Versus

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Bis

C'est tout chaud, c'est bouillant, ça vient d'être confirmé. Voici la couverture prévue pour l'édition en poche de Versus chez Folio Policier, ainsi que la quatrième de couverture. Prix annoncé : 8, 65 euros : courez, la crise est juste derrière vous. Rendez-vous en avril.

Si le major Paul Nazutti n’a pas la réputation d’être un tendre, c’est qu’il est en guerre. En guerre contre les tueurs d’enfants, les pervers, les hommes, les femmes, les hétéros, les homos, les syndicalistes, les noirs, les chômeurs, les touristes, les cadres, ceux qui savent tout et les autres… En guerre contre le monde entier : une guerre totale menée par un esprit radical sans limites. Combien de temps peut-on vivre dans un tel flot de rage ? Nazutti, responsable de la brigade des mineurs, visage carré, regard franc, révulse et fascine tous ceux qui le croisent. En a-t-il trop vu ? Trop fait ? Il sait qu’il ne laissera qu’une trace dans les statistiques et n’a que faire de la rédemption. Un énième tueur croise sa route. Ce dernier abat des pédophiles et les enterre auprès du corps de leur ultime victime. D’étranges poèmes accompagnent ces mises en scène. Nazutti connaît. Nazutti souffre. Le fauve est lâché…

Par Antoine Chainas
Mercredi 18 février 2009

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Dans notre série "les coulisses enchanteresses du monde de l'édition", voici, en avant-première, la quatrième de couverture prévue pour la sortie chez Folio Policier de Versus.
Vous avez d'abord la première version rédigée par la maison d'édition. Puis celle modifiée par mes soins. Ce n'est certes pas du grand art mais cela fait partie du turbin invisible et méconnu de l'écrivain (non moins invisible et méconnu).  Les amateurs du jeu des sept erreurs saisiront prestement cette occasion unique, inespérée, de comparer et de relever les changements subtils qui peuvent intervenir sur un texte afin de l'orienter ou le réorienter au plus juste. Les autres iront faire un match de tennis ou une sieste, ce qui est tout aussi scandaleusement improductif.







4 ème de couverture

Folio policier – avril 2009

 

Antoine Chainas

Versus (version éditeur).

Si le major Paul Nazutti n’a pas la réputation d’être un tendre, c’est qu’il est en guerre. En guerre contre les tueurs d’enfants, les pervers, les hommes, les femmes, les hétéros, les bi, les noirs, les français, les chômeurs, les cadres, les divorcés, les couples heureux, ceux qui savent tout et les autres qui ignorent le reste… En guerre contre le monde entier et dans n’importe quel ordre : une guerre totale menée par un esprit radical sans limites. Combien de temps peut-on vivre dans un tel flot de rage ? Nazutti, responsable de la brigade des mineurs, visage carré, regard franc scotche tous ceux qui le croisent. En a-t-il trop vu ? Trop fait ? Il sait qu’il ne laissera qu’une trace dans les statistiques et n’a que faire de la rédemption. Un énième tueur croise sa route. Ce dernier abat des pédophiles et les enterre auprès du corps de leur dernière victime. D’étranges poèmes accompagnent ces mises en scène. Nazutti connaît. Nazutti souffre. Il entre dans la danse comme un monstre féroce sorti de son formol…

 


Version modifiée

Versus

Si le major Paul Nazutti n’a pas la réputation d’être un tendre, c’est qu’il est en guerre. En guerre contre les tueurs d’enfants, les pervers, les hommes, les femmes, les hétéros, les homos, les syndicalistes, les noirs, les chômeurs, les touristes, les cadres, ceux qui savent tout et les autres… En guerre contre le monde entier : une guerre totale menée par un esprit radical sans limites. Combien de temps peut-on vivre dans un tel flot de rage ? Nazutti, responsable de la brigade des mineurs, visage carré, regard franc, révulse et fascine tous ceux qui le croisent. En a-t-il trop vu ? Trop fait ? Il sait qu’il ne laissera qu’une trace dans les statistiques et n’a que faire de la rédemption. Un énième tueur croise sa route. Ce dernier abat des pédophiles et les enterre auprès du corps de leur dernière victime. D’étranges poèmes accompagnent ces mises en scène. Nazutti connaît. Nazutti souffre. Le fauve est lâché…

 

 

Par Antoine Chainas
Mardi 23 décembre 2008

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Aujourd'hui, dans notre rubrique "Antoine -Chainas-grand-naïf-devant-l'Eternel-découvre-toujours-plus-avant-les-arcanes-de-l'édition", je vais me faire le plaisir de vous livrer un scoop mondial, que dis-je, intergalactique, voire intersidéral : Versus va être réédité en poche chez Folio (sortie prévue pour avril 2009 - le même mois qu'Anaisthêsia).
Bon, dorénavant, vous ne pourrez plus invoquer la crise mondiale, la récession nationale, le prix de l'essence ou la décroissance positive... Mais ne nous égarons pas. Si je vous parle de ça, c'est qu'en fait de scoop, ce n'en est plus un.

Quatre jours après la signature du contrat d'édition en poche, on me signale que Versus est annoncé dans cette édition sur le site d'une célèbre librairie en ligne.
La rapidité de l'information, cette course à la primeur, ne laisse pas de sidérer le petit terrien que je suis.

Autre exemple amusant : je me souviens avoir lu, en mars 2008, soit un mois seulement après la sortie de Versus, ce commentaire laconique et anonyme laissé sur un blog : "Le prochain roman de Chainas sur l'insensibilité est un petit bijou".  Hormis le jugement de valeur qui n'a rien de déshonorant et dont je laisse la responsabilité à son auteur, je me suis longtemps demandé de qui pouvait émaner cette information alors que le manuscrit était encore en train d'être retravaillé et que rien n'était signé.

Inutile de vous préciser que j'ai réfléchi longtemps et en vain.

Toujours plus vite est la devise de la Toile...

J'attends maintenant que l'on m'annonce ce que je n'ai pas encore écrit. Ça me fera gagner du temps.

Je ? Un grand naïf, on vous dit.

 

Par Antoine Chainas
Dimanche 5 octobre 2008

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Je vous livre aujourd'hui deux déclarations partielles et partiales simplement parce qu'elles m'interpellent en tant qu'auteur et en tant que lecteur.
Mettons-nous bien d'accord avant : il ne s'agit pas de porter un jugement de valeur (certains font ça très bien à ma place), mais de questionner le prix littéraire en général - prix littéraire entendu comme symbole le plus évident de la représentativité et l'intelligibilité (ou non) d'une oeuvre, d'un livre, lato sensu.
La première déclaration vient de Betty Poulpe qui écrit à propos d'une sélection sur ce blog ma foi assez intéressant :
"Le lecteur peut se dire qu'un malade massacrant son prochain selon des rites incas ou mongols ou templiers, ne court pas les rues. Mais quand monsieur tout le monde est pédophile, que Madame tout le monde filme Monsieur avec l'assentiment de l'aîné de la fratrie, bref, qu'on plonge dans le glauque qui ressemble bizarrement à une dépêche AFP, il y a moins d'échappatoire. La sortie de secours est fermée. La réalité est frontale, brutale, moins facile à digérer. C'est peut-être ce qui a pénalisé Antoine Chainas. Un abus de réalité."

La seconde concerne une interview que j'avais accordée au site dédié à ce même prix :
"Une participation dans le *** du polar ne laisse aucun auteur insensible. Quel est votre sentiment sur votre sélection ?
Je suis très flatté, bien sûr. Mais en même temps terriblement conscient que des romans radicaux n'ont que peu de chance dans ce genre d'exercice qui réclame, à mon avis - je ne dis pas que c'est bien ou mal -, un minimum de consensus."

Bien que ce ne soit pas un secret et que l'information soit disponible pour quiconque voudra se pencher sur la question, j'ai volontairement masqué le nom du prix pour bien signifier que ce n'est pas ce prix-là précisément qui est visé et encore moins jugé.
La plupart du temps, les gens qui organisent les sélections (terme générique), ceux qui participent aux votes (générique encore) sont parfaitement honorables et un prix, quel qu'il soit, fait son boulot de prix : mettre en exergue un talent prometteur susceptible de toucher un public assez large, dénicher une voix singulière...
Le tout est de savoir jusqu'à quel point.

Par Antoine Chainas
Mercredi 1 octobre 2008

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On m'a souvent demandé, après la sortie de Versus, si sa rédaction m'avait marqué, si j'avais eu des séquelles... Voici, en forme de réponse, une lettre rétrospective que j'avais rédigée juste après avoir achevé ledit ouvrage. Je ne sais pas encore exactement pourquoi je l'ai écrite. En partie pour me purger de l'écriture chaotique et intense du pavé ? En partie pour clarifier mes idées et pouvoir passer à autre chose ? Un peu de tout cela, sans doute. Une sorte de point final. Ou d'introduction.
A la relecture, je la trouve agressive, arrogante. Elle porte en elle les miasmes de Versus qui tendaient dans mon esprit, lentement, à se dissiper. Elle a été conçue dans ces conditions et à ce moment précis qui font que je n'aurais sûrement pas écrit la même chose une semaine avant ou un mois après.
Cette lettre, je ne l'aime pas.
Mais elle dévoile, d'une certaine manière, le mécanisme. Elle éclaire, en négatif, la gestation, la digestion, l'assimilation.
Je vous en livre le contenu tel quel.

 

En mars 2006, je venais de terminer « Aime-Moi, Casanova » qu’Aurélien Masson avait eu le courage d’accepter au sein de l‘illustre Série Noire.
Je dis bien courage, car il fallait véritablement des couilles pour accepter ce modeste opuscule rempli de pus et de désespoir.
Des couilles pour accepter cette petite chose malformée et suintante qui, curieusement, fut rédigée durant une des périodes les plus heureuses de ma vie.
Des couilles pour foutre de l’argent dans un produit qui ne pactiserait ni avec le lecteur ni avec aucune forme de marchandisation.
Le truc invendable.
Et pourtant…
Je pense que l’esprit et la culture Rock and Roll que nous avions en commun avec Aurélien a participé de ce choix.
J’entends par Rock la version dite « adulte » : le pendant sombre et littéraire de Top of the Pops, l’envers du miroir. Alice au pays des Morts.
Lou Reed avait écrit avec une rare sensibilité sur les putes, les trans, les pédés, les camés, les obsédés, les marginaux. Il parlait de Delmore Schwartz et de Hubert Selby.
Hendrix chantait le mec qui veut tuer sa femme d’une balle dans la tête et il chantait le « brouillard pourpre », référence explicite à l’immense diptyque de « La Bête » par P.J. Farmer.
Nick Cave pointait ses méchantes « murder ballads » et s’extasiait devant la puissance évocatrice de Dylan Thomas.
Et puis il y avait Nick Cohn, Lester Bangs, Nick Kent… Des mecs bien, comme on dit.
J’avais déjà commencé la rédaction du roman suivant qui devait être consacré à la pédophilie et à la haine.
Aurélien m’a rendu visite et nous avons évoqué longuement les options possibles.
Il m’exposa à cette occasion sa vision de la déviance et des mécanismes de propagation qui m’intéressaient à l’époque.
Sotos, Balthus et les catalogues de VPC.
Nabokov, Sade et les réseaux Internet.
Gaspard Noé, Delany et les traitements curatifs en cliniques spécialisées.
Nous n’avons pas refait le monde, nous l’avons exploré, trituré, dévoyé.
Nous avons discuté de provocation et de transgression.
Nous avons discuté d’instrumentalisation et de marché.
Nous avons discuté de soufre et de moralité.
J’ai compris alors que le sujet du livre ne serait pas celui proposé.
J’ai compris que, volontairement, je passerai « à côté».
Il ne s’agit donc pas d’un livre sur la haine. Ou si peu.
Il ne s’agit pas d’un livre sur la pédophilie. Ou si peu.
Il ne s’agit même pas à proprement parler d’un polar.
Roman noir, éventuellement. Ultranoir.
Dans ce roman il y a le travail de la douleur.
Celui de la peur.
Il y a l’absence et le déni.
Il y a le rachat et son utopisme.
L’écrire m’a fait du mal. Comme le lire vous en fera peut-être.
Mais aujourd’hui je suis debout et vous l’avez entre les mains.
Aujourd’hui, je suis vivant et vous êtes morts.
Bonne lecture.

Nice, le 20 juin 2007.

Par Antoine Chainas
Jeudi 25 septembre 2008

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Bonne question.
Par Antoine Chainas
Mercredi 9 juillet 2008

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Voici une scène coupée du roman Versus (Gallimard - Série Noire).  Non retouchée, non corrigée. Rough cut.
Cette scène prend place à l'intermède. Ceux qui ont lu le livre sauront.


Des deux seuls êtres vivants à voir le gosse au petit matin, sur le bord de la RD 5007, le premier était un basset artésien qui ressemblait, de profil, à Robert Mitchum. D’abord, Robert Mitchum fut saisi d’une allégresse toute frétillante. C’était le premier bipède qu’il apercevait depuis des heures. Et en plus, ce bipède lui rappelait, de par sa taille modeste, son petit maître, celui qui avait disparu de sa vue, de son existence depuis… Il ne se souvenait plus précisément. Il avait toujours eu des problèmes de mémoire à long terme, mais le petit maître s’était éclipsé sans explication cohérente. Tout à sa joie, le cabot se mit d’abord à aboyer et à gambader follement autour du gosse. Le bipède avait quelque chose de pas normal, Robert Mitchum s’en rendait compte maintenant qu’il se tenait plus près de lui. Etait-ce cette tenue qu’il arborait ? Ces vêtements étaient sales et en lambeaux, si bien qu’il semblait presque nu, là, en bordure de la route. Etait-ce cette expression d’hébétude qu’il avait rarement vue - sauf les fois où Guy, le papa du petit maître, rentrait tard le soir et qu’il sentait un parfum enivrant de fruits macérés. Il s’asseyait alors dans son fauteuil, celui en face de la cheminée, celui sur lequel Robert Mitchum pissait à intervalles réguliers, et il le regardait. Un regard mort, vide, à l’instar de celui du petit bipède qui marchait maintenant sans lui prêter attention.

Robert Mitchum aboya de plus belle. Il se mit à sautiller autour du mioche, dans l’espoir d’attirer son attention, mais le gamin continua sa progression lente et hésitante, comme s’il ne le voyait pas, comme s’il était endormi et réveillé en même temps. Robert Mitchum n’aurait pas pu expliquer ça autrement.

Il fit un nouveau bond, plus haut que les autres. L’ignorance qu’affectait le petit bipède l’énervait. Et il avait l’impression que plus il s’énervait, plus le petit bipède l’ignorait. C’était un cercle vicieux : un peu comme quand il essayait d’attraper ce truc ridicule qui lui pendait au-dessus du trou du cul.

Avec l’intention de revenir en fonçant entre les jambes du garçon, ainsi qu’il le faisait parfois avec son petit maître pour jouer, Robert Mitchum fit un écart au milieu de la route, sans cesser d’aboyer. C’est alors qu’il entendit le sifflement. Un sifflement qui semblait venir de très loin et se rapprocher vite. Trop vite.

Robert Mitchum n’eut pas le temps de tourner la tête. Lorsque le 36 tonnes GMC à double pont le percuta, son corps se désintégra en une pluie de fines gouttelettes rouges et de minuscules débris d’os qui s’éparpillèrent sur toute la chaussée.

Les freins bloqués, le GMC mit une trentaine de mètres à s’arrêter, tremblant comme une grand-mère atteinte de Parkinson et oscillant dangereusement sur toute la largeur de la route. Les palettes qu’il transportait, arrimées à la va comme je te pousse sur le pont inférieur glissèrent et s’écroulèrent les unes après les autres sur l’asphalte avec un bruit terrifiant.

Le GMC appartenait à la compagnie Constanzo : une petite entreprise spécialisée dans le recyclage de boiserie usagée. Son patron, un certain Aldo Constanzo, fils de Guisepe Constanzo, dont il avait hérité l’affaire familiale, était un homme affable et généreux… Jusqu’à un certain point. Point qui était atteint aussi rapidement que ses loisirs le permettaient. Les marottes auxquelles il s’adonnait consistaient par exemple à se suspendre par les pieds à une barre de traction modifiée et à s’administrer de la méthédrine liquide pure à l’aide d’une poire à lavement. Opération périlleuse s’il en est. Elles comprenaient de même le recours régulier à certaines péripatéticiennes de sa connaissance sachant l’appeler « mon petit bébé grognon à sa maman » de manière convaincante, lui donner la fessée quand il était vilain et changer les couches qu’il se procurait aux surplus d’un service de gériatrie par les bons soins d’un infirmier cupide. L’un comme l’autre, ces loisirs n’étaient ni bon marché, ni faciles à négocier. Ca n’était pas comme si Aldo n’avait pas voulu faire fructifier le patrimoine familial… Et chaque jour, chaque semaine, jusqu’à ce que se profile la fin du mois, il se promettait que c’était ce qu’il allait faire. Seulement, ça n’arrivait jamais, et, à chaque échéance, pour pouvoir continuer à satisfaire ses petites lubies, il était contraint de rogner sur la masse salariale et le matériel. C’est ainsi que la majorité de ses employés se trouvait être, au choix : des ex-taulards à qui le contrôle judiciaire ne laissait que des options limitées quand à l’épanouissement professionnel, des pauvres loques à la limite de l’exclusion qui préféraient ça à Emmaus ou des types qui fuyaient simplement quelque chose, quelque part, en attendant mieux. Le GMC, qui aurait dû partir à la réforme voilà cinq ans, roulait toujours. Et les câbles, achetés au poids cinq centimes d’euro moins cher que partout ailleurs à un casseur pas net de banlieue, effilochés au-delà de toute raison ou rouillés sur toute la longueur, avaient servi à arrimer les palettes.

C’était avec ce même souci de pragmatisme que Constanzo s’était résolu à sous-traiter le bois. Désormais, la matière première n’arrivait plus, comme au temps de son père, des belles plantations Landaises ou Pyrénéennes, mais d’un coin paumé de Thaïlande où le taux d’humidité avoisinait celui de la forêt équatoriale et où les déchets des exploitations, pourris jusqu’au moyeux, infestés de merules, hylotrupes et autres fungis étaient revendus quasiment à perte. Il avait entendu dire que les troncs marinaient jusqu’à deux ans dans l’eau des rivières avant d’être traités de manière souvent expéditive à Bangkok.

Than Jong ne se contentait pas de revendre sa production aux grosses raffineries de la capitale, mais il participait aussi à l’essor local en commerçant avec les artisans de la région, à Ban Thanai et dans le district de Hang Dong. Depuis une vingtaine d’années, et avec une constance frisant l’ascèse, il pillait les forêts de Doi Pui. Grâce aux éléphants élevés pas loin, dans le centre d’entraînement de Mae Sa, à dix kilomètres de là, le bois transitait par la route 1004, jusqu’à Khruba, avant d’être acheminé par le Mae Klong via la rivière de Mae Ya .

Bien sûr, l’abattage était réglementé. Mais avec quelques milliers de bahts bien placés, la législation devenait soudain très souple.

Bien sûr, les montagnards : Hmongs, Akhas ou Yaohs se plaignaient de temps en temps. Mais il avait envoyé son cousin et ses amis, allumés au YABA - la drogue qui rend fou - faire deux ou trois raids dans la jungle et les choses étaient rentrées dans l’ordre.

Aussi, tout allait bien, pour Than Jong. Il aimait à penser, dans ses moments d’euphorie, qu’il agissait en philanthrope. Il aimait ses éléphants, donnait du travail aux gens de la région et participait à l'économie locale. Un vrai citoyen modèle. Et les mauvaises langues qui prétendaient que, jadis, quand il résidait à l’Est, dans les Cardamones, il avait soutenu la guérilla khmer rouge du Cambogde voisin, il leur envoyait son cousin et ses amis qui n’avaient vraiment pas besoin du YABA pour être fous.

Parmi les commerçants locaux qui s’approvisionnaient chez Than Jong se trouvait un petit homme nommé Tang. Juste Tang. Il fabriquait, ou plutôt faisait fabriquer par les enfants de son village - Ban Thanai -, des tables, des chaises, des lits, des cadres, des pachydermes et autres figurines sculptées, des bracelets, des épingles à cheveux, des pipes… enfin tout ce qui nécessitait du bois et des petites mains… Des petites mains… Tang adorait les petites mains de ses petits ouvriers. Il était vrai qu’avec le développement du tourisme, il avait de plus en plus de mal à trouver des travailleurs consentants… Les touristes, eux, ne payaient pas les faveurs des enfants avec un bol de riz et un verre d’eau… Le tourisme sexuel, comme tous les tourismes d‘ailleurs, entraînait l’inflation et prenait les autochtones à la gorge. Alors, les temps étaient plus durs. Mais Tang ne se plaignait pas. Il lui en restait encore, dans son atelier, des petites mains, des petites bouches, des petits…

C’est chez lui que les Martin se rendirent pour acheter… pour acheter quoi ? Monsieur Martin, lui, il était venu pour faire du trekking jusqu’au mont Doï Inthanon - le plus haut de Thaïlande, à ce qu’on lui avait dit - et à deux mille bahts le séjour, il se sentait pas vraiment d’humeur à s'adonner au shopping. Mais Madame Martin avait insisté. Il fallait ab-so-lu-ment qu’ils ramènent un souvenir. C’était capital. Vital ! A contrecoeur, monsieur Martin avait cédé et ils s’étaient rendu dans cette petite échoppe siiii exotique en bordure du village. Après avoir tourné, tourné et tourné encore, madame Martin, sous le regard de plus en plus exaspéré de son mari, avait jeté son dévolu sur une chaise en teck siiii pittoresque. Malgré les protestations véhémentes de son époux, qui ne tenait absolument pas à retourner à l’hôtel pour y déposer une putain (ne sois donc pas si vulgaire, chéri.) de chaise thaïlandaise, madame Martin eut gain de cause. Elle serait d’ailleurs bien encore restée un peu, mais un individu repoussant avait fait son entrée dans le magasin. Ce n’était pas tant son apparence - somme toute banale - qui choquait que l’odeur épouvantable qu’il dégageait. Une odeur de… charnier. Il s’agissait d’un européen au crâne rasé, assez petit, rondouillard, mais avec une manière de se déplacer… étrange aurait dit madame Martin. (on aurait dit un serpent, non, chéri ?) Comme par enchantement, des mouches, de grosses mouches bleues commencèrent à tourner autour d’eux et dans le magasin… Le cœur au bord des lèvres, battant désespérément des mains pour chasser des diptères, les Martin évacuèrent les lieux, leur chaise en teck sous le bras.

Ils ne virent pas l’échange, rapidement animé, qui se produisit entre l’européen et Tang.

Et ils étaient déjà loin lorsque la fusillade éclata.

Dix jours après, la chaise fut ramenée en occident. Dans le sud de la France, très exactement. Là où résidaient les Martin. Monsieur Martin avait fait son trekking et il se sentait ragaillardi, prêt pour onze nouveaux mois d’un labeur sinistre dans un bureau sinistre derrière le sinistre clavier de l’ordinateur en face de son sinistre collègue, au passionnant Service d’Attribution des Médailles du Conseil Général. La chaise, comme tous les souvenirs de voyages que madame Martin ramenait, finit à la cave et ne servit jamais.

Quelques années après, monsieur Martin fut muté du Service d’Attribution des Médailles du Conseil Général au Service d’Attribution des Médailles d’un autre Conseil Général. Les Martin déménagèrent et, par un lundi radieux - la veille des Monstres, madame Martin avait insisté, ils n’étaient pas des sauvages tout de même - la chaise, parmi un nombre invraisemblable d’autres bibelots, se retrouva sur le trottoir de la petite allée qu’ils avaient habitée.

Le soir, aux alentour de cinq heures, Rodolphe Jourdan, qui sortait du supermarché en compagnie de sa famille, arrêta sa vieille R16 sur le bord du trottoir.

- Putain, regarde ça, Jeanine… Comme neuve, elle a jamais servi, on dirait.

- Tu vas quand même pas nous ramener ça à la maison ? T’as déjà embarqué une lampe à pied la semaine dernière. Si ça continue, on ira plus faire les courses le lundi…

Rodolphe regarda sa femme, l’air consterné.

Sur le siège arrière, Kevin, neuf ans jouait avec Pipeau, âge indéterminé étant donné qu’il s’agissait d’un chien trouvé que Rodolphe avait ramené chez lui le mois dernier. Pensez donc ! Un basset artésien. Et gratuit ! Il allait quand même pas laisser une occasion pareille.

Monsieur Jourdan ramena la chaise chez lui. Il l’installa à une place de choix, près de la cheminée.

Au bout d’un an, Jeanine, prise d’un subit accès de folie, Rodolphe n’aurait pas pu décrire ça autrement, avait entrepris de se débarrasser de la plupart des choses ramassées au fil des ans par son bien-aimé. Il est vrai que, pour la plupart, ces objets étaient hors d’usage ou bien avaient un vice caché. Mais c’était pas une raison, merde.

La chaise et le chien était donc devenu, avec le temps, les ultimes rescapés de la grande razzia menée par sa femme - pratiquement une opération d’épuration. Rodolphe Jourdan avait sombré, petit à petit, dans une sorte de dépression. Sa femme ne voulait pas son bonheur, non. Elle ne l’avait jamais voulu. Certes, l’appartement était beaucoup mieux rangé qu’avant, plus propre et plus fonctionnel, mais Rodolphe avait l’impression d’avoir perdu une grande part de lui-même dans le chantier de salubrité publique monté par Jeanine. Une part capitale.

Il rentrait de plus en plus tard du travail : une messagerie où il officiait en tant que chef d‘équipe. Et souvent, le soir, à moitié bourré, il s’asseyait dans la chaise, « sa » chaise et regardait le chien s’ébattre à ses pieds. Le nouveau cheval de bataille de Jeanine était, bien entendu, le basset. Il pissait partout et bouffait les coussins du divan chaque fois qu’ils s’absentaient… Et ça n’était plus tenable, tu entends, Rodolphe ? Plus tenable.

Mais Rodolphe, soutenu par Kevin que Jeanine jugeait avoir été honteusement corrompu à coups de Carambars et autres friandises, avait tenu bon. Ce chien, c’était tout ce qui lui restait… avec la chaise.

Une nuit, tandis que son mari dormait profondément, aidé par la quantité astronomique de Momies qu’il s’était enfilé en sortant du travail, Jeanine descendit dans le salon, elle prit la laisse, les clefs de voiture et emmena le corniaud faire une longue balade dans les bois longeant la RD 5007. Mis devant le fait accompli, son mari plierait. Il pliait toujours, une fois que les choses étaient faites.

Au même moment, la tête de Raoul Bernard, pédophile notoire, explosait dans la quiétude des bois.

A la perspective de se dégourdir les pattes, le chien trépignait sur la banquette arrière. Quel crétin, ce cabot ! songea Jeanine.

Une heure plus tard, elle appuyait sur l’accélérateur, disparaissant dans la nuit, tandis que Pipeau, ce basset artésien qui, de profil, pouvait ressembler à Robert Mitchum, courait désespérément sur le ruban d‘asphalte.

Dans la voiture, Jeanine partit d’un grand rire clair.

Au domicile familial, Rodolphe Jourdanétait maintenant tout à fait réveillé. Il attendait sa femme, assis sur sa chaise. Il chantait tout doucement une chanson romantique des années soixante qui, pour une raison mystérieuse, lui trottait dans la tête. Un grand couteau de cuisine posé sur les genoux.

Le chien trotta, puis marcha jusqu’au matin.

Ensuite, il y eu le gosse.

Et le choc.

Puis plus rien.

Jean Riva jura entre ses dents. Il avait eu la frousse de sa vie. Qu’est-ce qu’il foutait, ce clébard, au milieu de la route ? Il pesta contre cette épave de GMC qu’il était contraint de conduire au mépris des règles les plus élémentaires de sécurité. Il pesta contre ce boulot de merde qu’il avait dû garder pour échapper aux foudres du contrôleur judiciaire. Ces trois mois, il les avait eu avec sursit en grande partie grâce au job. Enculé de contrôleur ! Il pesta enfin contre la malchance qui avait planté ses dents dans le gras de son postérieur et semblait pas décidée à lâcher prise.

Il poussa un cri d’horreur en voyant les palettes étalées sur la route. Il en avait pour des heures, à ramasser tout ça.

Il regarda à droite, à gauche… Il ne savait pas où il était exactement… quelque part sur la RD 5007. Autant dire paumé.

C’est alors qu’il vit le gosse qui marchait en bordure de la route. Il avait l’air… pas normal. Démarche hésitante… mécanique. Sale comme un poux. Peut-être qu’il était sourd ? Le barouf qu’avait fait le GMC, c’était pas possible de l’ignorer. Peut-être que c’était un dingue échappé d’un asile ? L’autre jour, à la télé, il avait vu un documentaire sur les autistes et celui-là ressemblait franchement à un autiste… Il foutait quoi, là ? La mouise, mec. La mouise !

Il se mordit les lèvres. Qu’est-ce qu’il devait faire, bon Dieu ? Il appela :

- Petit ! Hep, petit ! 

Pas de réaction. Il embrassa le route et la forêt du regard. Personne. C’était bien son fion ! A la hâte, il rangea son bahut sur le côté et poussa les palettes dans le fossé. Avec la dégoulinante qu’il se payait, manquerait plus qu’un de ces connards d’automobiliste vienne se faire tailler une décapotable gratuite par le GMC ou bien percute une palette.

Ils étaient comme ça, ces putains de conducteurs de voiture. Quand t’en voulais pas, que t’étais peinard, ils s’agglutinaient autour de toi comme des putains de tiques et quand t’avais besoin de témoins, quand les choses se déglinguaient, il y en avait pas un à des kilomètres à la ronde. Jean Riva se faisait pas d’illusion, avec le bol qu’il avait, suffirait qu’il tourne le dos pour qu’une catastrophe se produise.

Il se mit ensuite à trottiner pour rejoindre le gosse. Il le devança et appela de nouveau en faisant de petits signes.

- Oh, oh, petit, ça va ?

Le gosse continuait à marcher comme s’il le voyait pas.

Jean passa sa main devant ses yeux qui ne clignèrent pas.

Il avait quoi, ce marmot ?

Jean se mordit de nouveau les lèvres.

Il pouvait quand même pas le laisser tout seul, comme ça, sur la route, ce mioche. Il avait des gosses. Il savait ce que c’était. Avec tout ce qu’on biglait à la téloche, c’était impossible.

Mais il se voyait mal le ceinturer et le prendre sur son épaule pour l’emmener dans son bahut. Pour le coup, c’est là qu’il sortirait de sa torpeur et se mettrait à gueuler. La scoumoune aidant, il était sûr que ça serait le moment que choisirait une bagnole pour passer. Une bagnole remplie de bons samaritains qui iraient immédiatement porter le deuil à la gendarmerie du prochain village. Il le devinait gros comme une maison, ce plan. Et avec le papelard qu’il se trimbalait en correctionnel, aucun doute que le juge, cette fois, croirait pas à la coïncidence.

Déjà, cette histoire avec cette pute rencontrée dans un restau de routiers, il la trouvait un peu fort de Roquefort. Est-ce que c’était de sa faute à lui si elle avait quinze ans au lieu de dix-huit ? Est-ce que c’était de sa faute si les lardus, en train de faire une ronde, étaient tombés sur eux dans le bahut ? Naturellement, la pute avait nié l‘avoir sucé en échange d‘espèces sonnantes et trébuchantes. Pas de pot, il s’était farci une dilettante encore scolarisé. Comment il aurait pu être au courant ? Il avait plongé. Détournement de mineure… Je vous demande un peu. Heureusement, la gamine avait déjà sa petite réputation dans le restau et à la brigade… Heureusement, Carmella, sa femme, était venue témoigner en sa faveur. Il était certes pas très malin, mais c’était justement en vertu de ce défaut de fabrication qu’on devait lui laisser le bénéfice du doute. C’était un bon père - un bon mari, c’était une autre histoire -, et si on le faisait pas pour lui, il fallait le faire pour les gosses… Ils y étaient pour rien. Heureusement, il avait ce boulot de chauffeur-livreur chez Constanzo… Il était intégré, merde ! Heureusement ?

Depuis cette histoire, Carmella n’en avait pas reparlé, cependant il se rendait bien compte qu’elle le regardait d’un autre œil.

Et s’il se faisait encore pincer aujourd’hui pour une histoire comme ça, il pourrait toujours invoquer la guigne, son compte était bon.

 

Jean Riva résolut de marcher un peu en arrière du gosse, histoire qu’il y ait pas d’équivoque, mais assez près quand même pour surveiller… au moins jusqu’à ce que quelqu’un se pointe.

Pour la première fois depuis 1976, date à laquelle la route avait été construite, personne ne passa pendant les quatre heures que durèrent leur périple jusqu’aux premières habitations.

C’est totalement épuisé et à bout de nerfs que Jean Riva fit irruption dans la pharmacie du village. Il parla si vite que la patronne éberluée mit un moment à reconstituer son discours :

- Ilyaungosselàdehorstoutseul… Jecroisquilfaudraitappelerlesflics… 

Puis il prit ses jambes à son cou et disparut. Aller expliquer aux decs comment il était tombé sur l’enfant, non merci.

La pharmacienne sortit sur le seuil. Le gosse s’arrêta devant elle, clignant des yeux pour la première fois.

- Ca va, mon enfant ? Tu t’appelles comment ? 

Pour toute réponse, de gosse tendit la main vers elle et l’ouvrit. Il tenait à l’intérieur un petit objet.

Tout en ayant conscience de l’incongruité de sa réflexion, la pharmacienne se dit que ça ressemblait vraiment à ces nouveaux tampons hygiéniques lancés à grand renfort de publicité le mois dernier.

Par Antoine Chainas
Samedi 5 juillet 2008

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