Apocalypse et crustacés

Publié le par Antoine Chainas

Imaginez un Régis Jauffret atteint du virus du lumpenprolétariat ou un Sternberg qui aurait bouffé par inadvertance le space cake de sa jeune voisine, et vous aurez un portrait assez fidèle de Jean-Marc Agrati : un des nouvellistes les plus stimulants de la littérature française actuelle dont nous avions évoqué le cas atypique voici quelques années.

Plus tordu que jamais, l'homme nous revient en grande forme par l'intermédiaire d'un recueil fort bien troussé publié chez  Dystopia Wokshop et intitulé L'apocalypse des homards

 

_Apocalypse_des_homards_couv_m.jpgLâcher prise

Alternant nouvelles et short shorts (terme auquel Agrati préfère substituer celui de shots), ce recueil, d'une cohérence thématique et d'une densité stylistique exemplaires, permet à l'auteur de déployer une fois encore son talent à composer une sorte de symphonie désorchestrée où le quotidien morne des fantassins du capitalisme, phagocyté par une étrangeté omniprésente, est ponctué d'explosions de violence physiques et / ou sexuelles libératrices exprimées sur le ton d'un truisme, avec un manque de scrupules flagrant, pour donner corps à une réalité alternative constamment brouillée par des fulgurances poétiques en forme de ratures cicatricielles.

De fait, lire Agrati n'est pas une épreuve de confort. Tout d'abord, cet ouvrage comme les précédents suppose une suspension d'incrédulité inconditionnelle de la part du lecteur. ; un "lâcher prise" massif où il va de soi que des postiers homosexuels se fassent dévorer par un four portatif déguisé en chien, que des amazones extraterrestres débarquent au beau milieu d'une bastonnade en règle d'un cadre commercial, que des merdes de pigeons participent à la lutte des classes, ou qu'une touffe de cheveux mélangée à des viscères dans une bonde de douche ait des conséquences dévastatrices sur la libido. Pas d'intrigue, pas de chute, une logique déviante qui pousse la vraisemblance jusqu'au point de rupture : les histoires contées par Agrati sont avant tout affaire de sensations, de tripes.

 

Gourmand et désespéré

Volontiers porté par un rire régressif, une trivialité d'enfant malade, le désespoir d'Agrati se caractérise par une jubilation de tous les instants, ce qui donne à ses textes une dimension pantagruélique assez singulière (Rabelais est d'ailleurs mentionné dans une des nouvelles, me semble-t-il). Lors d'un entretien extrêmement intéressant accordé à nos amis de la Salle 101, l'écrivain définissait ainsi son travail comme la transcription d'un "blues joyeux". En se sens, son oeuvre - s'il fallait établir un parallèle - se rapprocherait plus selon moi de celle d'un Bukowski période Vieux dégueulasse ou Folie ordinaire (pour la simplicité désarmante des mots et la radicalité poétique des images), ou des strips d'Olivier Texier (pour l'humour potache et le refus obstiné de toute bienséance par le biais d'une bizarrerie débridée) que de celle de Joyce et de Fitzegarld cités dans cette même interview.  Reste qu'au-delà de ces considérations, Agrati construit de recueil en recueil, d'obsession en obsession, un corpus à nul autre pareil et creuse l'écart avec la masse grouillante et panurgique de ses contemporains.

 

A.C.

 

 

yamaloka m_Bara_Yagoi__premiere__s.jpg22297-w173.jpgP.S: Notons que l'ouvrage édité par Dystopia s'inscrit dans un catalogue qui compte désormais à son actif Yama Loka terminus (dont l'association possède maintenant les droits) et Bara Yogoï, de Léo Henry et Jacques Mucchielli, de même que Ainsi naissent les fantômes, de Lisa Tuttle, traduit par Mélanie Fazi. A ce stade, avec des collaborateurs de la trempe d'Agrati, Henry ou Fazi, Dystopia Workshop accomplit un sans-faute dans le domaine de la nouvelle dissonante.

 

 

 

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