Vincent, ceci n'est pas une pipe

Publié le par Antoine Chainas

Extrait d'une série de nouvelles / portraits rédigés pour Technikart à l'occasion du festival de Cannes 2008.

 

gallo.jpgIl avait les iris trop clairs pour les flashes. Les types étaient en train de gueuler après lui : "Vincent", "Vincent" !

L'acteur ne comprenait pas tout à fait ; il se contentait de sourire faiblement, la bouche en lame de rasoir, un peu de guingois. Il clignait des yeux désespérément, mais le crépitement éblouissant continuait, les professionnels accrédités au photo call ne voulaient pas se taire. Flash, flash. Une dévoration. "Vincent, Vincent".

Bon, c'était Cannes. Qu'est-ce qu'on pouvait y faire ?

Vincent savait ce qui allait suivre. La projection interminable à laquelle il assisterait, avachi, stupéfait. Et puis les interviews, où l'on ne manquerait pas de lui rappeler cette vieille histoire de pipe.

Putain, ça faisait cinq ans qu'il avait tourné cette scène et on lui en parlait encore, comme si c'était la seule chose valable, la seule chose digne d'intérêt qu'il avait faite dans sa vie.

Une malheureuse pipe. Quelques secondes d'extase. Plusieurs années d'enfer.

Avec le temps, il n'était même plus sûr qu'il s'agisse de lui sur l'écran. Quand il regardait cette verge gorgée de sang, avalée, ingurgitée, il avait le sentiment toujours plus prégnant que cette bite appartenait à quelqu'un d'autre. C'était peut-être le cas.

Cependant, il lui semblait se souvenir de la chaleur. Se souvenir de l'effort incroyable et des contorsions nécessaires pour rester bien cadré, supporter la tension de cette séquence interminable dans laquelle il avait mis bien plus que quelques gouttes de sperme : son coeur, son âme, découpés en deux ou trois coups de reins avortés. Mais ça, tout le monde s'en foutait. Ce qu'ils voyaient, c'était une queue en gros plan et une nana qui suçait. Ce qu'ils voulaient savoir, c'est si c'était vraiment lui, cette queue. A l'époque, il avait répondu avec véhémence : "Oui, c'est moi. C'est définitivement moi." Aujourd'hui, il regrettait d'avoir répliqué avec autant de sincérité.

Chloë, qui jouait dans la scène, s'était barrée quelque temps plus tard avec un autre gars. Un artiste, lui aussi. Du genre underground et branché. Une pâle copie, selon Vincent.

Tapis rouge.

Photographes en meute. Vente à la criée.

"Vincent !" Vincent !"

Les lèvres de Chloë étaient posées sur son gland. La langue allait et venait. Elle gémissait. Elle faisait ça pour lui, rien que pour lui. Et il donnait tout.

Flash. Flash.

Mal aux yeux. La peau qui brûle.

Chloë lui manquait parfois.

Publié dans nouvelle-poésie

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