R.C. Wilson - humain avant tout

Publié le par Antoine Chainas

r-c-wilson-julian"Par mes moustaches, je suis en r'tard, en r'tard...", chantait le lapin blanc. Je n'ai pas de moustache, mais je suis effectivement en retard. Voici donc en coup de vent, à l'heure où Julian, sans doute le roman le plus mainstream de R.C. Wilson, sort en librairie, un petit coup de projo sur quelques oeuvres du sieur. Qualifié, si mes souvenirs sont bons, par son excellent éditeur français, Gilles Dumay, "d'humaniste de gauche", il se dégage en effet des livres de l'auteur canadien comme un parfum de bonté inébranlable envers ses protagonistes. De là à affirmer que cette compassion, cette foi en l'être humain en fait quelqu'un de gauche, il y a un pas que je me refuserais à franchir.

arton1020.jpgC'est la même chan-son...

Puisqu'il est entendu que les grands romanciers écrivent toujours la même histoire, les trois livres que j'ai lu - Mysterium, Darwinia et Blind lake - se caractérisent par un canevas somme toute similaire : une communauté coupée du monde extérieur et qui, de fait, se transforme en biotope exogène. La déduction toute personnelle à laquelle je peux me livrer consiste à supposer que R.C. Wilson est bien moins intéressé par le prétexte diégétique de ses oeuvres que par la pâte humaine qui les constitue. Et c'est tant mieux. Ces personnages multiples, complexes, servis par une langue presque limpide et des dialogues au cordeau, incarnent alors à mon sens l'attrait majeur des romans de l'écrivain. La manière dont ils interagissent en milieu clos, avec leurs peurs, leurs doutes, leurs failles, confère à la narration une surprenante densité que bien des auteurs de littérature blanche seraient avisés d'étudier. Mais Wilson est-il un écrivain de genre ?

arton249.jpgExplorateur du sensible

Une fois encore, l'alibi science-fictif paraît dérisoire au regard des enjeux narratifs globaux. Voilà pourquoi, ici, on apprécie l'auteur : si la trame de ses récits offre un postulat dramaturgique indéniablement puissant, c'est la faculté à transcender le genre de prédilection qui domine et ouvre les portes à une fiction située au-delà des figures imposées. Par exemple, lorsque Wilson se rapproche du sense of wonder cher à nos amis du fandom, ce n'est que pour mieux digresser sur les enjeux politico-religieux d'un retour éventuel à une certaine forme de théocratie et à son corollaire inévitable : l'obscurantisme. Lorsqu'il évoque les univers parallèles et décrit les implications quantiques de la théorie des cordes, il le fait avec un tact exquis, c'est-à-dire sans jamais oublier les personnages qui supportent le champ des possibles, avec une finesse et un style qui ne sont pas sans rappeler les travaux d'un autre grand explorateur du sensible : Christopher Priest.

arton248.jpgbook_cover_les_extremes_161463_250_400.jpgVers l'infini et au-delà

A l'instar de Priest, d'ailleurs, Wilson a la réputation de produire un corpus relativement difficile d'accès. Rien n'est moins vrai, car chez Priest comme chez Wilson, l'humain - et son environnement; avec un sens consommé de la contemplation - demeurent au centre des préoccupations et jamais l'histoire, dont la progression est souvent d'une fluidité extraordinaire, ne cède le pas aux considérations théoriques. Alors, si vous voulez lire de la S.F. qui n'en est pas (ou si peu), si vous voulez rencontrer des personnages inoubliables, assister à des scènes d'une tendresse déchirante, vous poser des questions de métaphysique appliquée, vous battre, suer, tomber et vous relever, si vous voulez finir par refermer un livre un peu plus optimiste sur l'humanité, R.C. Wilson (et Priest aussi, en passant) est pour vous. Dans le cas contraire, je vous chanterai, tel le petit lapin blanc : "En r'tard, en r'tard, j'nai pas l'temps de dire au r'voir, je suis en r'tard, en r'tard..."

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