Petite cuisine
Ce message s'adresse à tout les apprentis écrivains qui envoient leurs manuscrits par la Poste en espérant avoir plus de chance que de gagner au loto. Cinquante millions de perdants ont tenté leur chance.
Certains les appellent des wannabe, encore que j'abhorre ce terme. Ils sont à mon sens simplement des be, mais c'est une autre histoire.
Consensus or not consensus
Bon, au départ, la démarche a l'air simple : il suffit de poser son cul sur une chaise, un an, deux ans, dix, qu'importe, d'écrire son putain de roman, l'oeuvre de sa vie, celle qui tranche les veines, fait couler le sang, celle qui recueille tripes et boyaux comme un reliquaire, et d'envoyer le tout par la Poste en priant pour qu'un lecteur, deux lecteurs, un premier comité de lecture, puis un deuxième, approuvent vos propos, se coulant dans le consensus mou capable, quelquefois, de produire le pire en matière de littérature. Pas de noms, s'il vous plaît.
Parfois, il arrive de recevoir des notes de lectures. Je vous en ai reproduit deux exemplaires afin que vous puissiez voir à quoi ressemble la chose. Elles viennent d'un même éditeur et concernent un manuscrit non encore publié.
Elles présentent l'intérêt d'offrir un avis radicalement opposé.
Pour ceux dont la vue baisse, je vous en donne le contenu in extenso :
Lettre 1 : Exceptionnel de conception, d'écriture et de maîtrise. Un délire. De drogues, de coups, de meurtres, d'anthropologie.
Fascinant d'adresse et de dégoût.
Chaque page vampirisante pisse le sang dans une séduisante répugnance traversée d'humour.
Une surabondance d'explications techniques, une très savante morbidité donne de l'auteur l'image d'un légiste morticole shooté, en constante orgie nécrophage.
Une autre dimension, nauséeuse, énorme, qui vous latte tout le corps.
Que ce lecteur anonyme et bien entendu clairvoyant d'une grande maison que nous ne nommerons pas soit au passage remercié d'avoir contribué à donner courage.
Tout mais pas l'indifférence(1)
Lettre 2 ; écriture hachée, lecture difficile, on ne sait pas trop ce qu'on lit, l'auteur souhaite nous déstabiliser par un récit proche de l'écriture automatique, comme déconstruit mais il faut beaucoup de talent pour ça, quand il n'y en a pas, on se retrouve devant un texte brouillon et illisible.
D'ailleurs, l'auteur croit faire de la "pop littérature", je dirais plutôt "flop littérature"
J'en ai profité pour retranscrire la ponctuation aléatoire de cet estimé lecteur. Qu'il en soit ici remercié pour d'autres raisons.
Même si, d'une manière épidermique, je rejoins Thierry Di Rollo, dont j'avais déjà parlé ici et qui dit sur son site : "Je n'ai jamais rien appris, ni retiré quoi que ce soit, d'une chronique défavorable ou, pire, incendiaire; la critique négative constructive n'est qu'une légende.", l'écrivain en devenir (perpétuel) doit apprendre encaisser. Il doit savoir accepter le rejet comme l'adhésion. Il doit appréhender l'idée de voir un an de travail, deux ans, dix, qu'importe, niés par un jeu de mots foireux en bas de page. Fuck la blessure narcissique, comme dirait l'autre. Il doit même s'en délecter (même si une certaine mauvaise foi est parfaitement autorisée). Parce que ce rejet est le signe le plus tangible d'une écriture qui ne laisse pas indifférent. Une réaction, bonne ou mauvaise, reste une réaction et en ce sens, elle est salutaire. Elle constitue le socle d'un échange possible. Virtuel, idéalisé, mais possible.
Malheureusement, notre belle société pos-fordiste n'offre que très peu de passerelles entre ces mondes qui s'observent avec méfiante. Au lecteur de lire. A l'éditeur d'éditer. Au critique de critiquer. Et à l'écrivain d'écrire.
Qu'il en soit ainsi.
(1) Jean-Jacques Goldman, ooooh yeahhh.