Downtown dirt

Publié le par Antoine Chainas

Stockoe2-copie.JPGLe texte qui suit devait constituer une préface à La belle vie. Il n'en aura finalement pas été ainsi. Par peur de parasiter la lecture ou, du moins, de l'orienter par la mise en scène de mes propres obsessions, j'ai préféré - en accord avec mon éditeur, Aurélien Masson - le supprimer de la version définitive. Si je persiste à croire que cet avant-propos n'avait pas sa place dans le formidable roman de Matthew Stokoe, disponible dès la mi-février chez tous les bons dealers, je choisis néanmoins de le publier ici, comme je le fais souvent, à simple titre de document informatif. Take a peek.

 

 

 

 

 

Vous êtes confortablement installé sur un divan en cuir de vachette. Si tout va bien, le crédit à 4,5 %, taux fixe, que vous avez contracté sera remboursé à la fin de l'année.
Peut-être êtes-vous juste dans votre lit. À côté de la boîte de préservatifs et de la tablette de Lexomil en comprimés-baguettes quadrisécables de six milligrammes, la lampe de chevet éclaire d'une lueur discrète le dos de l'être humain qui partage votre vie, éreinté par une interminable journée de travail.
Les enfants dorment à l'étage, pour peu que vous ayez de la chance. Il ne faut réveiller personne.
Le silence règne. Tout est calme.
À moins que vous ne soyez recroquevillé dans un métro bondé. Les gens autour de vous ne se regardent que dans le reflet des triples vitrages anti-suicide, par dessus les graffitis obscènes qui lacèrent le trajet avec une rapidité, une violence inouïes.
Ou bien vous demeurez sur le banc d'un jardin public. L'air est doux pour la saison. Un clochard somnole au soleil, mais il est loin.
En tout cas, vous êtes en sécurité.
Vous tenez entre les mains un livre qui parle d'effroi.
 
Sous la glace des images, au coeur des chairs qui suppurent, vous entrevoyez l'impasse, et de cette impasse sourd un chant funèbre entonné par des fantômes indistincts, libidineux, et calculateurs. Ce chant, il vous semble l'entendre, parfois. Sur votre divan, dans votre lit, à l'intérieur du métro ou au milieu d'un jardin public. Il est possible que ce soit une illusion, mais il vous semble aussi que l'auteur, Matthew Stokoe, vous propose non pas un voyage, ni même un de ces minuscules moments d'évasion qui jalonnent une existence normale, mais un pari. Un pari sur vous, sur votre faculté d'identification macabre, sur votre capacité d'appréhension, votre seuil de tolérance ; en un mot, sur votre intelligence. Ce que vous tenez à la main ne constitue pas le fruit d'une transgression mais bien l'éclosion d'une transaction. Les simples d'esprit pourraient prendre l'ouvrage pour un jeu à somme nulle : le gagnant fait perdre l'autre. Cependant, vous savez déjà au fond de vous qu'il serait stérile, voire mensonger de ramener la substance de ce récit à une volonté belliciste. La confrontation est la nourriture des pisse-froid, des pigistes, des chroniqueurs fatigués et autres orchidoclastes de tout poils qui ne manqueront pas de surgir, affamés à l'idée de vous asséner leur vérité. Peu vous importe.
Ce roman, vous en avez la conviction, n'est pas fécond d'une quelconque vocation poétique qui vous aidera à cheminer vers l'aveuglante expression du Beau. Non. L'auteur voit au-delà et à l'envers. Ce qui meut son oeuvre est de l'ordre de la perforation, de la pénétration, de l'enfouissement. Les pages que vous tournez appartiennent à l'inexorable. Dès lors, l'unique exhortation, si elle existait, se limiterait à un cri plaintif, un vagissement, au mieux. De ceux que l'on pousse lorsque le corps n'a plus rien à donner ni à offrir. L'ébauche d'une éructation qui conclut l'ultime exhibition. Après l'organe, après l'orgasme, il ne subsistera rien. C'est sans doute cette certitude que vous devrez trouver au terme du pari que vous avez relevé. Alors, vous connaîtrez la nature du marché qui vous a été soumis. Vous éprouverez enfin la saveur du véritable effroi : celui qui, au niveau du bas-ventre, succède à vos pulsions assouvies.
Et s'achève, un peu plus haut, avec la satisfaction de vos envies.
 
Antoine Chainas. Nice, le 25 août 2010.

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