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Trois petits poèmes neurasthéniques dédiés à ceux qui veulent arrêter

Et à ceux qui ignorent

comment continuer.


Variation # 1









Parce qu'on oublie pas l'odeur du charnier partout dans les rues en période de pleine salubrité

Parce qu'on oublie pas la merde entre les dents des gens, dans leur moindre sourire, la plus petite parole,

Parce qu'on oublie pas la viande, celle qu'on taillade, celle qu'on baise

Jusqu'au sang,

Et les caresses sous la peau. Les baisers froids, la débandade,

Aux matins arrosés, kérosène frelaté. Et les nuits blanches. Tant de nuits blanches. Si blanches.

Parce qu'on oublie pas l'homme, trou puant, trou sans fond

Avec rien entre les mains que sa queue et tes seins.

On n'oublie pas, non,

On espère.


Variation #2

 








On sera ni le prochain ni le suivant. Ni le dernier.

A crever.

On se planque, on essaye, volume au maximum, la mémoire au chalumeau, quelques pilules bien rangées à gauche

De la télécommande.

Au panier la fierté, aux chiottes l'intégrité !

On n'oublie pas, non,

ni de geindre comme un chiot, ni de prier ni de trembler.

On n'oublie pas, non,

Pas la vie qu'on regrette, bouffé par les vers,

Pas la vie qu'on vomit en se rappelant demain,

Ou le creux de tes reins.

Car voici la nuit.

On n'oublie pas qu'à deux pas des vitrines, derrière les magasins, y a un vieux qui chemine

vers la tombe.

Vers la tombe.


Variation #3







On n'oublie pas.

On compte.

Un.

Deux.

Trois.

Les morts nous regardent, sans cesse plus nombreux.

Eux connaissent déjà

La course du poison, le long des veines, droit au coeur, la pulsation muette des halogènes

Qui s'éteignent.

Quatre.

Cinq.

On n'oublie pas.

On n'oublie rien.

Par Antoine Chainas
Dimanche 1 mars 2009

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Tu voulais écrire pour donner. Pas recevoir. Recevoir, c'était apprendre à accepter. Et accepter, c'était te rendre esclave. Accepter l'argent, accepter la pub. Accepter les louanges et les sourires. La gratification de Toi, celui que tu hais, celui dont chaque pas pèse une tonne et chaque jour cent ans. L'insupportable. L'usurpateur. Toi. Accepter la merde dans ton assiette en tickets de restauration et accepter les dix mètres carrés d'une chambre d'hôtel qui t'oubliera sitôt les bagages pliés. Accepter la chatte entre deux signatures. Le parfum écoeurant pour ne pas y penser. Et le regard de ton chien lorsque tu rentres chez toi. Seul. Accepter l'argent. Accepter les comparaisons. Accepter les clauses restrictives. Puis le marchandage. Puis le compromis. Puis la facilité. Ton chien, qui te regarde, tel que tu es. Amolli. Pieds et poings liés. Nu. Laisse au cou. C'est toi, le chien. Ne plus rien dominer. Même pas ta propre échéance. Celle qui dépassera de loin le plus beau de tes livres. Tu croyais que certains mots pouvaient être libres. Mais c'était oublier qu'il y avait un prix. Pour chaque chose que tu accepterais. Et chaque chose que tu refuserais. Personne ne t'avait prévenu. Au départ pas plus qu'à l'arrivée : rien ne serait affiché.

Par Antoine Chainas
Mardi 10 février 2009

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...ans ma rue les hommes tombent à un mètre de l'arrivée des mouches sur les paupières dans ma rue les filles fondent comme des icônes glacées stars muettes et sans ombre dans ma rue y a des chats noirs et des échelles attention les poisseux se ramassent à la pelle dans ma rue y a des gens pieux et des églises des vieilles qui penchent genre tour de Pise dans ma rue y a du sang beige et de la neige ne pas glisser sous les cortèges dans ma rue les antennes plient parfois les matches de foot ne passent pas dans ma rue les petits garçons ont le teint pâle ils brillent la nuit sous les étoiles dans ma rue les vierges sont sans pieds sans mains sans destin elles ne font que passer dans ma rue baisse la tête les hélicos volent bas et y a des bas qui blessent dans ma rue s'il te plaît dis merci à la dame celle qui ne sourit pas lorsque les anges planent dans ma rue y a parfois des élans de tendresse à l'heure de la messe dans ma rue à chaque pas y a des oiseaux qui s'envolent dans le ciel où tracent des avions de combat dans ma rue à chaque pas un tremblement de terre ou quelqu'un qu'on enterre dans ma rue les supermarchés sont pleins de codes-barres à déchiffrer de clients mécontents et de caissières cassées dans ma rue les hommes sont armés sous leur manteau et sous leur peau travaillent les asticots dans ma rue y a des flammes et des trombes d'eau à perdre haleine dans ma rue y a des larmes faites de cobalt et de cristal papa est un type très normal dans ma rue quand il fait chaud fermez les fenêtres tournez le dos la cerise est sur le couteau dans ma rue tout fait froid à l'échine sur les bras la fièvre est là en contrebas dans ma rue y a des tonnes de rêves qui meurent sur le trottoir dans les caniveaux où coule l'or de nos veines de nos cervea...
Par Antoine Chainas
Mardi 30 décembre 2008

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Payer.

Payer de son sang, sa merde, au cerveau, aux tripes, flamber lorsqu'il n'y a plus rien à flamber, payer, argent contant, corps défendant, payer, sur les nerfs et la sueur, crise de manque, tutoyer le diable, s'offrir, nu et payer, sucer sa queue, pomper le ciel, pupilles épinglées, lui apprendre à danser, payer de ruptures, payer en brûlures, l'abrasion, la rognure, odeur d'essence, sur la peau, dans les os, en miettes, payer par devises, monnaie de singe, empalé, payer les yeux fermés, la gueule ouverte, ventre à terre, payer, payer, payer, avancer encore, accélérer, saigner, quatre veines, mettre ses couilles où il faut, trancher net, assez de mots, assez, payer, la virilité est ton dernier pouvoir

D'achat.

Par Antoine Chainas
Samedi 20 décembre 2008

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Dans son vagin, il y a eu Didier, Nicolas, Hervé et Jacques.

Dans son vagin, Siegfried, Albert, et Mike.

Dans son vagin, tout au fond, Samuel, Etienne et Franck.

Dans son vagin, sa bouche : Thierry, Joseph, Jean-Jacques et Louis.

Sa bouche, au fond, crache, crache, Michel, Simon, Arnaud, Pierre, Léon et Tony.

Tous célèbres. Tous riches. De l'argent, de la lumière. Mais le soir, dans son vagin, dans sa bouche, au fond, écarte, encore, plus fort, encore, plus loin.

Peut-être, à un moment ou à un autre, y a-t-il eu un peu d'amour.

Par Antoine Chainas
Mardi 9 décembre 2008

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Texte de jeunesse. Quand, naïf que j'étais, je pensais qu'une contestation extérieure au système était partiellement possible. Quand, inconscient que j'étais, je pensais que le marché concernait un tout autre pan de la société. Quand, stupide que j'étais, je croyais - sans en faire partie - que le mouvement abusivement et généralement désigné sous le nom de Gothique échappait à tout ça.
Cette naïveté, cette inconscience, cette stupidité sont, par certains aspects, encore présentes aujourd'hui. Mais différemment : la jeunesse n'est plus là.

J'ai ouvert les yeux en sursaut. Haut-le-coeur. Mal de tronche pas croyable.
J'étais à mon atelier.
Devant ma table de travail. Poussière. Sciure. Pas bossé encore aujourd'hui.
Au-dessus, dans l'appartement, quelqu'un avait mis la musique à fond.
Qui c'était encore, ce connard qui respectait rien ?
Ça ressemblait à un morceau de rock.
J'ai pensé à Martine, ma femme. Mais elle écoute pas de rock. A moins qu'elle ait résolu de m'emmerder plus que d'habitude.
J'ai pensé à Pierre ou Sylvia. Un des deux. Mes gosses sont jamais les derniers. Je leur ai déjà pourtant dit cent fois... Dit et redit. Jusqu'à mélanger les mots. Pas crier. Pas frapper. Maîtriser. Dit et redit. Jusqu'à avoir envie de vomir. Jusqu'à avoir envie de...
Calmement, je me suis levé.
Je suis monté. J'ai fait un détour par la cuisine. J'ai pris un couteau de boucher. Le plus gros que j'aie trouvé. Le plus impressionnant et le plus solide. On allait voir ce qu'on allait voir.
Je suis entré dans le salon, l'arme à la main, bien décidé à faire cesser ce vacarme. Dit et redit.
"Il y a un coup de couteau pour chaque jour que j'ai vécu avec toi..." chantait le type dans les baffles. Une sacrée chanson, si je me souvenais bien. Ce genre de bon goût, sur l'instant, ça m'a un peu surpris de la part de ma femme ou d'un des deux gosses.
C'est là que je me suis souvenu que cette chanson, ce disque, c'était moi qui l'avais mis avant de descendre à l'atelier. Ce connard qui respectait rien, c'était ma pomme.
J'ai baissé les yeux et je les ai vu là, tous les trois, dans un coin du salon, empilés en pièces détachées comme un jeu de Lego géant. Du sang partout. Des coupes franches. Les mains avec les pieds, les bustes en vrac et une ou deux têtes par dessus. Ma petite famille.
J'ai regardé ma main. Ma main avec le couteau. Le couteau avec la lame. La lame avec du sang. Du sang sur la lame. Plein. Comment j'avais fait pour pas m'en apercevoir ?
Je me suis mis à trembler.
Et l'autre, le rocker de mes deux, dans l'enceinte, qui voulait pas s'arrêter de beugler :
"Ils ont tranché ta gorge comme si t'étais une fleur..."
Et moi, je pensais très fort, pour couvrir le bruit, couvrir les images, couvrir mes propres réflexions, tout couvrir :
- C'est pas moi... C'est pas moi...
Bon, c'est vrai que j'avais un petit passé. Mon dossier dans les ordi' de l'unité psychiatrique de l'hôpital central. Dehors, quand on pensait que je pouvais pas esgourder, on employait parfois le terme fou, là-bas, j'étais malade, c'était mieux. Plus propre, en tout cas.
J'ai fermé les yeux très fort et j'ai hurlé une dernière fois, tout au fond de ma tête :
- Si je me souviens pas, ça peut pas être moi...

Par Antoine Chainas
Mardi 21 octobre 2008

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Tout petit, déjà, Antoine Chainas s'adonnait aux A.D.H.S.M.S.C. (Activités Délictueuses et Hautement Subversives en Milieu Scolaire Sévèrement Contrôlé) et faisait preuve d'un goût prononcé pour la déviance populaire.
Voici les deux premiers feuillets d'une longue nouvelle policière (huit pages, mazette !) écrite à onze ans dans le cadre d'un recueil de fin d'année. Ca s'appelait "La Croisière des Gros Bonnets". Tout un programme.
Impossible de me rappeler si j'avais eu une bonne note ou non. Mais force est de constater que le petit galopin que j'étais avait déjà adopté peu ou prou un M.O. identique quant à l'élaboration de récits disons... décalés (inutile de vous préciser que les illustrations de bastons et le polar ne faisaient pas partie du programme officiel).
Ah, jeunesse !
Par Antoine Chainas
Lundi 22 septembre 2008

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Quand j'étais jeune, je savais.
Et puis je l'ai rencontrée.
Je l'ai laissée prendre ma vie comme un capitaine autoritaire s'empare de la barre d'un navire à la dérive.
Elle m'a tout enlevé. Bribes par bribes, morceaux par morceaux.
Elle m'a tenu chaud ces nuits d'hiver où le vent cogne contre les volets clos de notre pavillon.
Elle m'a lavé.
D'abord le dos.
Au début, j'ai lutté. Mais je suis si faible.
Le son de mes protestations, je ne l'entendais même pas.
Puis, quelques mois, quelques années plus tard, ce fut le dos et le torse.
Et sur la fin, les jambes, les bras, le sexe et l'anus. Sans oublier la plante des pieds.
J'ai cessé de me servir de la machine à laver. La notice, aujourd'hui, me semble écrire d'une main d'enfant. Indéchiffrable.
Lorsque nous avons acheté un nouveau réveil, je l'ai laissée régler l'heure de mon départ au travail.
Nous avons acheté un nouveau portable.
Nous avons acheté une nouvelle voiture.
Une nouvelle cafetière.
Un nouveau réfrigérateur et un nouveau lecteur de DVD.
Une nouvelle vie.
Dont elle a tout géré.
Dont elle a tout effacé.
Je l'ai laissée me battre, quand elle le voulait, quand elle en ressentait le besoin.
Au soir, le sang, dans mon nez et dans ma bouche avait un goût de rouille.
Le matin, je cachais les traces de coups avec un sweet-shirt à manche longue, de grosses lunettes de soleil et un col roulé.
Je l'ai laissée m'extorquer les fonds pour monter ses affaires de mécénat dont les bénéficiaires était tous beaucoup plus jeunes, beaucoup plus beau, beaucoup plus vifs que moi. Des artistes, elle disait.
Je l'ai laissée me violer, parfois, de plus en plus rarement car son travail de gestionnaire lui prenait, j'imagine, trop de temps et d'énergie.
Et puis un jour, elle m'a quitté.
J'ignore pourquoi.
J'ignore pour qui.
Un homme plus autoritaire, peut-être.
Un homme moins dépendant.
Un homme vrai.
Ce fut bref comme un coup de rasoir. L'amputation était nette et indolore.
Aujourd'hui, j'ai cinquante ans et j'ai tout oublié.
Le linge sale, non repassé, s'entasse dans la salle de bains. Les piles, aussi grandes que des pylônes haute tension, me font un peu peur. Désormais, et je ne vais plus me laver. Je ne sais plus, d'ailleurs, comment on fait une toilette.
Je n'ai plus de shampoing. Je ne retrouve plus le chemin du magasin pour aller acheter une bouteille neuve.
Mon ventre gargouille en permanence. Je ne retrouve plus le chemin du supermarché. Les poubelles en bas de chez moi me suffisent.
Je ne retrouve plus le chemin de mon travail. De toute façon, j'ignore comment faire marcher le réveil et serais bien en peine de me lever à une heure quelconque du jour ou de la nuit.
Je ne retrouve plus aucun chemin.
Mes dents pourrissent. Je ne sais plus comment prendre un rendez-vous chez un dentiste.
Ou chez un médecin. J'ai une induration très douloureuse au niveau de la cinquième intercostale droite.
Chez un garagiste. La voiture ne marche plus depuis si longtemps que les services municipaux, la prenant pour une épave, l'on faite embarquer. A moins qu'elle n'ait été volée par des ferrailleurs. Je n'arrive plus à me souvenir comment obtenir le numéro de la police. Comment obtenir n'importe quel numéro. Et même si c'était le cas, je serai bien en peine d'allumer mon portable ou de remettre en service la ligne.
L'électricité est coupée. Il faudrait que je contacte la régie EDF. Mais c'était elle qui s'en occupait.
J'ai cinquante ans. Etre de nouveau capable de vivre seul est au-dessus de mes forces. Mon cerveau, mes muscles ne sont plus aussi alertes. Je ne retiens plus rien.
J'ai cinquante ans et je vous attends. C'est la seule chose que je puisse encore faire.
Qui que vous soyez, je vous attends. Et je sais qu'un jour, vous me trouverez.
Alors, il me faudra réapprendre à aimer.

Par Antoine Chainas
Lundi 15 septembre 2008

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Sa main effleure un autre visage.
L'amour. Il est midi.
Resteront-ils amis ?

La pluie et l'asphalte.
Il fait gris. Son rire.
Partir, partir, partir...

En silence, sa licence,
Les pas glissent. Un couloir
Tout au bout : noir.

A chacun sa prière.
Il est tard, le soir tombe.
Ils entrent dans un autre monde.

Des trophées, des princesses
Muettes. Les photos s'amassent,
Sans laisser aucune trace.
Par Antoine Chainas
Mercredi 3 septembre 2008

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Doucement
Avec une négligence affable
Sa main caresse la table
Doucement

Bien en vue
En face de lui
Bien en plis
Avec ses doigts nus.

Soudainement
S'affaisse le front bas
Son regard est las
Convenu.

Elle ne comprend pas
Ce qu'elle attendait
Ne se produit pas
Ne se produit plus

Alors c'est sa violence
Qui la crève sans bruit.
Et l'étouffe en silence
Sans le moindre cri

Elle avait allumé
Des chandelles histoire
De faire un peu semblant
D'un moment y croire

Mais à ce repas-là
Qui fut leur dernier
Elle s'était apprêtée
A cet ultime souper

La demande est vaine
De quelque chose de bien
Qu'elle aurait voulu sien
Qu'il aurait aimée sienne

C'est l'heure maintenant
Que la lumière s'éteint
Qu'en retirant ta main
Tu f'ras couler ses yeux

C'est l'heure maintenant
Qu'en ne disant rien
Tu affiches ton dédain
Tu lui dis ton adieu

A.C. 1998
Par Antoine Chainas
Jeudi 28 août 2008

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