Déviation routière

Publié le par Antoine Chainas

La-route-de-Los-Angeles-copie-1.jpg"Je te vois maintenant, femme de cette soirée mémorable - je te vois dans le lieu saint d'une piaule miteuse d'un quartier crasseux, le brouillard dehors, tu es allongée, les baisers mortels de la brume glacent tes jambes abandonnées, tes cheveux sentent le sang, la douceur du sang, ton collant déchiré est posé sur une chaise bancale sous la froide lumière jaune d'une unique ampoule souillée, l'odeur de la poussière et du cuir mouillé palpite dans l'air, tes chaussures bleues éculées gisent tristement près de ton lit, ton visage se ride de la misère épuisante de la défloration Woolworth et de la pauvreté abrutissante, tes lèvres douteuses qui sont pourtant les douces lèvres bleues de la beauté me prient de venir venir venir jusqu'à cette chambre misérable pour me repaître de tes formes putrescentes, pour t'offrir une beauté déchirante contre la misère, une beauté déchirante contre la vulgarité, ma beauté contre la tienne, et la lumière devient obscurité tandis que nous crions notre amour et notre adieu pitoyable au clignotement tortueux d'une aube grise qui refuse de vraiment commencer et ne connaîtra jamais de véritable fin."
John Fante - La Route de L.A. - 1936.

Ce passage, je l'avais appris par coeur, sans vraiment en saisir ni la portée, ni les implications réelles, alors que j'étais en cinquième. Inutile de préciser qu'il ne faisait pas partie du programme et que les rares fois où je me risquai à évoquer le nom de Fante, dans la cour de récréation ou face à un professeur de français précocement sec et austère, je me heurtai à un regard incrédule, vaguement terrifié dans le meilleur des cas. Ce regard me suit encore.
Sans doute instinctivement attiré par la rugosité et le lyrisme naïf du texte, ce mélange de sacré et de profane, arrogant, bouillonnant d'énergie et pourtant totalement désespéré, ignorant tout alors des champs sémantiques, de la contradiction des termes, et plus encore des femmes, ce livre m'avait choisi autant que je l'avais choisi. Il m'avait attendu, dans le silence feutré et mortifère d'une bibliothèque municipale, et lorsque, enfin, j'en avais tourné les pages, les mots avaient fait brèche, sans tenir compte de l'âge, de la conscience de classe ou du déterminisme social, affichant avec une impolitesse crasse leur manque de pudeur et de fair-play. John Fante écrivait d'ailleurs à propos de son manuscrit , dans une lettre adressée à Mc Williams en 1936 : ""Tout cela est peut-être trop corsé, c'est-à-dire manquant de bon goût. Mais ça ne me gêne pas." De fait, ce premier roman ne parut qu'à titre posthume en 1985. Mais quel premier roman ! A la relecture, plus de vingt ans après, les bribes de phrases font encore écho, elles ébranlent, elles tiraillent : "le lieu saint d'une piaule miteuse", "la douceur du sang", l'odeur qui palpite, les redondances "venir", "bleu" et "misère", et puis, bien sûr, la beauté. Une beauté qui serait capable, encore aujourd'hui, d'impacter n'importe quel adolescent, de ratifier le sentiment de singularité, de le marquer à vie. Une "beauté déchirante contre la vulgarité", sa beauté contre la nôtre.

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