André et Sabine, my way

Publié le par Antoine Chainas

Extrait d'une série de nouvelles / portraits rédigés pour Technikart à l'occasion du festival de Cannes 2008.

 

sabine-azema-et-andre-dussollier_galerie_photo_big.jpgCela faisait quatre heures qu’André et Sabine Dussollier poireautaient sous un cagnard d’enfer dans la foule amassée au bas des marches du Palais. Ils attendaient - ou plutôt Sabine attendait - l’arrivée, sous les vivats et les flashes, de leur idole de toujours : Alain Resnais.

André sentait poindre l'irritation. S’il arrivait à comprendre la passion de sa femme pour le réalisateur, il n’approuvait pas, en revanche, que cette marotte vire à la séance de masochisme.

- Il ne viendra pas. Allons-nous-en, plaida le sexagénaire.

- Attendons encore, supplia Sabine en arborant cette moue enfantine qui ne l’avait jamais quittée en quarante ans de vie commune et qui, aujourd’hui encore, parvenait à le faire fléchir.

Ils avaient tous les deux été acteurs, dans leur jeunesse. Une passade. Les évènements avaient décidé qu’ils feraient partie de ces milliers d’aspirants qui prendraient d’autres voies, abandonneraient sans heurt, par souci du raisonnable. Pourtant, ils étaient doués. C’est du moins ce qu’un ou deux professeurs avaient dit d’eux à l’époque, André s’en souvenait bien. Mais, dès le premier baiser échangé avec Sabine dans les coulisses du Conservatoire, il avait su que ce ne serait pas leur destinée.

Désormais, il avait l’impression que leur existence entière se résumait à quelques phrases :

« Je t’aime.»

« Je suis enceinte. »

« Il faudrait agrandir la maison. »

« A 5,5 % sur vingt ans ? Ça me parait pas mal. »

« Je monterai de grade l’année prochaine, si tout va bien. »

« J‘ai reçu le décompte, pour la retraite.»

« Les enfants sont partis. On pourrait vendre la maison ? »

Et tout était passé à une telle vitesse. Une telle vitesse.

- Il est là, regarde !

Effectivement, le cinéaste avait fait son apparition en compagnie des acteurs de son dernier film. Cependant, André ne lui prêtait pas attention. Ses yeux étaient rivés sur sa femme. Coupe à la Hayworth, petite voix espiègle, profil mutin. Elle trépignait, elle riait. Lumineuse malgré l‘âge. Il l’aimait. Oh oui, il l’aimait encore.

 

Lorsque la foule quitta la place, trois heures plus tard, ils n’étaient qu’un couple parmi d’autres. Un peu terne. Usé à l'encolure. Dont la vie anonyme reprendrait le cours. A l'abri du drame.

Publié dans nouvelle-poésie

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