La machine à broyer les petits flics

Publié le par Antoine Chainas

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De Dominique Manotti, shame on me, je ne savais pas grand-chose : un film, quelques engagements citoyens, une formation d'historienne et une étiquette "d'auteur comportementaliste". J'avais entendu parler la dame - fort éloquente - lors d'une soirée R.P. Son dernier livre, Bien connu des services de police, publié le mois dernier à la Série Noire, ne lassait pas de m'intriguer. Un portrait fidèle, sans fioriture, dépourvu des affèteries de la fiction, consacré à notre bonne vieille P.N. et surtout aux individus qui la composent ? Diantre !
Ce livre a-t-il répondu à mes attentes ? Eh bien oui et non.

L'impossibilité d'un genre

Curieusement, à ceux, dont je suis, qui attendaient un travail à dominante documentaire (le problème s'était déjà posé à moi lors de la lecture des superbes et monumentaux - mais déroutants - The Corner [Brodway publishing, 1998] et Homicide [Holt Parperback publishning, 2006], de Simon et Burns), l'essai n'est pas totalement transformé. Nous restons donc, tout au long des parcours croisés de différents fonctionnaires du haut en bas de la hiérarchie, de la place Beauvau au ras du bitume, dans le cadre d'une dramaturgie. Puissante, certes, mais construite comme telle. Entendre que les outils de la fiction demeurent constitutifs de l'ossature et, par là même, ne permettent pas d'atteindre, si tant est que ce soit possible et si tant est que ce fût l'objectif de l'auteur, le constat brut. Dresser un état des lieux de la corporation exempt du "mensonge romanesque" reste réalisable, mais pas forcément dans une collection dédiée à la fiction : j'en veux pour exemple le fantastique opus que Marc Jeanjean - Un ethnologue chez les Policers [Métailié éditions, 1990] - avait consacré à la question voici quelques années. Le travail mériterait d'être réactualisé : la France de Sarkozy n'est pas tout à fait celle de Joxe, on en conviendra, mais les problèmes en germe à l'époque ne sont plus qu'exacerbés aujourd'hui. Comprenons-nous bien : le récit élaboré par Manotti est maîtrisé. Le propos et la prise de distance étant idoines en la matière, il ne s'agit pas d'un défaut.

Question de style


D'où vient alors cette attente singulière qui sourd, en tout cas en ce qui me concerne, du courant "béhavioriste" au sein du polar ? L'attente d'une objectivité, d'un réalisme, d'une exactitude qui seraient supérieurs aux romans dits "psychologiques" ? Le style, ce style si particulier, induit, appelle, en tout cas dans mon esprit tordu, la forme documentaire. D'où une certaine méprise, sans doute.
Sèche, tranchante, la patte de Manotti est conforme à sa réputation. Rien qui dépasse. D'ailleurs, la romancière définit le style, ou en tout cas le rapport idéal à la réalité au sein d'une diégèse, comme :  "parvenir à écrire un roman dont on ne pourrait pas retrancher un seul mot sans que tout le sens s’écroule." Elle n'est pas la seule, loin de là, à tenter d'atteindre cette épure définitive. Le tout étant de s'accorder sur la nécessité du langage dans le récit : doit-il être strictement informatif, factuel, utilitaire ? Ainsi, parfois - et c'est là, je le rappelle, un point de vue purement subjectif - le lecteur se prend à imaginer ce que certains passages auraient pu donner si un peu plus de chair avait enrobé la fonctionnalité clinicienne des mots. C'est important aussi, la chair, de temps en temps. De fait, on évoque souvent le terme "scénario" à propos de sa production. Manotti elle-même semble parfaitement assumer cette tendance. L'exercice de différenciation (scénarii et romans n'explorent pas tout à fait les mêmes champs sémantiques), c'est vrai dans toute fiction et spécialement, je crois, pour les auteurs d'obédience comportementaliste, se révèle parfois délicat. Mais encore une fois, dans le cas qui nous intéresse, le style est en accord avec le propos, qui se veut objectif au possible, du moins et seulement du moins dans le cadre d'une fiction amenée à être injectée dans le circuit de production industrielle du divertissement. L'auteur, bien entendu, ne saurait être tenu pour responsable de cet état de fait.

Entreprise d'aliénation

Au-delà de la culture du chiffre devenue prépondérante et du culte de la rentabilité, ultime étape d'une société en voie d'hygiénisation massive, le constat de l'ouvrage est amer : ni l'idéalisme, ni les droits de l'homme, ni même la justice n'ont leur place dans le respect de l'ordre au sein de la démocratie. Et l'administration judiciaire d'être présentée - à raison ? - comme une gigantesque entreprise d'aliénation : aliénation du corps social par les forces coercitives garantes, paradoxalement, de sa cohésion, aliénation de la profession par les objectifs de rationalisation coûts / effectifs et enfin, aliénation des individus par le consensus omniprésent, socle - sinon de l'intégrité - de la pérennité des institutions (entendre du système). Ce constat n'a rien de nouveau, mais il a le mérite d'être posé en termes dénués de pathos. Et à ce titre-là, Dominique Manotti devrait être louée.

En résumé, un beau livre, intègre et d'une honnêteté sans faille, extrêmement documenté (il est amusant de reconnaître au passage plusieurs affaires instruites, en leur temps, par l'IGPN), mais pas documentaire.

Publié dans polar

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