Jérôme Leroy : dégradation majeure
Après avoir commencé, puis laissé en veille, puis repris, j'ai finalement terminé La Minute Prescrite pour l'Assaut, de Jérôme Leroy. Non pas que le bouquin de cet écrivain radical, polémiste parfois, soit mauvais, loin de là, mais l'apocalypse possible qu'il décrit, la minutie avec laquelle il décortique, désassemble cette société, proche, trop proche de la nôtre, qui a déjà commencé à se désagréger bien avant nous et implose sans espoir retour, m'a semblé parfois insoutenable. J'ai pensé, en refermant le livre, à me suicider. Et puis j'ai décidé, à la place, de faire cette chronique.
Grâce du chaos
Jérôme Leroy écrivait, dans son précédent ouvrage - Le Déclenchement Muet des Opérations Cannibales (éditions des Equateurs - 2006) - un recueil poétique ayant pour thème... la fin du monde :
"Un divertissement
Mélancolique et élégant
Nous ne hausserons pas le ton
N'est-ce pas
La fin du monde sera
Un divertissement
Mélancolique et élégant "
Il semble, tout au long de son parcours d'écrivain, que Jérôme Leroy n'ait jamais fait autre chose - sans doute est-ce là la marque des grands auteurs : écrire et réécrire toujours la même histoire sans avoir l'air de se répéter - que de scander (appeler ?) cette si douce apocalypse, qui, conclusion logique, délivrance ou extrapolation alarmiste, semble nous attendre inévitablement, comme une amante sage et vertueuse, une amante d'une patience infinie, d'une très fugitive beauté. Et cette amante, lorsque nous viendrons à elle - car il est bien évident que c'est nous qui irons à sa rencontre, puisque nous avons commencé notre périple il y a longtemps déjà - aura un sourire merveilleux et un peu mélancolique. Son baiser, sur nos lèvres et plus bas, aura le goût de la mort.
Bon, pourquoi le cacher ? J'ai la chance de connaître un peu sieur Leroy, d'avoir avec lui certaines affinités (mais aussi quelques points de divergence, sinon, ce ne serait pas marrant). Alors, oui : quand il écrit, il est à la limite de l'autofiction. Au travers des emportements massifs de son double littéraire, Kléber (héros de la majorité de ses oeuvres), il sera loisible de reconnaître untel ou untel appartenant au monde de l'édition, de reconnaître des auteurs, des chanteurs, des sites...Au début on est un peu déstabilisé. Il faut laisser à la lecture le temps de prendre son ampleur pour saisir l'ambition du propos. Et une fois lancé, le bouquin se pare de proportions monstrueuses pour finalement dépasser largement le cadre d'un simple récit apocalyptique. A mesure que l'on progresse, par couches successives, de références en auto-références, la fonction catharsique propre au genre se teinte d'une réflexion globale à la fois raffinée et assez sauvage, ma foi.
Bien sûr, on peut ne pas être d'accord avec l'ensemble des opinions sociales, politiques, économique très tranchées du personnage principal, on peut désapprouver telle ou telle prise de position énergique adoptée par le héros, mais qu'on se rassure : cela n'empêche en rien le lecteur ignorant les engagements de l'auteur, de profiter du voyage. Un voyage tout droit en enfer, confortablement installé dans un fauteuil Voltaire, une bonne bouteille à la main. Quelque chose de merveilleux, en somme.
Quantum doloris du savoir
L'anticipation n'est pas un genre innocent pour qui veut se confronter et nous confronter aux maux actuels de l'occident et du monde. Là-dessus, et rares sont les français qui y parviennent, Leroy excelle : la prospective est argumentée, plausible, réaliste. En un mot, elle est effrayante. Ou séduisante, c'est selon.
Au sein de ce genre très spécifique, la poésie opère un travail de sape subtil. Comme chacun sait, cette dernière se marie fort bien avec la fin du monde. Ici encore, Jérôme Leroy, fin lettré, (l'énergumène a été prof de Lettres pendant plusieurs années) fait mouche. La Minute est traversée de fulgurances. Il faut dire que la destruction des civilisations est un terrain on ne peut plus fertile pour produire les collisions sémantiques et autres collages transgressifs. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteur sait exploiter au maximum les possibilités offertes (on pense aux bidonvilles longeant les autoroutes, aux zones de non-droit circonscrites, ou aux gamins rendus fous par un jeu vidéo...).
Les dialogues aussi constituent un des points forts du livre. Le romancier, qui connaît son petit bréviaire rhétorique sur le bout des doigts et ne peut se résoudre, à mon avis, à détester complètement l'Homme, ne se prive pas, à coup de réparties drôles ou tragiques, de faire la démonstration qu'un échange humain, argumenté et sensible, reste possible au coeur du chaos. Mais la lucidité du logos rejoint souvent le seuil ultime de la douleur.
Enfin, en ce qui concerne l'histoire elle-même, la diégèse, là encore, rien à redire : trois blocs distincts, alternés, qui dynamisent l'ensemble et présentent, à mon sens, des objectifs, des intérêts complémentaires. Le premier, le plus factuel mais aussi le plus jouissif, s'intitule "A cette heure-là" : il expose, par le menu, une simultanéité de grandes catastrophes et de petits faits divers emblématiques à travers le monde. La chute de chacun des pans de notre société est rapide, exponentielle.
Le second, "Scopitone", par le prisme du parcours et des réflexions d'une éditrice mystérieuse (hum...), révèle la solitude terrifiante de l'être confronté à la catastrophe annoncée.
Le troisième décrit la rencontre - lumineuse et désabusée - d'un Kléber fatigué mais pas encore vaincu, et d'une gendarmette (j'aime bien le mot), à l'aube du grand bouleversement, pour ne pas l'appeler le grand soir. C'est sans doute la partie la plus sensible, la plus optimiste, la plus humaniste du livre ; encore que tout soit relatif. Elle montre, et c'est là un avis purement subjectif, l'impuissance du verbe face à la vérité d'un simple contact charnel.
Cependant, méfiez-vous. Si vous ouvrez ce livre, le réalisme de cette apocalypse, par la critique radicale, entière, exhaustive qui s'en dégage, par la révolte qui la motive, fonctionnera comme un soulagement. Une euthanasie : indolore en apparence, aussi feutrée que létale. Et quand vous refermerez La Minute Prescrite pour l'Assaut, quand vous reprendrez une vie normale, il sera peut-être trop tard.
A.C.
La Minute Prescrite pour l'Assaut.
Jérôme Leroy. Editions Mille et une nuits. 2008.