Le coeur de l'homme

Publié le par Antoine Chainas

Pour prolonger la réflexion (ré)créative ébauchée lors d'un article pas totalement abouti sur la genèse d'un roman, à l'autre extrémité du spectre médiatique, la position du critique peut parfois se révéler délicate, sinon paradoxale. L'individu qui désire établir une grille de lecture devra, dans l'idéal et avant d'avancer le moindre mot, trouver l'angle de son propos 
Il est intéressant de constater que cet angle, dans un double mouvement de proximité (où l'objet a obligation de rester central) et d'éloignement (où l'objet est contextualisé, interprété, soumis à l'appropriation de l'altérité),  entre parfois en contradiction partielle ou totale avec l'axe du roman précédemment défini. La lecture trouve alors sa finalité ultime, sa justification serais-je tenté de dire, dans l'infléchissement inévitable de l'axe original. Subtil ou radical, destructeur ou constructif,  réducteur ou panoramique, ce déplacement du centre de gravité est un corollaire indispensable de l'oeuvre. Il en est même constitutif puisqu'il n'est par essence qu'une réponse à la question du roman. Étant entendu que le roman peut exhaustivement se résumer à un appel.
C'est à ce dernier aspect que nous allons nous attacher, dans le but à la fois humble et extrêmement prétentieux de brosser un portrait personnel d'un ouvrage paru récemment à la Série Noire et qui me semble dégager des axes forts. Axes, donc, qui peut-être seront contredits par l'angle de ce qui suit. Cela constituant sans doute l'unique intérêt de l'attention que je vous demande. Ceux qui trouvent ces précautions oratoires oiseuses et le style ampoulé pourront venir me voir à la fin du cours et passer sous mon bureau.

Métaphysique du Mal

stefan-mani-noir-ocean-M33127-copie-1.jpgCe roman, par conséquent cette interpellation, est un opus extrêmement malin de l'islandais Stefan Mani intitulé Noir océan.
 Un quiproquo magistral en guise d'exposition, neuf hommes sur un bateau, puis neuf morts. Une oeuvre en trois mouvements et  trois coups de maître : on pourrait résumer ainsi de manière lapidaire l'ouvrage de Mani.
Tout d'abord, on est saisi d'une vague appréhension : le prologue, mené tambour battant, adopte la technique chorale (technique expérimentée, il fut un temps et pour vous donner juste une image - au contraire d'une image juste, dirait notre ami JLG -, par Altman dans Short cuts, ou Inarritu dans Babel). Ce type de narration, pour le moins spectaculaire lorsqu'il est mené avec brio - comme c'est le cas ici -, présente l'inconvénient d'être si dramatiquement puissant qu'il a tendance à occulter tous les défauts ou qualités éventuels de l'ouvrage. Au point de phagocyter l'énoncé du récit. Au point faire gîter l'édifice vers le pur exercice de style.
Premier coup de génie, première rupture : dès la fin du prologue, Stefan Mani opère un virage à 180 degrés. Le récit s'oriente vers le huis-clos. Les neuf marins embarqués sur le rafiot. Il y a toujours cette narration alternée et cette multiplicité des points de vue, mais elle devient moins prégnante. Elle se dilue, ou plutôt elle prend de l'épaisseur, tant l'ouvrage, dans le style, gagne en densité. La progression de la diégèse semble même, parfois, dans les moments les plus sublimes, se figer, être pétrifiée par la torpeur et le froid qui envahissent le coeur de l'homme. Pluie, glace, boue : les éléments minéraux se font invasifs : ils accompagnent les protagonistes vers la destination logique. Une destination qui reste distinctive des meilleurs romans noirs, semble-t-il : la destruction de toute chose.
Deux morceaux de bravoure vont littéralement dynamiter cette partie de l'histoire, faisant passer le Livre second d'Océan Mer, de Baricco, ou, dans un registre qui parlera plus aux amateurs de la littérature de genre, Calme blanc, de Williams, pour d'aimables bluettes : un iceberg et une attaque de pirates. Décrites comme de véritables profanations de l'intime par l'exercice violent de l'action, ces deux scènes restent longtemps en mémoire. Très longtemps. Elles rappellent les audaces formelles d'ouvrages faussement calibrés tels que L'épée de Darwin, un Dan Simmons de la meilleure heure. Faussement, oui, car chez Stefan Mani aussi, l'efficacité est décuplée par le fait qu'à dessein rien n'est jamais exactement là où il devrait être.
Dernier mouvement, dernier coup de génie, et non des moindres, l'auteur achève, dans les deux derniers chapitres, de pratiquer l'extraction radicale hors des canons. Les amateurs de polars pur jus en seront pour leurs frais, les autres, dont je suis, trouveront la manoeuvre éblouissante. Sans déflorer l'épilogue, la conclusion de Noir océan rappellera à toutes fins utiles qu'il n'y a pas de hasard, nulle part et surtout pas dans le roman, et que le Mal est définitivement une expérience métaphysique. Dans un ultime effort, Stefan Mani hisse Noir Océan largement au-dessus de la ligne de flottaison du genre. N'en déplaise aux puristes.
La prochaine fois, nous étudierons les probabilités prospectives à court terme de l'hégémonie du béhaviorisme par l'ergonomie discursive optimisée dans le système éditorial marchand et plus spécifiquement celui de la littérature de genre. Allez, sortez à quatre pattes et sans faire de bruit.

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