L'envie selon Stokoe

Publié le par Antoine Chainas

highlife.jpgL'écrivain - protégé de Dennis Cooper (qui a d'ailleurs réédité l'ouvrage dans sa très recommandable collection, Little House on the Bowery, chez Akashic Books) - évoquait High life dans une interview en juillet 2009. Il en reconstituait la genèse et surtout l'intention initiale qui, à mon sens, donne une perspective nouvelle sur la manière possible d'aborder un ouvrage inabordable :
"[...] Croyez-le ou non, j'ai commencé à écrire un livre qui serait beaucoup plus grand-public que Cows [N.d.A : premier roman de Matthew Stokoe, paru en 1997]... Mais ça ne s'est pas déroulé comme ça. A l'époque où je rédigeais High life, j'étais révulsé par ces auteurs qui escamotent la réalité, qui arrondissent les angles... D'une certaine manière, High life est une réaction à tout ceci."
Ainsi, High life est de ces opus dits "épidermiques", radicalement allergiques au mainstream. Comme tous les romans appartenant à cette para-littérature réactive, le produit est violent, très violent. De fait, il est réservé à un public vraiment averti. Mais sa véritable force n'est pas ici. La provocation pour la provocation, la contestation d'un système bien-pensant par l'exacerbation d'une violence explicite apte à s'aliéner le vulgum pecus n'ont pas lieu d'être dans High life. L'aspect le plus dérangeant ne se situe pas dans les scènes de sexe extrême, le foutre et la merde, sillons interminables qui lacèrent le livre...

Jack, le héros de l'histoire, looser parmi les loosers comme seule l'Amérique peut en engendrer et comme seule l'Amérique sait les décrire (mais Stokoe est Anglais), erre dans un Los Angeles bien loin des chroniques people. Chroniques dont Jack, comme plusieurs millions d'habitants de la ville, se gave jusqu'à plus-soif, rêvant, dans un état semi-comateux, d'être lui aussi en couverture. Tel un Rastignac perdu dans un monde qui n'a plus grand-chose à voir avec celui de Balzac, il va, à la suite du meurtre de sa petite amie prostituée, en recherchant son assassin, plonger dans les entrailles de la Cité des Anges, du tapin glauque sur un bout de trottoir aux agences d'escort boys, pour s'élever petit à petit vers l'écran de télévision extra-large, la réussite éphémère, la célébrité sur papier glacé qui peuplent ses rêves. Mais le prix à payer va se révéler exorbitant et, dans un monde fait de pulsions inavouables mais assouvies, toujours soumises à l'argent, à la transaction, au calcul, à la fin justifiant les moyens, à mesure que le protagoniste se compromet pour parvenir à ses buts, il troque un enfer contre un autre. Et brade ce qui lui reste d'humanité, pour peu qu'il en ait jamais eu. Lors de son périple, il rencontrera des putes mutilées, des tueurs très "viscéraux", des riches pervers et des pauvres asservis, et aussi un des flics pourris les plus terrifiants que j'aie jamais côtoyé par roman interposé. Certes, c'est un grand classique du roman noir. Mais là où Stokoe frappe très fort, c'est dans la juxtaposition continuelle de cet enfer, toujours plus profond, plus inextricable, plus brutal, dans lequel plonge le héros et les reportages sur la vie des stars qui le fascinent et qu'il se passe en boucle dès qu'il a un moment de libre. A mesure que Jack s'embourbe - sans état d'âme puisqu'il est un enfant de la fin de millénaire - dans l'enfer ultraviolent de son quotidien, les visions d'un univers aseptisé, parfait, riche vont, par contraste, devenir plus pénibles. Et plus pénibles encore pour le lecteur. Ici est la vraie violence du livre. Celle qu'il nous impose comme un viol de notre propre psyché, celle qu'il assène tandis que nous crions "stop", "assez", mais ça ne se termine jamais (ou très mal) : la compétition entre le cauchemar et son rêve corollaire devient, par un effet de miroir, insoutenable. En ce sens, Stokoe fait mouche de manière indéniable. Alors, bien sûr, High life décrit dans le détail des pratiques sexuelles extrêmes, oui, il y a des excréments à foison, de la nécrophilie, des incestes, des tonnes de psychotropes divers et variés mais la véritable transgression - et la contestation qui la porte - se situent sur un autre terrain qui fait plus mal encore : l'envie. Et à ceux qui taxeraient Stokoe de complaisance, il leur faudra relire l'épilogue de l'histoire, vraiment jusqu'à la toute fin, aux derniers mots : une soudaine remise en perspective. Glaçante. Stupéfiante. Faussement immorale, mais ne laissant planer aucun doute sur les intentions et le point de vue de l'écrivain : offrir au lecteur la vision - assez rare, tout compte fait - d'une humanité totalement nue, donc éminemment obscène. Une humanité quasi pascalienne, serait-on tenté de dire.

La marque d'un grand livre.

La marque d'un grand auteur.

 

A.C.

 

N.B : A l'heure où j'écris ces lignes, les droits de High life ont été achetés pour la France et le livre est en cours de trados. Si tout va bien, nous aurons l'occasion d'y revenir. En attendant, Little House on the Bowery réédite entre autres le premier roman de Stokoe, depuis longtemps introuvable : le cultissime Cows. Roman térébrant par excellence, décrit fort justement par Cooper lui-même comme "un portrait littéralement éviscéré du quart-monde en Grande-Bretagne". 

Publié dans polar

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