Axes parallèles

Publié le par Antoine Chainas

Il est amusant de constater que l'écrivain, dans l'exercice du dur - mais salutaire - labeur qui est le sien, passe quatre-vingt dix pour cent de son temps à trouver l'axe de son propos.
Lentement, le thème qui lui tient à coeur émerge de ses pensées généralement confuses et plus particulièrement inaptes à la pratique d'un quotidien décent dans un monde rationnel, à la faveur d'évènements incontrôlables et mystérieux dont il serait fastidieux de dresser une liste probable maintenant.
L'écrivain se met alors à se documenter. Comprendre : il sort, il discute avec des gens. Il lit aussi. Beaucoup. Énormément. Alors que la plupart des individus n'envisagent la lecture que comme un élément de plaisir, l'écrivain, lui, ne s'abaisse pas à cette vile compulsion. Il ne lit jamais. Il se documente. Ce qui est à la fois un argument vertueux et très peu crédible, on en conviendra. Mais cet argument lui permet de s'isoler et d'échapper à diverses obligations sociales rébarbatives au motif d'une productivité louable, au motif d'un investissement. Dans la France sarkosiste, on avancera que cela vaut son pesant de cacahuètes. Dès lors, si on lui demandait la raison de son absence au dernier repas chez la belle-famille ou à une soirée particulièrement chiante organisée par des anciens de l'IUFM, il pourrait se justifier sans éprouver la moindre honte, sans même que son überich y trouve à redire : il n'a pas le temps, il cherche à raccrocher son propos à une réalité plus ou moins palpable par l'intermédiaire de faits avérés - donc communément admis. Durant cette période, qui peut s'étendre sur un laps de temps considérable et étrangement proportionnel à la somme des obligations à honorer, son front se plisse à intervalles réguliers, la sueur nimbe sa chevelure d'or et d'argent. L'écrivain, dans un effort que le commun des mortels peut difficilement appréhender (la femme de l'écrivain, d'ailleurs, s'étonne souvent, durant cette phase de maturation intense, que son mari d'écrivain "ne fasse rien"), conceptualise.
Une fois ce travail effectué, l'écrivain doit encore - mais c'est sans doute là la partie la plus aisée de sa profession - appliquer à cet axe et aux faits, noms, lieux, codes, objets, pratiques, marques qu'il y a rattaché quelques règles qui font d'un bon postulat de départ une fiction honnête. Entendre par là qu'il choisit, dans l'éventail des ressorts narratifs qui lui sont offerts depuis la Poétique d'Aristote jusqu'à la sémantique structurale de Greimas, en passant par les schémas morphologiques de Propp, la psychanalyse des contes de Bettelheim ou l'analyse diégétique de Souriau - une sorte de kit de survie du dramaturge en milieu hostile -, un certain nombre d'outils destinés à achever la mue du récit en "produit commercialisable".
A ce stade, l'écrivain croise ses bras velus sur son torse d'albâtre. Il plisse les yeux face au mur vide devant lui. Air pénétré, félicité de l'être, satori et tutti quanti. Il est visiblement satisfait. Une satisfaction très profonde et totalement intériorisée.
Il ne lui reste plus qu'à écrire son roman.
Bon, tout ça pour dire qu'en avril, il y aura :
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