Niels, vues barbares

Publié le par Antoine Chainas

Extrait d'une série de nouvelles / portraits rédigés pour Technikart à l'occasion du festival de Cannes 2008.

 

niels_arestrup_reference.jpgQuelque chose le frôla. Il s’éveilla en sursaut.

Il faisait déjà jour sur la plage de la Croisette. Un rat. C’était un putain de rat aussi gros qu’un chien qui était passé à côté de lui. Il pensa que, décidément, ils étaient bien nourris, sur la Côte d’Azur.

Il se leva péniblement. Bâti comme une armoire de cuisine, le coeur dans le tiroir, tout près du couteau, comme chantait l’autre. Il pissa, les deux jambes solidement plantées face à la méditerrané où d’immenses nappes de merde dévoraient l'écume. Poésie du pire. Les choses changeaient, et elles changeaient vite, songea-t-il. Il était déjà venu à Cannes il y a une trentaine d’années et c’était pas aussi pourri. Son corps à lui n’était pas si douloureux, si gras. Tassé et fatigué.

Il se souvenait vaguement de la soirée d’hier. Coupes de mousseux ukrainien, cacahuètes et paillettes. Avant, on se fritait Roederer et caviar. La crise était pour tout le monde. Le seul invariant résidait dans les sourires et l’ignorance crasse. On lui avait tapé dans le dos, serré la main toute la soirée. On l’avait appelé, comme d’habitude et au choix : « Bernard-Pierre », « Michel », « Bruno », « Yves » ou « Jean-Pierre ». Dans l’esprit des gens, tous les salauds se ressemblaient. Et des rôles de salauds, il en avait eu quelques-uns dans sa vie. Fallait croire qu’il avait le faciès et la carrure pour.

Il s’était éclipsé - sans que personne ose le retenir - et était allé pioncer sur la plage.

Il épousseta le sable et les mégots de sa tignasse, de son costard fripé. Où devait-il se diriger ? Il ne se souvenait plus du nom de l’hôtel. D’ailleurs, il lui semblait avoir paumé la carte de sa chambre.

Un Noir, sur une Moduloflex aux couleurs de la municipalité, le héla :

- Faut pas rester là, m’sieur.

Il le regarda.

Le black désigna, en bout de plage, la cribleuse qui avançait lentement pour expurger le bord de mer des saloperies accumulées la veille et lui rendre sa virginité perdue.

Niels escalada le parapet. Son dos l'insulta.

- Hé, j’vous connais, s’exclama le technicien de surface.

L’acteur soupira.

- Z’êtes Bernard-Pierre Machninchose, le mec qui se bastonnait avec Giraudeau.

- Non. C’est Bernard-Pierre Donnadieu, et il jouait dans Rue Barbare.

- Ouais, c'est ça. Pouvez me signer un autographe quand même ?

Avec une patience exemplaire - fruit de cinquante années de travail sur soi et de contrôle des pulsions homicides - Niels s’exécuta.

Il trouvait quand même que c’était de plus en plus dur de jouer les salauds.

 

Publié dans nouvelle-poésie

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