Marilyn Manson - Au Rasoir # 2
Texte de jeunesse. Quand, naïf que j'étais, je pensais qu'une contestation extérieure au système était partiellement possible. Quand, inconscient que j'étais, je pensais que le marché concernait un tout autre pan de la société. Quand, stupide que j'étais, je croyais - sans en faire partie - que le mouvement abusivement et généralement désigné sous le nom de Gothique échappait à tout ça.
Cette naïveté, cette inconscience, cette stupidité sont, par certains aspects, encore présentes aujourd'hui. Mais différemment : la jeunesse n'est plus là.
J'ai ouvert les yeux en sursaut. Haut-le-coeur. Mal de tronche pas croyable.
J'étais à mon atelier.
Devant ma table de travail. Poussière. Sciure. Pas bossé encore aujourd'hui.
Au-dessus, dans l'appartement, quelqu'un avait mis la musique à fond.
Qui c'était encore, ce connard qui respectait rien ?
Ça ressemblait à un morceau de rock.
J'ai pensé à Martine, ma femme. Mais elle écoute pas de rock. A moins qu'elle ait résolu de m'emmerder plus que d'habitude.
J'ai pensé à Pierre ou Sylvia. Un des deux. Mes gosses sont jamais les derniers. Je leur ai déjà pourtant dit cent fois... Dit et redit. Jusqu'à mélanger les mots. Pas crier. Pas frapper. Maîtriser. Dit et redit. Jusqu'à avoir envie de vomir. Jusqu'à avoir envie de...
Calmement, je me suis levé.
Je suis monté. J'ai fait un détour par la cuisine. J'ai pris un couteau de boucher. Le plus gros que j'aie trouvé. Le plus impressionnant et le plus solide. On allait voir ce qu'on allait voir.
Je suis entré dans le salon, l'arme à la main, bien décidé à faire cesser ce vacarme. Dit et redit.
"Il y a un coup de couteau pour chaque jour que j'ai vécu avec toi..." chantait le type dans les baffles. Une sacrée chanson, si je me souvenais bien. Ce genre de bon goût, sur l'instant, ça m'a un peu surpris de la part de ma femme ou d'un des deux gosses.
C'est là que je me suis souvenu que cette chanson, ce disque, c'était moi qui l'avais mis avant de descendre à l'atelier. Ce connard qui respectait rien, c'était ma pomme.
J'ai baissé les yeux et je les ai vu là, tous les trois, dans un coin du salon, empilés en pièces détachées comme un jeu de Lego géant. Du sang partout. Des coupes franches. Les mains avec les pieds, les bustes en vrac et une ou deux têtes par dessus. Ma petite famille.
J'ai regardé ma main. Ma main avec le couteau. Le couteau avec la lame. La lame avec du sang. Du sang sur la lame. Plein. Comment j'avais fait pour pas m'en apercevoir ?
Je me suis mis à trembler.
Et l'autre, le rocker de mes deux, dans l'enceinte, qui voulait pas s'arrêter de beugler :
"Ils ont tranché ta gorge comme si t'étais une fleur..."
Et moi, je pensais très fort, pour couvrir le bruit, couvrir les images, couvrir mes propres réflexions, tout couvrir :
- C'est pas moi... C'est pas moi...
Bon, c'est vrai que j'avais un petit passé. Mon dossier dans les ordi' de l'unité psychiatrique de l'hôpital central. Dehors, quand on pensait que je pouvais pas esgourder, on employait parfois le terme fou, là-bas, j'étais malade, c'était mieux. Plus propre, en tout cas.
J'ai fermé les yeux très fort et j'ai hurlé une dernière fois, tout au fond de ma tête :
- Si je me souviens pas, ça peut pas être moi...