Spoke Orkestra Nada, dont j'ai déjà parlé ici. On connaissait déjà le talent de l'olibrius pour les textes courts, son attirance viscérale pour les marginaux : paumés, toxicos, putes, extrémistes, pervers... On connaissait aussi son manque de considération pour le politiquement correct et la norme. Une chanson qui commence par "Elle suce des bites, le regard vide..." (in Parties de Nulle Part) est forcément vouée à une confidentialité au moins proportionnelle à la vénération d'une petite frange de connaisseurs qui aura discerné - ou cru discerner - l'empathie déchirante dont Nada fait preuve à l'endroit des personnages qu'il décrit. Personnages dont personne - ou presque - n'ose s'emparer comme il le fait.



Non, rien de rien
Jean-François Platet, dirlo des éditions Baleine, homme de bon goût et de témérité, publie l'ouvrage dans sa collection Baleine Noire qui possède déjà à son actif les très recommandables Lit de Béton (Laurent Fétis), Magie Noire (Gilbert Gallerne) ou Stone Baby (Joolz Denby). Rien d'étonnant à retrouver l'opus monstrueux du sieur Nada dans cette collection. Et pourtant... Il semble qu'un palier soit franchi, et non des moindres, car Nada ne cède rien, à personne, jamais. Réaction violente au mainstream. Très violente. Glaviot purulent. Crise d'épilepsie. Hurlement blanc. De la merde et du sang. Éructant, mal élevé, moche, sale et pourtant étrangement humain. Parcours croisé de plusieurs "âmes perdues" dans un univers qui ne l'est pas moins : celui des taulards, des junkies, des menteurs, des violeurs, des meurtriers, des racistes, des malades et, les pires de tous, des gens qui s'ennuient... Une sorte de Carver qui se serait injecté 5 cc de méthédrine en intraveineuse avant de se mettre au clavier pour écrire Shoot Cuts. Les trois B : baston, baise, beuverie. Bras droit levé. Pureté de la race ou fist fucking : même combat. Aliénation, vide. Devant les coups de boutoirs qu'assène le livre, le monde qu'il décrit - des HLM aux beaux quartiers, même béton, même sanction -, on est tenté de se dire que l'auteur porte bien son pseudo.

Avec les dents
Vous l'aurez compris, le roman est réservé à un public averti. Même si cette information peut constituer un argument de vente pertinent pour une micro-niche ciblée, son intérêt est ailleurs. L'engin, au-delà de la provocation que les belles âmes ne manqueront pas de voir en lui, est intriguant à plus d'un titre.
Le style de Nada, d'abord. Un champ lexical raffiné, presque précieux, qui exacerbe la violence des horreurs décrites. L'outil est littéraire, indéniablement.
L'humour ensuite. A la bonne couleur et à la bonne température : très très noir et très très froid (on citera par exemple une partie de football nocturne, improvisée en pleine rue, assez, comment dire, rock'n roll...) Si on aime le registre, c'est parfait.
Provocation involontaire, contestation radicale, entière, brûlante, quelles que soient les étiquettes que l'on accole à l'opus, il semble que, dans le paysage éditorial français actuel, Hécatombe soit sinon aimable, désirable, du moins important et nécessaire en ce sens qu'il se situe exactement "de l'autre côté". Et qu'il refuse obstinément de faire le premier pas.
Ce premier pas, ce sera au lecteur de le faire : la compassion, l'identification possible, l'empathie, il faudra aller les chercher avec les dents, avec ce qu'il reste de tripes, tout au fond du trou, parce que pas un seul instant le livre de Nada ne vous mâchera le travail. Mais il vous fait confiance.
Et dans un monde tel que le sien, un monde de "rage à plein temps", c'est déjà énorme.

N.B : L'auteur me communique l'information suivante : à l'occasion de la sortie d'Hécatombe, une séance de dédicace aura lieu le 22 septembre 2009 de 18h à 19h00. Aux Trois Baudets, 64 boulevard de Clichy, 75018 - Paris. Métro: Blanche. Cette dernière sera suivie d'un tournoi poétique organisé par Universlam et d'une performance scènique de Nada.

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