Harry Crews au cinéma

Publié le par Antoine Chainas

Le Faucon va Mourir, oeuvre mineure, bancale, très noire et très drôle de l'inestimable Harry Crews est adaptée au cinéma.
"Billy Bob Mavis était venu deux fois ce matin - en parlant à George avec la bouche pleine de clous de tapissier -, rapport aux capitons du plafond de la Volkswagen." La première phrase donne le ton.
On se souvient de ce récit absolument déglingué d'un homme qui se met en tête, après la mort de son neveu attardé - meurtre, suicide, accident ? -, de dresser et de faire voler un faucon.
Au regard de la biblio du maître sudiste, on ne peut s'empêcher de voir ce qui l'a intéressé, dans cette histoire : George Gattling, le héros, en butte à l'incompréhension de son entourage, choisit, obstinément, avec une rage froide, d'échapper à la pesanteur de son propre corps et à celle de son existence.
Sont présentes toutes les obsessions de l'écrivain et cette aura de mystère quasi organique qui entoure chacune de ses oeuvres. Entêtés, fous, les personnages veulent - au prix même de leur existence - dépasser les limites de leur propre enveloppe (par l'ingurgitation, dans Car ou Naked in Garden Hills, par la musculation, dans Body, par l'évanouissement dans le Roi du KO, ou bien par le dressage animal et l'envol comme c'est le cas ici).

Bancal, foutraque, mais justement...

Le Faucon va Mourir ne déroge pas à la règle, mais le roman s'articule autour de plusieurs thèmes pas totalement aboutis (le deuil, l'expérience mystique...), ce qui, curieusement, hausse le bouquin au-dessus de ce qu'il aurait pu être s'il avait été plus soigné, moins viscéral et instinctif : un de ces livres gagnant à l'imperfection.
On y retrouvera - cerise sur le gâteau - l'humour si particulier de Crews porté à son point culminant. La scène où le prêtre chargé de l'enterrement du neveu tend un "piège" à George est, à ce titre, un passage à hurler de rire.
Gageons que ce film à petit budget qui, dit-on, respecte à la lettre la trame du roman (et, espérons-le, surtout son esprit), oeuvre de Julian Goldberger, amoureux fou de l'auteur, contentera un cercle plus large que celui des bienheureux comme lui.
Avec une sortie prévue dans seulement quatre salles de l'hexagone, la partie n'est pas gagnée. C'est justement pour cela qu'il faut aller voir ce film ( au casting : Paul Giamatti et Michael Pitt, qui, décidément, fait preuve d'un goût très sûr dans ses choix). Et surtout, il faut lire, relire et méditer Harry Crews. Il en va de votre santé mentale.

Crews aficionados

Le film sort officiellement ce 9 juillet, mais une séance exceptionnelle se tiendra le 10 au cinéma Le Lincoln (Paris XIII ème) à 16 heures. Elle sera présentée par un autre inconditionnel de Crews : Maxime Lachaud, auteur du récent et très remarquable "Harry Crews : un Maître du Grotesque".
Excellent ouvrage dans lequel il analyse en profondeur et avec exhaustivité l'oeuvre de l'Iroquois narquois.
On le sait, Harry Crews est un écrivain aussi confidentiel que ses fans sont zélés (on dit un "auteur culte", quand on veut être dans le coup). Pour ma part, j'en suis et, si ce n'est pas déjà fait, il ne tient qu'à vous de rejoindre le club des initiés.

Le Faucon va Mourir.Harry Crews (Gallimard. Série Noire).
Harry Crews : un maître du grotesque.Maxime Lachaud (éd. K-Inite 2007. 250 p.).
Le film :link

Publié dans polar

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Commenter cet article

Eric Forbes 23/08/2008 18:15

Bonjour, il faudrait demander à Monsieur Masson de la série noire, si un jour il poursuivra la publication de l'oeuvre de Monsieur Crews. 10 ans sans traductions, c'est long.

Antoine Chainas 24/08/2008 10:16


Bonjour Eric. Effectivement, c'est la question que je pose à Aurélien Masson depuis trois ans. Je suis convaincu - en particulier - de la nécessité impérieuse de faire connaître au public non
anglophone Celebration - à mon sens une des oeuvres les plus puissantes que Crews ait jamais publié. J'ai donné mon exemplaire à Aurélien et ai même proposé d'en faire la traduction. Mais
si mon éditeur et moi sommes bien d'accord sur la valeur artistique de l'objet, il semble qu'en tant que directeur de collection, Aurélien doive prendre en compte d'autres paramètres que ceux
strictement littéraires (ce que je comprends tout à fait). Un nouveau Harry Crews n'est donc pas à l'ordre du jour. Cependant, je n'abandonne pas la lutte. Ne perdons pas espoir, Eric. Un jour
peut-être...
A bientôt.