Image_1-3-copie-2.JPGIl y avait des vagues dans sa tête. Les pensées se déplaçaient, noyées par les renflements laiteux de l'écume. Lorsqu'il s'y attendait le moins, quand il croyait avoir saisi l'une d'elles à la dérobée, comme par inadvertance, les idées refluaient soudain, leurs mouvements détraqués par les caprices d'une mécanique des fluides enrayée. Ses mains bougeaient sur le clavier sans toutefois qu'aucun mot n'apparaisse à l'écran. Peut-être était-il en train d'explorer les mystères sensuels d'une machine en braille, dont les touches, sous la pulpe cornée de ses doigts jaunis, se transformaient en une série de protubérances charnelles ? Peut-être, tout simplement, n'était-il pas en train d'écrire ?

Par Antoine Chainas
Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 10:53

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Si vous allez faire un tour dans les librairies ces temps-ci, on ne peut que vous conseiller de guetter la sortie de trois romans américains absolument inclassables et de haute difformité fictionnelle. Chacun d'eux se situe, à sa manière, au point de jonction du mysticisme pastoral et de l'onirisme hostile ; là où le retour de l'Homme à l'état de nature rousseauiste intronise la violence la plus bestiale. Et où le cri de victoire se transforme en hurlement de terreur.

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Par Antoine Chainas
Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 09:55

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Anecdotisme, quand tu nous tiens... Dracula est réédité chez Black Moon. Je vous laisse admirer l'argument commercial en bas de première de couverture, qui vaut son pesant de cacahuètes.

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Précisons que Black Moon (collection appartenant à Hachette éditions) entend se positionner dans le segment de la littérature jeunesse. Amener le prospect juvénile à cultiver l'amour des classiques, l'intention est certes louable. Mais est-il vraiment nécessaire pour cela de prendre les ados pour des teubés de la chetron ?

Par Antoine Chainas
Mercredi 18 janvier 2012 3 18 /01 /Jan /2012 11:06

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Stockoe2-copie.JPGLe texte qui suit devait constituer une préface à La belle vie. Il n'en aura finalement pas été ainsi. Par peur de parasiter la lecture ou, du moins, de l'orienter par la mise en scène de mes propres obsessions, j'ai préféré - en accord avec mon éditeur, Aurélien Masson - le supprimer de la version définitive. Si je persiste à croire que cet avant-propos n'avait pas sa place dans le formidable roman de Matthew Stokoe, disponible dès la mi-février chez tous les bons dealers, je choisis néanmoins de le publier ici, comme je le fais souvent, à simple titre de document informatif. Take a peek.

 

 

 

 

 

Vous êtes confortablement installé sur un divan en cuir de vachette. Si tout va bien, le crédit à 4,5 %, taux fixe, que vous avez contracté sera remboursé à la fin de l'année.
Peut-être êtes-vous juste dans votre lit. À côté de la boîte de préservatifs et de la tablette de Lexomil en comprimés-baguettes quadrisécables de six milligrammes, la lampe de chevet éclaire d'une lueur discrète le dos de l'être humain qui partage votre vie, éreinté par une interminable journée de travail.
Les enfants dorment à l'étage, pour peu que vous ayez de la chance. Il ne faut réveiller personne.
Le silence règne. Tout est calme.
À moins que vous ne soyez recroquevillé dans un métro bondé. Les gens autour de vous ne se regardent que dans le reflet des triples vitrages anti-suicide, par dessus les graffitis obscènes qui lacèrent le trajet avec une rapidité, une violence inouïes.
Ou bien vous demeurez sur le banc d'un jardin public. L'air est doux pour la saison. Un clochard somnole au soleil, mais il est loin.
En tout cas, vous êtes en sécurité.
Vous tenez entre les mains un livre qui parle d'effroi.
 
Sous la glace des images, au coeur des chairs qui suppurent, vous entrevoyez l'impasse, et de cette impasse sourd un chant funèbre entonné par des fantômes indistincts, libidineux, et calculateurs. Ce chant, il vous semble l'entendre, parfois. Sur votre divan, dans votre lit, à l'intérieur du métro ou au milieu d'un jardin public. Il est possible que ce soit une illusion, mais il vous semble aussi que l'auteur, Matthew Stokoe, vous propose non pas un voyage, ni même un de ces minuscules moments d'évasion qui jalonnent une existence normale, mais un pari. Un pari sur vous, sur votre faculté d'identification macabre, sur votre capacité d'appréhension, votre seuil de tolérance ; en un mot, sur votre intelligence. Ce que vous tenez à la main ne constitue pas le fruit d'une transgression mais bien l'éclosion d'une transaction. Les simples d'esprit pourraient prendre l'ouvrage pour un jeu à somme nulle : le gagnant fait perdre l'autre. Cependant, vous savez déjà au fond de vous qu'il serait stérile, voire mensonger de ramener la substance de ce récit à une volonté belliciste. La confrontation est la nourriture des pisse-froid, des pigistes, des chroniqueurs fatigués et autres orchidoclastes de tout poils qui ne manqueront pas de surgir, affamés à l'idée de vous asséner leur vérité. Peu vous importe.
Ce roman, vous en avez la conviction, n'est pas fécond d'une quelconque vocation poétique qui vous aidera à cheminer vers l'aveuglante expression du Beau. Non. L'auteur voit au-delà et à l'envers. Ce qui meut son oeuvre est de l'ordre de la perforation, de la pénétration, de l'enfouissement. Les pages que vous tournez appartiennent à l'inexorable. Dès lors, l'unique exhortation, si elle existait, se limiterait à un cri plaintif, un vagissement, au mieux. De ceux que l'on pousse lorsque le corps n'a plus rien à donner ni à offrir. L'ébauche d'une éructation qui conclut l'ultime exhibition. Après l'organe, après l'orgasme, il ne subsistera rien. C'est sans doute cette certitude que vous devrez trouver au terme du pari que vous avez relevé. Alors, vous connaîtrez la nature du marché qui vous a été soumis. Vous éprouverez enfin la saveur du véritable effroi : celui qui, au niveau du bas-ventre, succède à vos pulsions assouvies.
Et s'achève, un peu plus haut, avec la satisfaction de vos envies.
 
Antoine Chainas. Nice, le 25 août 2010.
Par Antoine Chainas
Vendredi 13 janvier 2012 5 13 /01 /Jan /2012 08:13

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Récupéré dans un vieux recueil de nouvelles : ce travail effectué il y a plus d'une vingtaine d'années et livré tel quel, illustrations comprises, réclamera donc une certaine dose d'indulgence. Mais après tout, la période s'y prête... En attendant, joyeuses fêtes à tous et à toutes.

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Il y avait une montagne. Certains prétendaient qu'elle se situait quelque part en Alaska ou aux confins du Yukon. D'autres penchaient plutôt pour les bords de l'Ingri, en Finlande, ou bien à l'extrême limite du Luke lapon, voire à Lakselv. Tout ce dont on se souvenait est qu'elle était au Nord, tout au Nord, là où le froid n'était plus qu'une circonstance atténuante.

Pourtant, ce pic n'était pas ordinaire. Dans les plaines désolées, sondées jusqu'à la moindre parcelle par les hurlements du vent, balayées encore et encore par les bourrasques polaires, se dressait le plus fantastique, le plus bigarré, le plus hétéroclite des escarpements. Une montagne faite de jouets. Soudés par une couche de gel plus solide que la pierre, des poupées asexuées et désincarnées, des ours en peluche qui grognaient lorsqu'on leur appuyait sur le ventre, des jeux de construction encore enfermés dans le Cellophane des boîtes flambant neuf, des livres de dinosaures, des lapins roses, des souris et des chats s'entassaient... Des jouets par milliers.

Sur la cime, immobile, se tenait un homme. Vous pouvez l'appeler comme vous voulez : il avait porté tant de noms durant son existence que leur évocation ne signifiait plus rien. Nicolas, Solis Invicti, Narodzenie, Baum, Claus, Père Noël... Comme vous voulez.

Voué à l'inutilité, blasé et immuable, il sombrait lentement dans les limbes de l'oubli.

Armé d'un AK 47 à double culasse, il guettait d'improbables visiteurs qui ne viendraient jamais. Il y avait longtemps. Si longtemps.

Le dernier, c'était qui ? Jack, ah oui, ce bon vieux Jack et sa citrouille géante, lui aussi refoulé comme tant d'autres en marge du monde, venu chercher un peu de réconfort, voire une alliance de circonstance.

Mais le Père Noël n'avait pas oublié la manière dont Jack l'avait évincé au début du troisième millénaire. Il fallait voir comment Claus l'avait reçu : il lui avait éclaté la citrouille d'une rafale de cartouches chevillées cuivre à 97 m/s. En plein dans la tronche.

Ouais, il était comme ça, le Père Noël. Rancunier. Il n'oubliait rien.

Aujourd'hui, il était vieux. Et il était fatigué d'attendre, planté là dans le trou du cul du monde, qu'un nouveau connard se pointe pour pleurnicher : « Hé, mec, ça m'est arrivé à moi aussi. »

Le vent glacé soufflait dans sa barbe jaunie par le tabac : ici, à part fumer clope sur clope, il n'y avait pas grand-chose à faire. Une nouvelle couche de givre vint se superposer aux autres sur les tonnes de jouets que le monde entier délaissait.

Qu'est-ce qu'il voulaient, les gosses d'aujourd'hui ? Merde. Ceux des gangs interurbains du Sud commandaient par Internet des Uzi semi-automatiques et des grenades à fragmentation pour protéger leur territoire. Les petits asiatiques des sous-sols demandaient aux trafiquants d'organes des triades des onzièmes, des douzièmes, des treizièmes doigts pour pouvoir assembler plus vite les composants siliconés des derniers domo-ordinateurs fabriqués à la chaîne. Les kids de la quinzième conurbation réclamaient au dealer du coin des cargaisons de crypo-crack ou, à défaut, des kits de chimie pour fournir leur petits camarades. Ceux des hautes sphères voulaient des logiciels de simulation macro-économique pour participer à la course indépendantiste des marchés émergents. Les clones de la périphérie commandaient des âmes. Les pédo-putes des échangeurs ne juraient que par une virginité bio-maîtrisée - un truc disponible dans toutes les cliniques clandestines et qui, soit dit en passant, coûtait la peau des fesses. Certains se prosternaient devant la dernière version de karaoké 3D pour devenir star de la chanson, tandis que leurs copains mettaient en tête de liste le dernier virus ou anti-virus à la mode. Le secteur des films pornos prohibés connaissait aussi un essor non négligeable... Des armes, des organes, de la came, du rire et des larmes, de la pluie et du beau temps... Mais plus de magie. Plus de rêves. La magie et le rêve n'intéressait plus personne.

Et toutes ces nouvelles choses, le Père Noël ne savait pas faire.

C'était d'ailleurs ce que lui avait reproché le S.L.A. (Syndicat des Lutins Associés), lorsqu'il avait déposé le bilan. Son manque d'anticipation, son inadaptablilité... Merde, depuis quand la magie avait-elle besoin de se recycler ? Ces enfoirés l'avait assigné au Civil. Maintenant, l'affaire était aux mains des prud'hommes.

À présent, il était là, au sommet de la montagne. SA montagne. L'intégralité du stock d'invendus sous les miches. On le disait aigri, méchant et dépressif. On allait même jusqu'à prétendre qu'il en était mort. Les plus acharnés étaient convaincus qu'il participait en sous-main au trafic de novo-cocaïne qui alimentait les écoles maternelles des banlieues Est, ou bien croyaient qu'il était enfermé dans la cellule capitonnée d'un H.P., gavé de Lithium et fou à lier. Mais nul ne savait réellement. Tout juste se rappelait-on vaguement, à la faveur d'une évocation ou d'une autre, son existence. Il y a bien longtemps.

Une nouvelle bourrasque fit rougeoyer son mégot l'espace d'un instant. Une toute petite lumière sur l'étendue blanche et aveuglante de la calotte polaire. Le Père Noël parlait de plus en plus souvent tout seul ces temps-ci et cette manie commençait à lui causer du souci : les premiers signes de la sénilité ? Il marmonna :

« Putain, j'me les gèle. »

Ses mains crispées sur l'AK 47 lui faisaient mal. Il souffla dessus, tentant en vain de les réchauffer.

Soudain, il plissa les yeux : quelqu'un venait. Si c'était encore un de ces connards de la Saint Valentin ou de la fête des Mères... À moins que ce ne soit la Déesse des Soldes... Cette cruche débarquait deux fois par an, aussi régulière qu'une horloge, et la période coïncidait. Oui, on devait être au printemps. Ou en automne... Bon sang, il perdait même la notion du temps. Enfin bref, elle repartait à chaque fois avec la tête au carré sans que cette mise au clair la décourage : elle se pointait de nouveau la saison suivante, la bouche en coeur, la tronche replâtrée, et le Père Noël lui remettait une raclée. Fier et indépendant : voilà comment il se considérait. Seul. Tellement seul.

La frêle silhouette s'approchait, la démarche incertaine. Un enfant. Un enfant en haillons, tétanisé par le froid. Deux petites larmes coulèrent sur les joues du Père Noël. Bien involontairement : quoi, alors, il était en train de tourner fiotte ? Instantanément, les gouttes gelèrent, formant sur ses joues des cristaux marbrés.

Il y avait si longtemps qu'il n'avait pas vu un gosse. Un retour en grâce ? Peut-être que quelque part, loin, on ne l'avait pas totalement abandonné.

D'autres silhouettes apparurent à l'horizon. D'autres enfants. Des centaines de gamins qui venaient à sa rencontre. Le coeur du Père Noël se mit à battre plus fort et une vague de chaleur l'envahit. La chaleur... Il avait oublié la sensation qu'elle procurait, comme si, après des années, des siècles de mise en veille sous cryogénie, son organisme se remettait soudain à fonctionner, brisant dans un élan de bonheur insondable la coque réfrigérée qui l'avait enveloppé. Au comble de la joie, il se mit à bredouiller :

« Le plus beau jour de ma vie... C'est le plus beau jour de la v... »

Le dernier mot refusa de sortir de sa bouche et, aussi brusquement que ses larmes s'étaient solidifiées, son âme glacée se referma. Il venait de voir les lames. Des lames longues et effilées, disproportionnées dans les mains si petites des gosses. Des surins taillés pour tuer qui scintillaient dans l'immensité de l'Arctique. Alors, il aperçut leurs yeux : de grandes orbites vides de toute substance. Puis leur sourire, sans dents, sans vie. Une physionomie qu'il connaissait bien pour en avoir entendu parler depuis quelques temps déjà. Mais il n'y avait jamais vraiment prêté attention. Pour lui, ces histoires étaient des affabulations : « Si tu ne te tiens pas à carreau, ILS vont venir de chercher... » Des trucs qu'ils se racontaient entre eux - divinités et légendes - pour se foutre les chocottes. De nouveaux contes, de nouveaux mythes... Prenant l'apparence de Giurkungs, ils auraient égorgé Sigurd dans son sommeil, et décapité Orus sous la forme d'âmes en perdition. Incarnés en taureaux, ils auraient étripé la vieille Europe, puis, déguisés en Hommes Blancs, poussé Coyotte au suicide. Eryschtron, mort de faim, Phaston, brûlé vif, Glaucos, noyé... Des faits divers ? Des accidents ?

Il eut soudain le pressentiment qu'aujourd'hui, ces enfants ne venaient pas pour les jouets, mais pour lui, pour son sang, les derniers vestiges de ce qu'il représentait. Mutants de la cinquième génération, mytho-phages, gosses d'aujourd'hui. Le Père Noël soupira. Peut-être chuchota-t-il pour lui-même quelque parole rassurante :

« Croire... Croire, enfin... » À moins que ce ne fût : « Venez, fils de putes, je vous attendais... ».

Le vent, comme la mémoire de toute chose, emporta ses mots. Il jeta son mégot qui virevolta, projetant des escarbilles jusqu'au bas de la montagne. Les gosses approchaient. Ils encerclaient à présent les premiers contreforts et certains commençaient l'ascension. Affamés. Armés. Des couteaux par centaines.

Le Père Noël esquissa un faible sourire où l'abattement le disputait à la résignation.

D'un geste sec, il arma la culasse. 

 

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Par Antoine Chainas
Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 10:03

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Publié dans : 2030

Hop, sorti des cartons : un rough réalisé en 2009 lors de la rédaction de 2030, l'Odyssée de la poisse - Éditions Baleine - Collection Le Poulpe. 

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Par Antoine Chainas
Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 17:46

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Imaginez un Régis Jauffret atteint du virus du lumpenprolétariat ou un Sternberg qui aurait bouffé par inadvertance le space cake de sa jeune voisine, et vous aurez un portrait assez fidèle de Jean-Marc Agrati : un des nouvellistes les plus stimulants de la littérature française actuelle dont nous avions évoqué le cas atypique voici quelques années.

Plus tordu que jamais, l'homme nous revient en grande forme par l'intermédiaire d'un recueil fort bien troussé publié chez  Dystopia Wokshop et intitulé L'apocalypse des homards

 

_Apocalypse_des_homards_couv_m.jpgLâcher prise

Alternant nouvelles et short shorts (terme auquel Agrati préfère substituer celui de shots), ce recueil, d'une cohérence thématique et d'une densité stylistique exemplaires, permet à l'auteur de déployer une fois encore son talent à composer une sorte de symphonie désorchestrée où le quotidien morne des fantassins du capitalisme, phagocyté par une étrangeté omniprésente, est ponctué d'explosions de violence physiques et / ou sexuelles libératrices exprimées sur le ton d'un truisme, avec un manque de scrupules flagrant, pour donner corps à une réalité alternative constamment brouillée par des fulgurances poétiques en forme de ratures cicatricielles.

De fait, lire Agrati n'est pas une épreuve de confort. Tout d'abord, cet ouvrage comme les précédents suppose une suspension d'incrédulité inconditionnelle de la part du lecteur. ; un "lâcher prise" massif où il va de soi que des postiers homosexuels se fassent dévorer par un four portatif déguisé en chien, que des amazones extraterrestres débarquent au beau milieu d'une bastonnade en règle d'un cadre commercial, que des merdes de pigeons participent à la lutte des classes, ou qu'une touffe de cheveux mélangée à des viscères dans une bonde de douche ait des conséquences dévastatrices sur la libido. Pas d'intrigue, pas de chute, une logique déviante qui pousse la vraisemblance jusqu'au point de rupture : les histoires contées par Agrati sont avant tout affaire de sensations, de tripes.

 

Gourmand et désespéré

Volontiers porté par un rire régressif, une trivialité d'enfant malade, le désespoir d'Agrati se caractérise par une jubilation de tous les instants, ce qui donne à ses textes une dimension pantagruélique assez singulière (Rabelais est d'ailleurs mentionné dans une des nouvelles, me semble-t-il). Lors d'un entretien extrêmement intéressant accordé à nos amis de la Salle 101, l'écrivain définissait ainsi son travail comme la transcription d'un "blues joyeux". En se sens, son oeuvre - s'il fallait établir un parallèle - se rapprocherait plus selon moi de celle d'un Bukowski période Vieux dégueulasse ou Folie ordinaire (pour la simplicité désarmante des mots et la radicalité poétique des images), ou des strips d'Olivier Texier (pour l'humour potache et le refus obstiné de toute bienséance par le biais d'une bizarrerie débridée) que de celle de Joyce et de Fitzegarld cités dans cette même interview.  Reste qu'au-delà de ces considérations, Agrati construit de recueil en recueil, d'obsession en obsession, un corpus à nul autre pareil et creuse l'écart avec la masse grouillante et panurgique de ses contemporains.

 

A.C.

 

 

yamaloka m_Bara_Yagoi__premiere__s.jpg22297-w173.jpgP.S: Notons que l'ouvrage édité par Dystopia s'inscrit dans un catalogue qui compte désormais à son actif Yama Loka terminus (dont l'association possède maintenant les droits) et Bara Yogoï, de Léo Henry et Jacques Mucchielli, de même que Ainsi naissent les fantômes, de Lisa Tuttle, traduit par Mélanie Fazi. A ce stade, avec des collaborateurs de la trempe d'Agrati, Henry ou Fazi, Dystopia Workshop accomplit un sans-faute dans le domaine de la nouvelle dissonante.

 

 

 

Par Antoine Chainas
Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 09:03

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Dernier volet des aventures trépidantes de Tannhäuser Fokker et Dominique, toujours en compagnie de David Mohamed aux dessins.

 

                                                              RUNNING AMOK WITH DOMINIQUE (suite et fin)

 

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An de grâce 2357 - salle de débriefing du Consortium.

« Avec une lampe de chevet ?

- Je n'avais rien d'autre sous la main.

- D'accord, mais quand même, vous l'avez pratiquement décapitée.

- Il fallait faire vite. C'était juste une femme de chambre.

- Certes, et les trois autres employés ?

- Je devais me frayer un passage. Ils faisaient obstacle.

- Vous étiez vraiment obligé de jeter le responsable du room service par la fenêtre du quatrième ? Sans compter la cliente que vous avez assommée dans l'ascenseur.

- Elle criait.

- Franchement, Fokker, et le chauffeur de taxi que vous avez envoyé valdinguer sous un bus parce qu'il tardait à vous laisser le volant... On vous avait pourtant spécifié de prendre des pincettes.

- Mais j'ai réussi. J'ai empêché que l'irréparable se produise et j'ai relâché Dominique tout au bout de la Troisième Avenue, à poil. Je lui ai bien expliqué qui j'étais, ce que je venais de faire pour lui et ce qu'il devait raconter aux autorités. L'avenir nous a prouvé qu'il a parfaitement compris le message. Un psychopathe l'a enlevé, puis, quelques minutes plus tard, affolé, l'a laissé repartir. Enfumage dans les règles de l'art. Grâce à moi, au lieu d'être un monstre, il a accédé au rang de rescapé.

- Si l'on veut. Il a été tellement traumatisé qu'il s'est recyclé comme clown dans les hôpitaux.

- Je l'ai vu de près, et croyez-moi, il avait des prédispositions.

- Épargnez-nous votre humour vaseux, Fokker. Heureusement, aucune des cinq victimes de votre sanglante expédition n'était destinée à avoir une influence quelconque sur l'avenir.

- Comme 99 % des gens, Monsieur. À ce propos, puis-je me permettre de vous poser une question ?

- Faites.

- Il me semble que Dominique était à l'époque étiqueté plutôt à gauche. Pourquoi avoir voulu le sauver ?

- Est-il indispensable de vous rappeler la devise du Consortium ? La sauvegarde du Monde Libre et Capitaliste, à n'importe quel prix, par n'importe quel moyen. Et dans le Monde Libre, l'illusion du choix est primordiale. Et puis n'oubliez pas que votre intervention a permis à notre bonne Christine de prendre la relève à la tête du F.M.I. dans de bien meilleures conditions.

- Dois-je comprendre qu'il va falloir retourner en 2008 pour régler l'affaire d'abus d'autorité dans le dossier Tapie et bétonner la position de Christine ?

- Vous comprenez bien, Fokker.

- Si ce n'est que cela, Monsieur, je suis à votre entière disposition.

- Heu, Fokker ?

- Oui, Monsieur ?

- Mollo, cette fois. »

                                                                                                  - FIN -

 

                                                         Texte : Antoine Chainas - Illustrations : David Mohamed

Par Antoine Chainas
Samedi 5 novembre 2011 6 05 /11 /Nov /2011 09:20

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Second volet des aventures trépidantes de Tannhäuser Fokker et Dominique, toujours en compagnie de David Mohamed aux dessins.

 

                                                                RUNNING AMOK WITH DOMINIQUE (suite)

 

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Fokker, la lampe de chevet à la main, se retourna d'un bloc. Lorsqu'il vit les traits crayeux du directeur, les yeux qui roulaient dans les orbites, les jambes qui se mettaient à jouer Bandoneon Arrabalero, il décida d'employer la manière forte. Pas question que l'élite tombe dans les vapes à cet instant précis. Il chopa Dominique par les cheveux et lui mit le pied de lampe ensanglanté - à l'extrémité duquel étaient collés de sérieux fragments épithéliaux faciaux et quelques follicules noirs incongrus - sous le nez.

« Je sauve ta putain de vie, bougre de connard ! Avance ! »

Et il poussa le gonze dans le couloir.

Maintenant que ce dernier avait laissé derrière lui la boîte crânienne évidée de la jeune femme, il reprenait un peu du poil de la bête. Il tenta d'exprimer sa désapprobation en employant la même parabole qu'un certain Andersen avait formulée cent vingt-cinq ans plus tôt.

« Mais je suis nu... »

Ce à quoi répondit Fokker, avec le sens de la repartie que lui connaissaient bon nombre d'agents influents du Monde Libre et Capitaliste depuis qu'ils lui étaient redevables :

« Je t'ai dit de bouger, truffe molle ! »

C'est au moment où l'employé du room service et les deux autres femmes de chambre déboulèrent à l'angle du couloir que les choses dégénérèrent tout à fait.

 

Flash info.

Tentative d'enlèvement du directeur du Fond Monétaire International par un fou en plein New York. La cavale meurtrière fait cinq morts. Le ravisseur présumé n'est pas encore identifié. À l'heure actuelle et malgré l'importance des moyens déployés, il reste introuvable.

(À suivre...)

 

 

                                                      Texte : Antoine Chainas - Illustrations : David Mohamed

Par Antoine Chainas
Mercredi 2 novembre 2011 3 02 /11 /Nov /2011 08:08

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Pochade S.F. jadis commandée par un magazine célèbre pour ses femmes dénudées à l'époque où les rédacteurs en chef louaient sans réserve le potentiel commercial d'une affaire non moins célèbre pour sa femme dénudée.

Si le projet, pour des raisons diverses et variées, n'a pas vu le jour sous sa forme originelle, voici l'heure de te réjouir, lecteur chéri, car il t'est aujourd'hui présenté en exclusivité interplanétaire for your eyes only, en version uncu(n)t, cela va sans dire.

Cette aventure spatio-temporelle déviante a été réalisée en collaboration avec le dessinateur David Mohamed, dont le talent n'a d'égal que la gentillesse.

Pour des raisons de commodité, cette nouvelle sera publiée en trois volets. Stay tuned.

 

                                                                              RUNNING AMOK WITH DOMINIQUE

 

 

L'agent spatio-temporel Tannhäuser Fokker, sorte de Northwest Smith hyperprotéiné et dégénéré, est chargé par le Consortium tout-puissant qui l'emploie de se rendre dans le passé - c'est-à-dire notre présent - afin de modifier by all means necessary le cours d'événements susceptibles de porter atteinte au Monde Libre et Capitaliste. Dès lors, quand il faut faire le ménage pour réparer les bourdes de nos élites contemporaines, quand il devient indispensable de les défendre contre la veuve et l'orphelin, Fokker reste l'ultime recours. À péril extrême, solution extrême.

 

01ouverture 630pxAu premier coup de lampe de chevet, un peu au-dessus de la pommette droite d'Ophelia, l'œil sauta et ce fut d'un effet assez dévastateur, d'un point de vue esthétique, sur la physionomie symétrique et délicate de l'employée d'origine africaine. Au deuxième coup, assené dans la foulée, le beau visage d'ébène commença à vraiment prendre des allures de Picasso revu par Francis Bacon. Au troisième coup, la tête éclata simplement, ce qui était tout aussi bien et beaucoup plus court à décrire. La femme de chambre s'écroula sans un cri et son corps, soumis à de brusques variations dans le taux des micro-impulsions 02fokker_action_630px.jpgcontradictoires envoyées par le cervelet en bouillie, se mit à tressauter sur la moquette anglaise parsemée de fragments d'os crâniens et de matière cérébrale.

On était le 14 mai.

« Mais qu'est-ce que vous faites ? Vous êtes complètement fou ! » balbutia le directeur du F.M.I., à poil dans la suite 2806 du Sofitel de la 44e Rue.

Si, quelques instants plus tôt - ce qu'attestait le rapport qu'on avait remis à Fokker avant qu'il ne parte pour une énième mission de sauvegarde du Monde Libre et Capitaliste - le vénérable banquier international avait eu une érection, il n'en restait plus aucune trace après que le sujet fut soumis à la vision somme toute peu stimulante du faciès pulvérisé de la femme de chambre.

(À suivre...)

 

 

 

 

 

 

 

                                                Texte : Antoine Chainas - Illustrations : David Mohamed.

 

  

Par Antoine Chainas
Samedi 29 octobre 2011 6 29 /10 /Oct /2011 20:57

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