X Porno Sein Sexe : récidive numéro 10
Aujourd'hui, il est arrivé à ce modeste blog quelque chose de singulier : le nombre de connexions a grimpé d'une manière tout à fait inhabituelle et relative. En cause : un article récent intitulé Collision Porno numéro 9, qui entendait explorer l'intrusion sournoise, éphémère et marginale de la pornographie dans la littérature de genre. Les mots clefs menant à cet article somme toute assez peu stimulant sexuellement sont d'une poésie surprenante : "porno", "porno salope", "porno gros seins", "chienne porno"... J'en passe et des meilleures.
Bon, mes tendances à la facétie m'entraînent à récidiver, ne serait-ce que pour le plaisir d'imaginer monsieur tout-le-monde, la braguette ouverte, les pupilles dilatées, prêt à l'action, tombant sur les couvertures des éditions Désordres, Florent Massot ou du Scorpion, qui, si elles sont d'un intérêt artistique indéniable, n'ont rien pour éveiller la libido.
Je vais donc évoquer une fois encore la pornographie, mais pour essayer de définir un champ d'action sensiblement différent. Et puis ce sera l'occasion de parler de quelques ouvrages capitaux qui n'avaient pas trouvé leur place dans la chronique précédente.
Eros et Thanatos main dans la main
Il existe à mon sens deux pôles fondamentaux dans la littérature de genre : la mort et le sexe (entité mécanique ou acte de procréation). Le spectacle redéfinissant ces deux termes par l'intermédiaire d'une érotisation, d'une esthétisation. On en revient à ce que Guy Debord nommait les "Trois S" (Sexe, Sang, Spectacle). Dès lors, la représentation de la mort et du sexe - comme toute représentation - reste mensongère, forcément mensongère.
Partons, pour commencer, du côté strictement documentaire :
Cette perspective a particulièrement, et d'une manière saisissante, été mise en avant par une poignée d'ouvrages factuels.

A ce titre, Les Forcenés du Désir, de Christophe Bourseiller et A Satiété, de Sysvère Lotringer, sont particulièrement emblématiques. Le premier entend, grâce à une énumération froide et (presque) exhaustive, mettre en avant l'instinct de mort inhérent à la recherche absolue du plaisir (l'orgasme ne s'appelle-t-il pas la petite mort ?). Le second, par un procédé similaire mais plus austère (série d'entretiens, d'interviews, de protocoles...) a pour objet de dévoiler certains mécanismes de protection mis en place par la société pour se protéger, justement, des excès de cette quête forcenée menant à la mort (la sienne ou celle d'autrui, symbolique ou réelle).

Ces deux ouvrages, très documentés, partiels et partiaux, mais indispensables mènent naturellement à Morgue, de l'incroyable Jean-Luc Hennig. Là où la frontière entre le documentaire pur et l'oeuvre de fiction devient plus floue, vertigineuse parfois. L'auteur mêle, dans un même corpus, interviews (partiellement fausses - tout est dans le partiellement), courts essais, fragments romancés... Et ceci dans un élan visant à humaniser, voire érotiser le cadavre nu, industriel, comptable.
Au Fait, de Peter Sotos d'une manière plus radicale, violente à un point paroxystique, achève de brouiller les repères entre (auto)fiction et documentaire. Que l'on soit d'accord ou pas avec ses excès, les thèses qu'il défend, l'extrémisme de sa démarche, cet écrivain sulfureux pousse l'acte de lecture dans des retranchements rarement atteints. Le corps, l'idée même de pornographie se désintègrent et ne peuvent plus renaître, à ce point, que sous la forme du simulacre. La boucle est bouclée.
Vers la fiction
Morgue et Au Fait posent donc les limites du documentaire et établissent une passerelle parfaite entre les données brutes exposées dans Les Forcenés et Satiété et l'oeuvre de fiction pure où le corps sans vie bascule franchement vers la mise en scène, la romance. Le Nécrophile de Gabrielle Wittkop constitue logiquement l'étape ultime de ce parcours (la mort clinique, le sexe attrayant ou répulsif, puis le spectacle fictionnel). Où comment, en adoptant une langue extrêmement châtiée, une écriture au cordeau définitivement acquise au style (et quel style !), Eros et Thanatos se rejoignent enfin pour ne plus former qu'un au coeur d'une dramaturgie universelle. D'une tragédie éminemment charnelle.
Bon, promis, après ce petit jeu avec les moteurs de recherche, et après avoir une nouvelle fois explosé mon quota de connexions, je vais passer à autre chose (les plus courtes...). A bientôt, donc, pour d'autres péripéties sur d'autres terrains.
A.C.
P.S : Peter Sotos et Sylvère Lotringer sont publiés aux éditions Désordres, placées sous la houlette de la courageuse et très intègre Laurence Viallet. Les ouvrages de Jean-Luc Hennig et Gabrielle Wittkop sont disponibles aux excellentes éditions Verticales. Et Christophe Bourseiller est éditié chez Denoël. Tous les livres mentionnés dans cet article et le précédent sont réservés à un public averti. Peter Sotos (et Delany avant) sont particulièrement déconseillés aux âmes sensibles.