Jack O'Connell, vers le métapolar

Publié le par Antoine Chainas

97827436202579782869308923.jpgIl y a des auteurs comme ça dont on se demande quelle malédiction, quelle aberration, les maintient dans l'ombre moelleuse - mais un peu désagréable en cas de contact prolongé - d'une certaine confidentialité. La réponse tient sans doute, en grande partie, à ce simple axiome : le film n'est pas passé par là. Entendez que l'industrie cinématographique - ne parlons même pas de la télévision - ne s'est pas penché sur leur cas. Le passage de l'écrit à l'image semble constituer à présent l'unique voie d'accès populaire. Palahniuk, B.E. Ellis ou Ellroy, pourtant réputés au départ "inadaptables", en savent quelque chose. Certains auteurs, disais-je donc, d'une stature au moins équivalente dans la recréation d'un monde propre et pourtant étrangement familier, échappent donc, pour des raisons pas si mystérieuses, à la gloire, la célébrité et l'opulence matérielle. Et je n'évoque pas ici les romanciers que la production belliciste - perçue comme ultraviolente ou choquante ou transgressive - exclue de facto des circuits traditionnels. Non, je parle somme toute d'auteurs abordables sans être consensuels, d'auteurs qui dépensent une énergie folle à rendre leur message intelligible selon des règles tacites établies depuis des lustres (celles du roman noir, en l'occurrence). Jack O'Connell est de ceux-ci.

 

Une ville, un monde

Jack O'Connell a publié cinq livres - traduits en français aux éditions Rivages - dans une indifférence quasi vexatoire. Seul son petit dernier, Dans les limbes, a fait l'objet de quelques chroniques d'exégètes ici ou là. Que ce livre ne soit pas son meilleur - en dépit de qualités indéniables et surtout d'une préface de toute beauté - n'est qu'un paradoxe de plus.

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L16300.jpg2913636489 01 TZZZZZZZDe livre en livre, avec une obsession qui vire au délire, Jack O'Connell s'attache à décrite une ville imaginaire - Quinsigamond - par l'intermédiaire d'une myriade de personnages névrotiques qui y gravitent. Cette ville, on l'aura compris, est une métaphore, à l'instar de celle décrite il y a quelques années déjà, par Rick Harsch dans sa formidable trilogie sur La Crosse (autre contrée imaginaire et métonymique qui fonctionne elle aussi en vase clos. Billy vérité, Le bal des inertes, Le sommeil des aborigènes, sont les titres respectifs de cette trilogie. Ils furent tous édités en France par la fameuse et défunte Murder inc.). Les similitudes dans l'ambition et dans l'état d'esprit sont d'ailleurs assez frappantes : même mélange d'audace et de respect des codes, d'érudition et d'accessibilité, même désespoir humaniste aussi... Et même indifférence lors de la parution.

 

Logos, métapolar

9782743607142.jpg9782743614393.jpgMais revenons à notre ami O'Connell. Dans chacun de ses ouvrages, au sein d'un corpus global d'une unité, d'une homogénéité remarquables, il décentre légèrement son propos en s'attachant chaque fois à un thème périphérique différent (la drogue, dans BP 9, les radios pirates dans Ondes de choc, le travail de la mémoire dans Et le verbe s'est fait chair, l'incarnation fictionnelle dans Dans les Limbes, le pouvoir de l'image dans Porno Palace). Le thème central quant à lui, véritable marotte de l'auteur, est le langage, sa transmission, les méprises indispensables qu'il porte en lui. Les récits sont alors poussés, l'air de rien, en direction du métapolar : le polar sur le polar. Une aspiration pour le moins exaltante.

 

Le confort bancal

9782743610609.jpgInquiétantes, brutales, charnelles, ses intrigues allient deux caractéristiques fondamentales.

Premièrement un véritable amour de la littérature de genre et une réelle maîtrise des codes (de l'horreur, du fantastique et du roman noir) qui trouve son aboutissement au sein de romans transversaux. Ou transfictionnels, pour reprendre un terme cher à Francis Berthelot. Les amateurs de polars pur jus en seront pour leur frais, les autres boiront du petit lait.

Deuxièmement un désir de tenir ces codes à distance, et d'inviter, avec une politesse, un raffinement exquis, le lecteur à s'en jouer en sa compagnie. La mise en abîme n'est jamais loin, mais elle est distillée avec une telle subtilité que l'inoculation, si j'ose m'exprimer ainsi, relève de l'infraliminaire. Sa perception s'effectue à un niveau presque subliminal. Ce pourrait être de la perversité. Nous lui préférerons la dénomination de génie ludique.

L'oeuvre de Jack O'Connel se situerait donc dans le registre, assez rare mais ô combien délicieux, du confort bancal.

Comme quoi, il faut lire Jack O'Connell, auteur injustement méconnu. Oui, il faut le lire pendant qu'il est encore vivant et que l'industrie du film regarde ailleurs.

Publié dans polar

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