Avec tes jouets par milliers

Publié le par Antoine Chainas

Récupéré dans un vieux recueil de nouvelles : ce travail effectué il y a plus d'une vingtaine d'années et livré tel quel, illustrations comprises, réclamera donc une certaine dose d'indulgence. Mais après tout, la période s'y prête... En attendant, joyeuses fêtes à tous et à toutes.

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Il y avait une montagne. Certains prétendaient qu'elle se situait quelque part en Alaska ou aux confins du Yukon. D'autres penchaient plutôt pour les bords de l'Ingri, en Finlande, ou bien à l'extrême limite du Luke lapon, voire à Lakselv. Tout ce dont on se souvenait est qu'elle était au Nord, tout au Nord, là où le froid n'était plus qu'une circonstance atténuante.

Pourtant, ce pic n'était pas ordinaire. Dans les plaines désolées, sondées jusqu'à la moindre parcelle par les hurlements du vent, balayées encore et encore par les bourrasques polaires, se dressait le plus fantastique, le plus bigarré, le plus hétéroclite des escarpements. Une montagne faite de jouets. Soudés par une couche de gel plus solide que la pierre, des poupées asexuées et désincarnées, des ours en peluche qui grognaient lorsqu'on leur appuyait sur le ventre, des jeux de construction encore enfermés dans le Cellophane des boîtes flambant neuf, des livres de dinosaures, des lapins roses, des souris et des chats s'entassaient... Des jouets par milliers.

Sur la cime, immobile, se tenait un homme. Vous pouvez l'appeler comme vous voulez : il avait porté tant de noms durant son existence que leur évocation ne signifiait plus rien. Nicolas, Solis Invicti, Narodzenie, Baum, Claus, Père Noël... Comme vous voulez.

Voué à l'inutilité, blasé et immuable, il sombrait lentement dans les limbes de l'oubli.

Armé d'un AK 47 à double culasse, il guettait d'improbables visiteurs qui ne viendraient jamais. Il y avait longtemps. Si longtemps.

Le dernier, c'était qui ? Jack, ah oui, ce bon vieux Jack et sa citrouille géante, lui aussi refoulé comme tant d'autres en marge du monde, venu chercher un peu de réconfort, voire une alliance de circonstance.

Mais le Père Noël n'avait pas oublié la manière dont Jack l'avait évincé au début du troisième millénaire. Il fallait voir comment Claus l'avait reçu : il lui avait éclaté la citrouille d'une rafale de cartouches chevillées cuivre à 97 m/s. En plein dans la tronche.

Ouais, il était comme ça, le Père Noël. Rancunier. Il n'oubliait rien.

Aujourd'hui, il était vieux. Et il était fatigué d'attendre, planté là dans le trou du cul du monde, qu'un nouveau connard se pointe pour pleurnicher : « Hé, mec, ça m'est arrivé à moi aussi. »

Le vent glacé soufflait dans sa barbe jaunie par le tabac : ici, à part fumer clope sur clope, il n'y avait pas grand-chose à faire. Une nouvelle couche de givre vint se superposer aux autres sur les tonnes de jouets que le monde entier délaissait.

Qu'est-ce qu'il voulaient, les gosses d'aujourd'hui ? Merde. Ceux des gangs interurbains du Sud commandaient par Internet des Uzi semi-automatiques et des grenades à fragmentation pour protéger leur territoire. Les petits asiatiques des sous-sols demandaient aux trafiquants d'organes des triades des onzièmes, des douzièmes, des treizièmes doigts pour pouvoir assembler plus vite les composants siliconés des derniers domo-ordinateurs fabriqués à la chaîne. Les kids de la quinzième conurbation réclamaient au dealer du coin des cargaisons de crypo-crack ou, à défaut, des kits de chimie pour fournir leur petits camarades. Ceux des hautes sphères voulaient des logiciels de simulation macro-économique pour participer à la course indépendantiste des marchés émergents. Les clones de la périphérie commandaient des âmes. Les pédo-putes des échangeurs ne juraient que par une virginité bio-maîtrisée - un truc disponible dans toutes les cliniques clandestines et qui, soit dit en passant, coûtait la peau des fesses. Certains se prosternaient devant la dernière version de karaoké 3D pour devenir star de la chanson, tandis que leurs copains mettaient en tête de liste le dernier virus ou anti-virus à la mode. Le secteur des films pornos prohibés connaissait aussi un essor non négligeable... Des armes, des organes, de la came, du rire et des larmes, de la pluie et du beau temps... Mais plus de magie. Plus de rêves. La magie et le rêve n'intéressait plus personne.

Et toutes ces nouvelles choses, le Père Noël ne savait pas faire.

C'était d'ailleurs ce que lui avait reproché le S.L.A. (Syndicat des Lutins Associés), lorsqu'il avait déposé le bilan. Son manque d'anticipation, son inadaptablilité... Merde, depuis quand la magie avait-elle besoin de se recycler ? Ces enfoirés l'avait assigné au Civil. Maintenant, l'affaire était aux mains des prud'hommes.

À présent, il était là, au sommet de la montagne. SA montagne. L'intégralité du stock d'invendus sous les miches. On le disait aigri, méchant et dépressif. On allait même jusqu'à prétendre qu'il en était mort. Les plus acharnés étaient convaincus qu'il participait en sous-main au trafic de novo-cocaïne qui alimentait les écoles maternelles des banlieues Est, ou bien croyaient qu'il était enfermé dans la cellule capitonnée d'un H.P., gavé de Lithium et fou à lier. Mais nul ne savait réellement. Tout juste se rappelait-on vaguement, à la faveur d'une évocation ou d'une autre, son existence. Il y a bien longtemps.

Une nouvelle bourrasque fit rougeoyer son mégot l'espace d'un instant. Une toute petite lumière sur l'étendue blanche et aveuglante de la calotte polaire. Le Père Noël parlait de plus en plus souvent tout seul ces temps-ci et cette manie commençait à lui causer du souci : les premiers signes de la sénilité ? Il marmonna :

« Putain, j'me les gèle. »

Ses mains crispées sur l'AK 47 lui faisaient mal. Il souffla dessus, tentant en vain de les réchauffer.

Soudain, il plissa les yeux : quelqu'un venait. Si c'était encore un de ces connards de la Saint Valentin ou de la fête des Mères... À moins que ce ne soit la Déesse des Soldes... Cette cruche débarquait deux fois par an, aussi régulière qu'une horloge, et la période coïncidait. Oui, on devait être au printemps. Ou en automne... Bon sang, il perdait même la notion du temps. Enfin bref, elle repartait à chaque fois avec la tête au carré sans que cette mise au clair la décourage : elle se pointait de nouveau la saison suivante, la bouche en coeur, la tronche replâtrée, et le Père Noël lui remettait une raclée. Fier et indépendant : voilà comment il se considérait. Seul. Tellement seul.

La frêle silhouette s'approchait, la démarche incertaine. Un enfant. Un enfant en haillons, tétanisé par le froid. Deux petites larmes coulèrent sur les joues du Père Noël. Bien involontairement : quoi, alors, il était en train de tourner fiotte ? Instantanément, les gouttes gelèrent, formant sur ses joues des cristaux marbrés.

Il y avait si longtemps qu'il n'avait pas vu un gosse. Un retour en grâce ? Peut-être que quelque part, loin, on ne l'avait pas totalement abandonné.

D'autres silhouettes apparurent à l'horizon. D'autres enfants. Des centaines de gamins qui venaient à sa rencontre. Le coeur du Père Noël se mit à battre plus fort et une vague de chaleur l'envahit. La chaleur... Il avait oublié la sensation qu'elle procurait, comme si, après des années, des siècles de mise en veille sous cryogénie, son organisme se remettait soudain à fonctionner, brisant dans un élan de bonheur insondable la coque réfrigérée qui l'avait enveloppé. Au comble de la joie, il se mit à bredouiller :

« Le plus beau jour de ma vie... C'est le plus beau jour de la v... »

Le dernier mot refusa de sortir de sa bouche et, aussi brusquement que ses larmes s'étaient solidifiées, son âme glacée se referma. Il venait de voir les lames. Des lames longues et effilées, disproportionnées dans les mains si petites des gosses. Des surins taillés pour tuer qui scintillaient dans l'immensité de l'Arctique. Alors, il aperçut leurs yeux : de grandes orbites vides de toute substance. Puis leur sourire, sans dents, sans vie. Une physionomie qu'il connaissait bien pour en avoir entendu parler depuis quelques temps déjà. Mais il n'y avait jamais vraiment prêté attention. Pour lui, ces histoires étaient des affabulations : « Si tu ne te tiens pas à carreau, ILS vont venir de chercher... » Des trucs qu'ils se racontaient entre eux - divinités et légendes - pour se foutre les chocottes. De nouveaux contes, de nouveaux mythes... Prenant l'apparence de Giurkungs, ils auraient égorgé Sigurd dans son sommeil, et décapité Orus sous la forme d'âmes en perdition. Incarnés en taureaux, ils auraient étripé la vieille Europe, puis, déguisés en Hommes Blancs, poussé Coyotte au suicide. Eryschtron, mort de faim, Phaston, brûlé vif, Glaucos, noyé... Des faits divers ? Des accidents ?

Il eut soudain le pressentiment qu'aujourd'hui, ces enfants ne venaient pas pour les jouets, mais pour lui, pour son sang, les derniers vestiges de ce qu'il représentait. Mutants de la cinquième génération, mytho-phages, gosses d'aujourd'hui. Le Père Noël soupira. Peut-être chuchota-t-il pour lui-même quelque parole rassurante :

« Croire... Croire, enfin... » À moins que ce ne fût : « Venez, fils de putes, je vous attendais... ».

Le vent, comme la mémoire de toute chose, emporta ses mots. Il jeta son mégot qui virevolta, projetant des escarbilles jusqu'au bas de la montagne. Les gosses approchaient. Ils encerclaient à présent les premiers contreforts et certains commençaient l'ascension. Affamés. Armés. Des couteaux par centaines.

Le Père Noël esquissa un faible sourire où l'abattement le disputait à la résignation.

D'un geste sec, il arma la culasse. 

 

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