Engore, engore...
Aujourd'hui, je me résous à parler d'une défunte collection - infréquentable, immonde, illisible pour beaucoup de grands penseurs la Vraie Littérature - mais indispensable selon moi parce qu'elle abrite, en son sein tuméfié, quelques perles littéraires d'une rare intensité macabre.
En ces temps de nourriture bio, d'interdiction de fumer, et d'obligation de bouger, en ces temps de travailler plus et de pas de panique, en ces temps de pureté patriotique et de glaciation internationale, en ces temps de radars automatiques et de fichiers croisés, place au mauvais goût, au sang et aux tripes, place à la contemplation, au voyeurisme et à la complaisance, place à la vulgarité et aux excès vociférés, place aux dérapages incontrôlés, aux cris d'effroi et à la merde, place à tout ce qu'aucune maison d'édition n'oserait plus, ne saurait plus faire aujourd'hui. Place à la chair tranchée, aux jeux de mots foireux et aux ricanements demeurés, place aux fautes de traduction et aux textes coupés à la tronçonneuse, place aux larmes cisaillées des jeunes vierges et aux pervers sexuellement hypertrophiés, place à la transgression paraphilique et aux morts baisés, place aux cauchemars, à la vilenie et au stupre, place à la gratuité et à la nullité, place à l'abyssal, au frontal, au tribal, au génital, au viscéral, au fatal, à l'anormal, place aux fulgurances des génies méconnus, place à feu la Collection Gore de chez Fleuve Noir.
Au risque de déclencher l'ire de certains inconditionnels de cette collection (il y en a !), et malgré les intéressantes, voire très intéressantes tentatives de nombre d'auteurs y ayant sévi, j'ai choisi de mettre en exergue mes deux chouchous :
Joël Houssin

Cet enfant terrible des années 70-80 est également l'auteur de la très incorrecte série du Dobermann. Pour vous souvenir de ce que ce mot galvaudé, en ces temps d'irrévérence formatée, peut vouloir dire en littérature populaire, lisez n'importe quel épisode. J'y reviendrai.
En outre, l'homme est responsable et coupable d'une poignée de romans de SF rageurs et incontrôlables chez Présence du Futur et Fleuve Noir Anticipation. Une énergie hors du commun, un usage de l'argot jouissif, font de ce romancier un des héritiers de Simonin. La furie contemporaine en plus.
Bon, Joël Houssin est depuis passé du côté obscur de la Force : il travaille désormais (au grand dam de l'amoureux transi que je suis) pour le cinéma et TF1.
Corsélien

Corsélien, alias Kââ, alias Behemoth, officiellement Pascal Marignac (oui, le frère de...) est un auteur à part. Que ce soit dans cette collection ou au Fleuve Noir Spécial Police, sous le pseudo de Kââ. Un style à nul autre pareil, brûlant d'une fièvre glacée. Un humour ravageur et extrêmement noir.
Il a su, toujours, dépasser les codes des genres dans lesquels il officiait pour se situer à la fois dans la quintessence et dans la sédition. Totalement paradoxal, froidement désespéré.
Il est décédé en 2002.
Un jour, je vous raconterai comment, lors d'un festival de polar, en plein restaurant, entre la tête de veau et les bouteilles de rouge moitié vide, très fier d'avoir trouvé une série de numéros que je ne possédais pas encore, j'exhibai le fruit de ma récolte (il faut dire que certaines couvertures sont particulièrement flashy) devant une très respectable assemblée composée d'écrivains, d'attachées de presse et de journalistes. Comment je déclenchai une rafale de gloussements, rires nerveux, yeux levés au ciel, tics faciaux, malaises cardiaques ou renvois intempestifs. Au choix. Comment, aux quelques âmes pures qui s'enquirent de ma conception exacte de la littérature et des relations sociales, je répondis d'une voix rauque, en bavant un peu : "Engore. J'en veux engore..."