C'est local !

Publié le par Antoine Chainas

Tu passes la Nene par l'A43, directement du Nord au Sud. Tu ne t'arrêtes pas pour admirer les flots boueux de la rivière. Tu longes Far Cotton qui n'a pas connu de jours heureux depuis l'investiture de Thatcher et la privatisation exemplaire de la British Rail en 96. La pluie n'arrange rien. Une saucée noire, opaque, qui ne laisse filtrer aucun espoir. On raconte que les gens d'ici, pour ceux qui ne se sont pas suicidés et ceux qui ne se sont pas expatriés, s'habituent.
Pas toi.
Tu contournes Delapre Park. Depuis qu'ils y ont retrouvé un étudiant décapité avec sa jambe droite en guise de cou, tu fais toujours comme ça.
Tu évites les alentours du Northampton General Hospital. Peut-être pour la même raison sauf que, cette fois, il s'agissait de l'oeuvre de l'équipe de nuit qui avait un peu trop abusé du protoxyde d'azote avant une opération de la vésicule biliaire.
Tu arrives à l'Ordalia, un pub tout en longueur, encaissé comme un vilain chancre derrière la Parish Church of All Saints, en plein centre-ville. Tu es à la bourre. La pluie ne lave rien. Ni les péchés, ni les trottoirs.
Il est déjà là, masse bestiale vautrée sur le comptoir. Sa chevelure noire d'encre, dont les pointes les plus téméraires atteignent le bas des reins, est toujours aussi abondante. Bon Dieu, comment fait-il ? Tu tâtes le haut de ton crâne déplumé, reprends ton souffle et t'installes à côté de lui.
- Eh Alan, comment va ? Ca fait un bail.
Il ne répond pas, le nez et les longs poils de sa barbe plongés dans la mousse certifiée lager.
Tu as décidé de ne pas te laisser entamer le moral par ce sinistre personnage.
Une petite tape dans le dos pour détendre l'atmosphère. Il lève les yeux sur toi. Tu regrettes immédiatement ton geste de familiarité. Il te fixe. Des orbites aussi sombres que des culs de bouteille au fond du caveau. Tu ne vois pas de mal à laisser libre cours aux pulsions tactiles. Ton côté méditerranéen et sarkozyste, sans doute. Mais son regard te met mal à l'aise. Tu essayes de n'en rien montrer :
- Tu m'as appelé ? Ca avait l'air urgent. C'est pas grave, au moins ?
- Non, il répond. J'ai sorti un nouveau fanzine. Ça s'appelle Dodgem Logic et c'est centré sur Northampton et les environs. Ça parle de comics et de musique. Dedans, il y a aussi des pubs pour les artistes locaux. C'est pour ça que je t'ai appelé.
- Je suis venu aussi vite que j'ai pu, t'as remarqué ?
- Ouais, t'as deux heures de retard. Bon, tu prends quelque chose ?
- Pas d'alcool pour moi.
- On est en Angleterre, Antoine. Et ici, c'est un pub, au cas où t'aurais pas remarqué.
- Bon. Un jus d'orange, alors.
Vous sirotez vos breuvages en silence.
Dehors, la pluie redouble de violence sans qu'il soit pour autant un réconfort d'être à l'intérieur.
Ça dure une éternité. Tu te forces à ne pas regarder ses énormes bagues à tête de mort ou de bouc en rut qui lancent des éclairs au bout de ses doigts chaque fois qu'il porte la mixture à ses lèvres.
Finalement, à bout de nerfs, tu romps le silence.
- Sinon, ça va ?
- Y a pas à se plaindre.
- Tu m'étonnes.
Nouveau silence.
La pluie, rageuse.
Tu fais une nouvelle tentative :
- Au fait, j'ai lu ton dernier bouquin paru en France. Celui chez Interstices. Il est super. Félicitations.
- Mon dernier... Lequel ?
- Tu sais, celui avec les vampires. La suite des Dents de l'Amour.
Il plisse les yeux. Peut-être est-il touché par mon compliment ?
- Ce bouquin-là, c'est Christopher Moore, connard.
- Ah, tu fais. Note que j'étais pas loin, mais j'ai toujours eu du mal avec les prénoms.
Tu repiques du tarin dans la tisane. Sans doute parce qu'après une telle bourde, il n'y a plus grand-chose à dire.
Après une longue, trèèès longue gorgée, il soupire.
- Bon, alors tu vas en causer ?
- Hein ? De quoi ?
- Ben de mon fanzine. Pourquoi tu penses que je t'ai appelé ? Ca serait vraiment bien que t'en touches deux mots sur ton blog. Pas grand-chose, juste un petit article en passant, tu vois ? Avec la couverture. Ce qui serait chouette, ça serait que tu la montres bien. Elle donne un aperçu assez fidèle du contenu. Le côté apocalyptique, décalé et en même temps, avec la référence distanciée à la pop lit. Tu crois pas que je vais te payer un verre pour rien, quand même ?
Tu te grattes le menton. Un peu de jus d'orange a bavé sur ta barbe clairsemée. Tu as oublié de la tailler.
- J'en sais rien. C'est local, ton truc.
- Ouais. Mais du local global, si tu vois de que je veux dire.
- Mmmmh.
- Bon, alors ?
- Ouais, c'est possible. Faut voir. Ah, au fait, tu sais que moi aussi, je viens de sortir un machin ? Ça s'appelle Six Pieds sous les Vivants, c'est une série avec une héroïne récurrente qui s'appelle Mona Cabriole. Elle est journaliste et elle parcourt les différents arrondissements de Paris. Des auteurs comme Hédouin, Biberfeld, Ledun, ont déjà fait un numéro. Je me suis occupé du douzième.
- Ah ouais ?
- Ça devrait de plaire. Il y a des cadavres, de l'amour, de l'amour avec des cadavres et puis il y a un mec qui te ressemble un peu. Bon, c'est un méchant, mais on va pas s'arrêter à ce genre de détails, hein ? Tu pourrais en parler, dans ton fanzine.
Il ferme des yeux. Il semble réfléchir. Projeter un meurtre très violent. Ou s'endormir. Ou entrer en coma éthylique. Tu es pendu à ses lèvres.
- Peut-être...
Il hésite, puis reprend :
- Mais Paris, le 12 ème, c'est vachement local, quand même.
- Bien sûr, tu t'enflammes, mais du local global.
Alan Moore garde les yeux fermés. Les dernières paroles que tu l'entendras prononcer lors de cet entretien seront :
- Ah, alors forcément...

Publié dans Mona Cabriole

Commenter cet article