De quoi la Bizarro Fiction est-elle le nom ?

Publié le par Antoine Chainas

jefffullcover j4ldVoilà plusieurs mois, je rappelais au lecteur, sans être certain de l'intérêt de la démarche, l'histoire d'un mouvement ultra confidentiel né aux Etats-Unis dans la foulée de la grande libération créatrice post soixante-huitarde et mort quelques années plus tard, à l'instar de l'effervescence et de l'émulation qu'avait engendré l'expérience : l'hybrid fuckbook. En conclusion de l'article, je constatais qu'aujourd'hui encore, malgré une tendance sans cesse croissante à l'uniformisation des produits et la réduction du seuil de tolérance du lectorat, cette parenthèse enchantée n'en finissait pas d'essaimer, de manière souterraine, inconsciente parfois, à travers le paysage littéraire, favorisant indirectement la naissance de travaux capitaux comme ceux de Sorokine pour la Russie, Houellebecq chez nous, Homes ou Stokoe pour la Grande-Bretagne, ou inspirant même certaines figures de la littérature féministe radicale U.S. : Kathy Acker, Valerie Solanas, Lydia Lunch, Christa Faust, Sibly Whyte...

A ces écrivains qui restent les héritiers potentiels les plus connus et les plus évidents de la philosophie hybride, on peut désormais ajouter une poignée de petits auteurs outre-atlantique qui, s'ils ignorent peut être (encore que rien ne soit moins sûr) l'existence passée de Parliament News et d'Olympia Press, n'en adoptent pas moins une démarche similaire : sinon dans la forme et dans la visée commerciale, du moins dans l'esprit.

Ces auteurs ne seront probablement jamais publiés en France et seule l'histoire dira quel genre de répercussion pourra avoir le micro mouvement auquel ils appartiennent, mais ils sont là, ils existent et leur école, j'en suis convaincu, est une des plus intéressantes, des plus sincères concernant l'évolution récente de la paralittérature et celle d'une certaine contre-culture contemporaine.

Attention, n'attachez pas votre ceinture, vous êtes en chute libre ; vous entrez dans le monde de la Bizarro Fiction.

 

Entre définition et dogme

 

3515-1.jpgEst-il besoin de définir la Bizarro Fiction, tant l'appellation est évocatrice ? Oui, sans doute, car les bases jetées par les trois maisons indépendantes qui se partagent peu ou prou cette niche - à savoir : Eraserhead Press, Raw Dog Screaming et Afterbirth Books -, restent à la fois suffisamment larges pour attirer un nombre croissant d'auteurs (et de lecteurs) stimulés par l'expérience, et assez restreintes pour préserver une certaine intégrité, au prix, parfois, d'un dogmatisme rampant. Il existe déjà, dans le mouvement, des auteurs proches mais non assimilés, voire rejetés car considérés par les "théroriciens" originels, en vertu d'arguments quelquefois fumeux, comme "non Bizarro".

Ces préceptes de base, résumés dans le désormais fameux Bizarro Starter Kit - sorte de manuel d'initiation incontournable pour les futurs adeptes du genre - les voici :

S'il fallait choisir un maître-mot, ce serait "étrange". Une phrase représentative ? "Excess is key".

La Bizarro Fiction serait l'équivalent de la section culte dans les vidéo clubs : comme pour les films culte, le produit peut être, alternativement ou simultanément, surréaliste, avant-gardiste, loufoque, sanglant, borderline, pornographique, j'en passe et des meilleures. La constante étant de se trouver toujours "hors" (hors marché, hors norme, hors cadre, hors cohérence, hors réalité).

L'étrangeté des fictions produites, des histoires contées, a la particularité, même si la métaphore et la réflexion ne sont jamais loin, d'accepter avec joie la notion de divertissement.

L'autre particularité de ce sous-genre est de presque systématiquement appliquer, avec une science de la gradation savamment orchestrée, une logique tordue au monde réel de telle sorte qu'advient le retournement (le perversus) : le bizarre devient la norme, l'absurde le quotidien.

Les chairs transformées, déformées s'ordonnent comme les pièces d'un corps fonctionnel et autonome. C'est une autre caractéristique : on est dans l'éminemment organique.

De fait, la Bizarro Fiction, pour parvenir à ses fins, ne dédaigne pas faire appel, avec une certaine délectation et une désinhibition totale, à d'autres sous-genres : l'horreur, le fantastique, la zombie lit, la pornographie, la science-fiction, l'anticipation, la dystopie, le cyberpunk, le roman noir, l'expérimental.

 

Quelques auteurs emblématiques

 

myfakewar5.jpgquake.jpgpiecemealjune.jpg1078189.jpgPerfectunionwebcover.jpgComme nous l'avons déjà précisé, le mouvement recèle de plus en plus d'auteurs - qui furent d'abord des lecteurs -, fascinés par les possibilités d'un nouveau genre et par l'opportunité d'entendre parler, puis de parler à leur tour, de choses vues, lues, entendues nulle part ailleurs. Notons que beaucoup d'entre eux sont par ailleurs originaires de Portland, U.S.A., la ville de Chuck Palahniuk. Hasard ou nécessité, peu importe : l'auteur de Fight Club et de Choke entretient, de loin en loin, quelques accointances avec des auteurs estampillés Bizarro.

En guise d'exemples, voilà à quoi le lecteur curieux et téméraire pourra s'attendre : 

Un chat expert en tarot qui ramène à son propriétaire des morceaux de corps humains, jusqu'à ce que ce corps prenne vie (Piecemeal June, Jordan Krall), William Shatner pourchassé par les anciens personnages qu'il a joué (Shatnerquake, Jeff Burk), un vacancier kidnappé par un cartel entre de plain-pied dans le rêve américain qu'il a toujours poursuivi (Vacation, Jeremy C. Shipp), une communauté utopiste et communiste transforme, à coup de miel transgénique, des adeptes en prolétaires dociles ou en soldats obéissants (Perfect Union, Jeremy Robert Johnson), un soldat perdu dans le désert recherche un ennemi invisible, participe à une guerre qui n'existe peut-être pas (My Fake War, Andersen Prunty)...

 

Le cas Carlton Mellick III

 

eggman.jpg60190.jpgh8930.jpgn37911.jpg9781933929668.jpgLe plus emblématique - et un des précurseurs les plus actifs du mouvement - reste sans conteste l'inénarable, l'ineffable, l'improbable Carlton Mellick III. Un des plus consistants, aussi. Hyperactif, hyperproductif, il se pose en maître du sous-genre.

Dans The Egg Man, les corporations se livrent une guerre sans merci pour obtenir la propriété des enfants, les êtres humains se reproduisent comme des insectes, et les cerveaux hypertrophiés deviennent l'enjeu d'une étrange passion fétichiste.

Dans Ultra Fuckers, un cadre se perd dans une banlieue pour CSP + à l'uniformité inquiétante et labyrinthique.

Menstruating Mall voit une dizaine de clients rester inexplicablement bloqués à l'intérieur d'un hypermarché tandis que le reste des consommateurs vont et viennent comme si de rien n'était... jusqu'à ce que la situation se détériore brutalement et qu'un premier meurtre se produise.

Satan Burger, le roman qui l'a fait connaître, nous entraîne dans un monde où le narrateur est uniquement vu par des tierces personnes, où des âmes en perdition sont ingurgitées par un vagin géant, et où un homme en état de décomposition devient fou.

War Slut, décrit la quête, la dérive plutôt, de cinq soldats coupés de leur base en plein arctique. Là où commencent à poindre les doutes sur bien-fondé de la mission et même sur la réalité de ce qui les entoure.

Auteur d'une bonne vingtaine d'histoires (parfois proches de la novella) comme autant de grenades dégoupillées formant à l'explosion des bouquets de fleurs acides, émoustillantes, spectaculaires, inhumaines, CM3 demeure l'un des plus perspicaces lorsqu'il s'agit de mêler réflexion et trash, parabole critique et divertissement pur, narration déjantée et codes stricts.

 

Bizarro market

 

16625.jpgEmblématique, Carlton Mellick III (photo ci-contre) l'est à plus d'un titre. Il maîtrise à la perfection tous les codes qu'il a contribué à formaliser.

Il est d'ailleurs amusant de constater avec quelle rapidité ce mouvement, qui entendait justement échapper à toutes les normes, tous les codes, a fixé, non sans une certaine inflexibilité, les siens propres. Avec quelle promptitude, avec quel désir impérieux ce sous-genre clairement situé dans le camp de l'underground a affiché sa volonté - et c'est là un paradoxe assez intéressant sans doute révélateur de l'époque et de la nation dont il est issu - de s'établir sans complexe au sein du marché, au sein des médias, au sein de l'industrie traditionnelle, même si l'indépendance reste revendiquée comme une arme indispensable.

L'auteur, d'ailleurs, prend bien soin de maintenir une distance respectable avec la littérature expérimentale - peut-être estimée par lui trop cérébrale, trop peu porteuse en terme d'image marketing. Ainsi, s'il reconnaît l'importance d'auteurs tels que Burroughs ou Cooper, celle de maisons indépendantes comme par exemple Fiction Collective 2 (Alabama Press), CM3 met un point d'honneur à opérer le distingo : à la littérature expérimentale le travail sur la forme, à la Bizarro Fiction celui sur la narration, la diégèse.

De même, New Bizarro Author Série, la collection que dirige CM3 au sein d'Eraserhead Press obéit à des exigences drastiques en termes commerciaux. Le petit nouveau qui désire intégrer le mouvement se voit contraint d'être testé d'abord dans cette collection : le travail de défrichage se fait alors par des biais qui pourraient ressembler à une forme de pragmatisme cynique par chez nous mais qui coulent de source, pour ainsi dire, lorsqu'on les juge à l'aune du système éditorial américain. S'il veut faire partie des auteurs confirmés, chaque nouvel arrivant doit vendre par lui-même, lors de la première année d'exploitation de son oeuvre, deux cents copies, quels que soient les moyens employés. Ceux qui n'y parviennent pas sont impitoyablement écartés. Chez Deadite Press, une autre filiale, dédiée celle-ci à une littérature plus explicite, lorgnant vers l'horreur sans en adopter le cadre (Edward Lee, avec Bullet through your face et Brain Cheese Buffet - les titres parlent d'eux-mêmes - en est le chef de file), même son de cloche. Chez certains romanciers de Raw Screaming Press et d'Afterbirth Books, les opérations de promotion et de marketing viral (type un bouquin acheté, un autre offert, plus un gratuit en échange de cinq étoiles sur un site de VPC bien connu) sont monnaie courante. Vendre, survivre. La Bizarro Fiction, si elle refuse les normes de la narration traditionnelle, acccepte sans état d'âme celles du marché.

Seul l'avenir dira si ce compromis - mais en est-ce vraiment un aux yeux des responsables ? - constitue une force ou une faiblesse.

Reste le mouvement : il est en train de donner naissance à une petite galaxie d'auteurs fort enthousiasmants, se nourrissant avec un bel élan, une avidité féroce, une fraîcheur qui n'est pas sans rappeler l'esprit punk, les uns des autres, mais aussi du monde qui les entoure au point d'en devenir à la fois des explorateurs et des symptômes.

Restent les livres, les images à foison, une kyrielle d'idées abouties ou à creuser, peu importe, les sensations inédites et la volonté réelle de faire "autre chose" de la fiction.

 

   

Commenter cet article