Chuck Palahniuk : quel culte ?
Hello ! Je me mets un peu à l'anglais parce que je vais vous parler d'un auteur américain culte à maints égards. Mais de quel culte s'agit-il exactement ?
Do you hear me ?
Three.
Two.
One.
I can't hear you.
Hello ?
I can't hear you...
Hell O !
Un fugitif en liberté
Comme beaucoup de gens, j'avais découvert Palahniuk via le très nietzschéen long métrage de David Fincher, Fight Club. La dimension subversive de l'auteur n'avait alors pas échappé à ceux qui avaient daigné approfondir la question en se procurant ses ouvrages (exclusivement en anglais, à l'époque). Subversive à plus d'un titre puisque justement, elle entendait faire d'une contestation globale, à la fois un spectacle et un fond de commerce. Où comment travailler dans le système en lui crachant dessus, en le raillant, en singeant ses excès. Bien entendu, le piège était grossier. Et Chuck Palahniuk le premier était conscient du risque qu'il y avait à succomber à ce genre de paradoxe.
Dès lors, la question est de savoir s'il a réussi à échapper (et si oui, comment ?) au propre personnage qu'il s'est créé : celui d'un écrivain cynique, très habile, au style extrêmement personnel, tantôt génial tantôt outrancier, mais qui est parvenu comme personne à mettre en perspective les failles d'une société écartelée entre puritanisme et ultra-violence.
Jocker

Chucky, toujours malin, toujours facétieux, a compris, dès le début, qu'il fallait mettre les rieurs de son côté tant sa démarche littéraire était périlleuse. Ses oeuvres, la contestation qu'elles portent, se teintent alors d'un humour très noir et absolument délicieux qui leur évite tout moralisme, toute pose "donneuse de leçon" et désamorce les critiques les plus virulentes (sauf de la part de ceux qui manquent d'humour, justement). Dès lors, ses histoires ne sont plus à prendre que pour ce qu'elle sont : des grosses blagues. Dévastatrices. Rageuses. Désespérées et nihilistes. Mais des blagues quand même. On ne peut que rester admiratif devant le génie de ce personnage trouble - chez qui le rire se teinte souvent d'une nausée pernicieuse - qui a su contourner l'écueil de l'enfermement par l'humour (1).
Et aujourd'hui...
Bientôt devrait paraître en France de dernier opus du maître : Snuff. Après un petit passage à vide avec Rant, qui lorgnait du côté de l'anticipation et des paradoxes temporels, ce qui a déstabilisé une partie du lectorat, Chuck revient à ses premières amours : la charge corrosive et sans appel contre une société du spectacle ultra-matérialiste qu'il vomit et utilise en même temps.
Une actrice de porno en fin de carrière choisit de se sacrifier (presque bibliquement) au terme du plus gros gang-bang du monde afin racheter - au sens propre et matérialiste - à sa descendance l'amour qu'elle n'a pas su lui donner. Sur une trame narrative extrêmement efficace, alternant les points de vue de quelques participants attendant, comme dans une antichambre de l'enfer, de tirer leur coup, Chuck Palahniuk construit un drame quasi-shakespearien au centre duquel les personnages, broyés par la vacuité de leur propre existence made in U.S.A., ne demandent, au fond, qu'un peu d'amour. Excessif, grotesque, baroque, l'auteur s'en donne à coeur joie et tire à boulet rouge sur tout ce qui bouge. L'acte sexuel se transforme en un chemin de croix digne d'Horace Mc Coy (Palahniuk est profondément marqué, comme tant d'autres, par le christianisme) à la fin duquel ils trouveront la bannière étoilée de leurs pauvres rêves jetée dans le caniveau.
Culte du corps.
Culte du dérèglement.
Culte de l'aliénation.
Culte de la sédition.
Du grand Palahniuk.
Signalons pour finir que l'auteur vient de terminer le premier jet de son prochain roman à paraître en mai prochain aux Etats-Unis : Pygmy. Un livre qui parlera d'enfants terroristes, de désobéissance, et de piétinement jubilatoire des fondamentaux américains (en particulier la famille).
Vous pourrez trouver énormément d'informations sur le site officiel de l'auteur (auquel adhère d'ailleurs - et ce n'est pas un hasard - le formidable Will Christopher Baer). Au passage, munissez-vous de votre carte bleue, car, Chuck qui, comme on l'a dit, a oublié d'être bête et n'est plus à une contradiction près, vous demandera une contribution financière à son propre culte si vous voulez obtenir les informations les plus substantielles, des t-shirts, des tasses à café, du savon et une kyrielle d'accessoires improbables. Sans conteste une de ses farces les plus drôles.
A.C.
(1) Il faut absolument écouter et voir, pour les anglophones, les interventions de Palahniuk lors des tours promo : un orateur hors pair, un personnage rafiné et ambigu dont l'oeuvre se perd sous la masse d'anecdotes drôles et macabres - vraies ou non - qu'il met en scène avec un sens consommé de la théâtralité et adapte selon l'assistance.